LE JEUNE HOMME
Solo e pensoso ipiù deserti campi Vo misurando a passi tardi e lenli.
(Petrarca/)
Sur les rives du Doubs on rencontre un sentier Que la fraîche aubépine et le rose églantier D'un long voile de fleurs couvrent avec mystère ; L'eau qui murmure et fuit, les ombrages naissants, Et les vagues parfums qu'exhale le printemps Sont les seules beautés de ce lieu solitaire.
Là, point d'horizon vaste où se perdent les yeux ; Point de flots courroucés, point de roc orgueilleux De la foudre et des vents défiant la furie. Tout est simple, modeste et doux en ce séjour, Et d'un pas indolent à la chute du jour J'y viens souvent bercer ma longue rêverie.
Et je me dis parfois : Oh ! combien serait pur Un destin s'écoulant comme ces flots d'azur
C8 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
Sur des sables dorés et sous de verts feuillages, Et qu'une vie aurait de repos et d'attraits, Livrée aux seuls loisirs de ces ombrages frais, Indifférente au monde et loin de ses orages !
Et ce sont là les jours que m'offre en vain le Ciel; D'un cœur libre de haine et d'un esprit sans fiel Je pourrais embrasser cette innocente vie ; Sans désir de renom, sans rêve d'avenir, Au murmure des eaux je pourrais m'endormir, Et de mon front oisif fatiguer la prairie?
Ainsi des passions qui grondent dans mon cœur, Aux paisibles tableaux d'un champêtre bonheur, Je voudrais quelquefois assoupir la tempête ; Mais, enfant indocile à me laisser bercer, De ces liens fleuris dont je veux m'enlacer Je m'échappe bientôt, et relevant la tête :
Qui ? moi, dis-je, au matin m'arrêter et m'asseoir! Boire en partant les vins de la halte du soir! A des amours futils user un cœur de flamme ! Me courber en vieil homme à la force des ans! D'une robuste main glaner la fleur des champs, Et sécher au printemps la sève de mon âme!
Au vieillard ce bonheur qu'on trouve sous la main; A lui l'humble églantine, ornement du chemin, Et le ruisseau timide aux ondes toujours claires. A lui les plats sentiers sur le tendre gazon, Le ciel toujours serein et l'étroit horizon Et les jours indolents et les nuits solitaires.
A lui le court espoir et le long souvenir, Et le récit sans fin des jours qu'il a vus fuir, Et l'ennui des plaisirs ravis à la vieillesse; A lui les chauds rayons du soleil de midi, Et le vin du cellier où son sang refroidi Cherche à puiser le feu qui brûle ma jeunesse.
Dédaigneux du vain miel de ces fades plaisirs, Il me faut un ciel vaste autant que mes désirs, Des flots comme mon cœur turbulents et rebelles. Frais sentiers où mes pas s'égarent, dites-moi, Vos dômes parfumés ont-ils de l'oiseau roi, Du jeune aigle des cieux emprisonné les ailes?