‹ Poésies et théâtreChapitre 17 sur 86 · SARDANAPALE · texte numérisé non relu

SARDANAPALE

Eat, drink and love; the resl's nol worth a fillip,

(Byron.)

La lune s'est levée aux champs de l'Assyrie, Et jamais nuit plus douce à la terre endormie De ses étoiles d'or n'a versé la clarté ; Mais, voile virginal sur un front de bacchante,

Des deux la coupole innocente Rayonne sur les murs d'une infâme cité.

0 Ninive ! si folle en ton imprévoyance, Que sont-ils devenus ces jours de pénitence, Où, foulant sous tes pieds tes parfums et tes fleurs, Les vêtements souillés, la tête dans la cendre,

Ta voix au Seigneur fit entendre Des cris entrecoupés de soupirs et de pleurs?

Comme aujourd'hui, livrée à des plaisirs immondes, Tu rampais dans ta fange, et tout à coup les ondes Vomirent dans tes murs un prophète ; trois jours La mer Pavait roulé vivant dans son abîme,

Et Fesprit du Dieu de Solime De son souffle de flamme embrasait ses discours.

« Encor quarante jours, disait-il, et Ninive Sera détruite ! » Et tous, dans la foule attentive, Femmes, princes, vieillards, pontifes et soldats, Tous priaient : l'Éternel suspendit son tonnerre ;

Mais le méchant rit sur la terre Du tonnerre qui gronde et qui ne tombe pas.

Il tombera, cité perfide !

Vois-tu ce nuage rapide Qui du couchant vole sur toi ?

C'est lui qui t'apporte la foudre ; C'est lui qui va broyer en poudre Tes palais, tes murs et ton roi.

Sous ces tourbillons de poussière Regarde : c'est l'Asie entière, Orageuse comme la mer, Qui vient sur ses flots en délire T'emporter, fragile navire, Et te jeter au gouffre amer.

Entends-tu les cors, les timbales, Les cris altérés des cavales Qui du Tigre ont flairé les eaux, Et le chant rauque et monotone

Des vieux archers de Babylone Assis au dos de leurs chameaux?

Et le fifre au timbre sauvage, Éclatant comme dans l'orage La voix perçante des vautours, Et la terre au loin gémissante Sous la marche grave et pesante Des éléphants chargés de tours?

Et comme un tonnerre qui roule, Dans les rangs pressés de la foule, Entends-tu ce cri furieux Qui s'élève par intervalle :

Honte et mort à Sardanapale !

Périssent Ninive et ses dieux î

Quand les eaux de la mer lancent une tortue Au rivage, elle croit dans chaque lame aiguë Sentir le fer glacé d'un harpon de pêcheur, Et retirant son cou sous sa brune cuirasse Elle écoute le flot qui la couvre et qui passe, Toute plate de peur.

Ainsi, triste jouet du destin des batailles, Ninive, quand F Asie assiège ses murailles, Le glaive au flanc, se couche à l'ombre de ses tours, Et de leur triple voile enveloppant sa tête, Elle écoute en tremblant éclater la tempête Qui menace ses jours.

Et son roi, que fait- il? l'a-t-on vu dans la plaine?

Arme-t-il ses soldats ? ses longs cheveux d'ébène

Se sont-ils débouclés sous son casque pesant?

Tient-il d'un genou sûr son cheval qui se cabre ?

Sa main se durcit-elle à la garde d'un sabre Écarlate de sang?

Non. Loin des feux du jour et des cris de la guerre, Dans le fond d'un palais ombragé de mystère, Où la volupté règne en attendant la mort, Sur une couche d'or, de roses parsemée, Et que voile à longs plis une gaze embaumée, Sardanapale dort.

Il dort; autour de lui mille esclaves charmantes Aux yeux brillants et noirs, aux grâces indolentes, Fleurs que choisit l'Asie et qu'elle offre au sérail, Sur des coussins de pourpre en cercle sont placées, Comme autour d'un rubis des perles enchâssées Brillent en éventail.

Elles veillent ainsi sur le repos du maître : L'une tresse des fleurs qui lui plairont peut-être ; L'autre cherche des chants pour charmer son réveil, Ou sur le marbre blanc verse une eau parfumée, Ou fait jaillir des flots d'odorante fumée Des trépieds de vermeil.

Riche et riant tableau de calme et de silence!

Mais soudain tout s'anime : on sVmpivsse, on s'élance,

Le monarque s'éveille et Ton tombe à genoux; Mais il s'éveille triste. Eunuques, de la joie! Pour la rendre à son front, que votre art se déploie ; Quels plaisirs avez-vous?

Avant tout, le festin. L'aloès et le marbre Sous les mets entassés ploient déjà, comme l'arbre Sous les riches trésors que l'automne a mûris. Les dépouilles des mers, des forêts, des vallées, Enchantent l'œil avide, avec faste étalées Dans des vases sans prix.

Pour cette table seule on épuise la terre ; Les moissons, les troupeaux, dons du ciel tutélaire, Dans ce gouffre royal s'engloutissent sans fin. Et le peuple ? Ses bras, ses sueurs, sa richesse, Tout est au maître, hors ses larmes qu'on lui laisse Pour amollir son pain.

Et qu'importe le peuple? au sérail on s'enivre : C'est pour ses plaisirs seuls qu'un monarque doit vivre. On le dit, et l'on boit jusqu'à la fin du jour; Et lorsqu'enfin la nuit dans les cieux le remplace, De l'ivresse du vin en chancelant on passe A celle de l'amour.

0 nuit! cache-les bien sous tes ombres profondes, Ces amours d'Orient, ces délices immondes, Voluptés de pourceau d'un roi qui se croit Dieu, Car la terre en rougit et le ciel les abhorre; Et c'est pour eux jadis qu'il engloutit Gomhorre Sous des torrents de feu.

Sur ta couche de fleurs tu dors, Sardanapale, Et voici dans Ninive une femme au teint pâle, Dont le corps est sans chair et la marche sans bruit, Qui rôde comme un loup égaré dans la nuit; C'est la Faim. Sur ses pas se pressent en cortège Les fléaux dévorants que fait éclore un siège ; Mais c'est leur reine à tous. Elle marche ; sa main S'allonge devant elle et sur tout le chemin Touche d'abord les toits où languit l'indigence. La mort à ce signal en rugissant s'élance, Frappe et jette en partant sur les foyers éteints Les corps des malheureux que ses bras ont étreints. Les pauvres ne sont plus ! Dans sa sinistre joie La faim un seul instant a contemplé sa proie. Mais cet amas de corps l'un sur l'autre étendus A sa rage qui croît bientôt ne suffit plus; Tl faut pour l'assouvir des victimes nouvelles. Elle reprend sa course, et ses pieds sont des ailes

8 6 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

D'un bras enorgueilli de ses premiers succès, C'est aux palais des grands qu'elle adresse ses traits. Dans ces lieux chauds encor de débauche et d'ivresse, Et que ne peut sauver leur stérile richesse, Pour la première fois le satrape hautain S'aperçoit qu'il est homme en connaissant la faim. Ninive entière enfin n'offre plus qu'une tombe, Où s'entasse à pleins bords l'effroyable hécatombe De ce qui fut son peuple ; et le fléau vainqueur N'attend, pour reposer l'aile de sa fureur, Qu'un cadavre de plus, qu'une dernière tête, Royale fleur qui manque aux bouquets de la fête ; Mais, comme aux plus beaux jours, le sérail chante, rit, Et chancelle enivré sur ses pieds de granit. Sous ses lambris dorés lorsque parfois arrive Quelque lugubre écho du râle de Ninive, La royauté, le front calme et le teint vermeil, S'endort à cette voix qui berce son sommeil. Qui donc t'arrachera ta couronne sanglante, Tyran ? Ton œil a vu la révolte impuissante Aux pierres de tes tours user ses mains de fer, Comme autour d'un rocher se tourmente la mer, Et ton peuple se meurt sans que son agonie Ait imposé silence aux chants de ton orgie! Qui donc fera crouler ton empire maudit? Qui doue? Un souffle, une ombre, un rêve de la nuit! Un oracle des dieux qu'adore cette terre

Avait prédit qu'en vain la famine et la guerre Pour détruire Ninive uniraient leur effort, Et que son fleuve seul lui donnerait la mort. Et le fleuve, une nuit, rugissant et farouche, Tel qu'un amant jaloux s'élance de sa couche, Darde ses flots jaunis comme autant de boas, En étreint la cité qui dormait dans ses bras, Et déchire ses flancs d'une morsure immense Qui la laisse au matin ouverte et sans défense ; On dit qu'alors on vit pour la première fois Sous son fard emprunté pâlir le roi des rois; Un frisson le perça comme un fer homicide, Et son front sur son sein tomba froid et livide ; Un esprit, à ses yeux, dans l'air avait tracé Ces mots : Il faut mourir, ton empire est passé !

Or, dans le même temps, sur les deux bords du Tigre Les ennemis veillaient, ardents comme le tigre

Qui guette un jeune daim ; Et leur armée, au loin dans les plaines rangée,

Sur la ville assiégée Fixait un œil avide en rêvant au butin.

Et les soldats disaient entre eux : le jour arrive Où le bronze doré des portes de Ninive

Devant nous va rouler.

Tours, filles de Babel, triples remparts de briques,

Palais, temples, portiques, Nos bras au fond des eaux vous feront tous crouler.

Nous gardons pour ce jour notre belle fanfare Comme la pièce d'or que ménage l'avare

Pour son rare festin, Et tous, l'arc en avant, bien armé de sa flèche,

Ensemble, sur la brèche, Nous monterons joyeux en nous tendant la main.

Quelle moisson d'argent vont récolter les braves ! Les splendides toisons de ce troupeau d'esclaves

Demain seront à nous; A nous leurs vins exquis, leurs richesses, leurs femmes,

Et tout le reste aux flammes.

De la victoire, amis, combien les fruits sont doux f

Soldats, qui souriez en parlant d'incendie, Levez-vous, regardez : sur la ville ennemie Voyez-vous s'élever le long dard enflammé Qui s'agite, se courbe et grandit et s'élance, Et tout à coup devient un incendie immense Que vos mains n'ont pas allumé?

Quelle est donc cette flamme? est-ce un volcan qui s'ouvre? A sa lueur qui croît dans la nuit on découvre Ninive, ses palais, ses dômes, ses remparts ; Mais la source d'où sort ce torrent de lumière Dont le reflet ardent rougit la ville entière, Se dérobe encore aux regards.

Si l'œil pouvait percer cette fumée épaisse Qui dans l'air tour à tour en colonne se dresse Ou s'affaisse et s'épanche en sombre tourbillon, Peut-être l'on verrait... Ah! le vent qui se lève

L'a prise sur son aile,, elle fuit comme un rêve Qui du jour voit naître un rayon !

Enfin sur la cité l'œil plane sans obstacle. Admirez maintenant, car c'est un grand spectacle, Un drame sans pareil qu'applaudirait un dieu. Voyez-vous rayonner cette tour, dont la tête Va plonger dans le ciel en portant pour aigrette Une pyramide de feu ?

Du prince assyrien c'est la fête dernière. Sur ses gradins tournants un bûcher funéraire A reçu le sérail pour mourir convoqué.

A l'appel de leur roi qui les dévoue aux flammes, Mages, guerriers, vizirs, prêtres, satrapes, femmes, Eunuques, aucun n'a manqué.

Là sont amoncelés les trésors de l'empire. L'or, le bronze, l'argent, le marbre, le porphyre, Les chefs-d'œuvre des arts, les diamants sans prix, Le maître emporte tout avec lui dans la tombe, Car 'il ne veut laisser de son sceptre qui tombe Que la cendre à ses ennemis.

Sur le sommet étroit de l'immense spirale, Seul dans sa majesté trône Sardanapale,

Blanc comme un mort, malgré le fard qui le rougit. Sur l'azur noir du ciel sa figure éclatante Se découpe au reflet de la marée ardente Qui sous ses pieds bout et rugit.

Car la flamme montait, et ses langues aiguës Baisaient d'un même amour les belles femmes nues, Les eunuques ridés et les frais icoglans. De la base au sommet brûlait la pyramide, Dans sa robe de feu plus rouge et plus splendide Que le cratère des volcans.

Et quand le prince eut vu que l'heure était venue, Il inclina trois fois sa tête pâle et nue, A son sérail mourant ce furent ses adieux ; Trois fois des profondeurs de l'océan de flammes Jaillit un cri perçant d'eunuques et de femmes Qui fut se perdre dans les cieux.

Alors de l'horizon sortit une tempête ; C'étaient les ennemis qui, trouvant cette fête Grande et belle, battaient des mains pour l'applaudir, Et dont les cœurs de fer saluaient l'agonie Du monarque tombé qui, femme dans sa vie, Se trouvait homme pour mourir !

Page 1