LES ROIS
Hodie mihi, cras tibi.
Le feu du Ciel dans sa colère Du Vésuve a brisé le front ; Par un bruit affreux le cratère A la foudre aussitôt répond.
Du sein du volcan qui s'allume, Le roc, la lave, le bitume, Jaillissent en fleuve sanglant, Et dans F air que brûle leur rage Dispersent au loin le nuage Où gronde un tonnerre impuissant.
Ainsi le vieux trône de France,
Pour venger son droit insulté,
Veut ressusciter la puissance
Des grands jours de la royauté ;
Mais pour donner vie à ce rêve
Le sceptre en vain s'aiguise en glaive ;
Tout Paris se lève à la fois.
Le sol se meut, le tocsin sonne, Le peuple frappe, et la couronne Tombe delà tête des rois.
Quelle effrayante destinée, 0 princes, a rompu les nœuds Qui tenaient la France enchaînée Au sceptre d'or de vos aïeux?
Quel dieu, jaloux de votre race, De la liste des rois efface Un nom jadis si vénéré, Et déchire le diadème Que le ministre du Ciel même De Thuile sainte avait sacré ?
C'est le Dieu dont la voix féconde Tira l'univers du chaos, Et dont la bouche souffle au monde Ou la tempête ou le repos; Pour renseignement de la terre Il verse aujourd'hui sa colère Sur le front blanchi des Capets.
Sa grandeur seule est souveraine ; Le reste n'est qu'une ombre vaine ; Mortels, adorez ses décrets.
0 rois que mon amour regrette !
Puissiez-vous d'un toit protecteur Dans l'exil où son bras vous jette Goûter le paisible bonheur !
Et vous qui souffrez dès l'aurore, Pour le malheur si jeune encore, Noble enfant qu'espéraient nos fils, Loin du beau ciel de la patrie, Que Dieu veille sur votre vie Et sauve le dernier des lis.
Si quelquefois sur le rivage Où l'exil de son pain amer Nourrit votre jeune courage, Un ange franchissant la mer, Vient bercer votre triste enfance D'un rêve de trône et de France, Ne soupirez pas en secret, Car cette couronne brisée, Supplice de notre pensée, Ne mérite pas un regret.
Les rois ne sont plus sur la terre L'image d'un Dieu tout-puissant ; Le temps a vieilli leur tonnerre, Le peuple rit en l'écoutant ;
Sa main, qui des princes se joue, Un jour les traîne dans la boue Sur la pourpre de leur manteau, Puis se lassant de sa furie, Jette cette pourpre flétrie Aux épaules d'un roi nouveau.
Contemplez sur ce trône en poudre Cet homme qui vient d'y monter ; Est-il sourd au bruit de la foudre Pour oser ainsi FafFronter ?
Les flots de ce peuple en délire, Qui fait largesse de l'empire, Les enchaîne-t-il sous sa loi?
Ou bien croit-il qu'une couronne Au gré de celui qui la donne Se colle à la tête d'un roi ?
Heureux le sage exempt d'envie Que les grandeurs n'ont pas tenté !
Dans les rangs obscurs de la vie Il goûte en paix sa liberté ; Mais quel trône est demeuré vide ?
Quel front de prince n'est avide Des fleurons du bandeau royal ?
Une race de rois succombe,
Une autre naît, et sur leur tombe Plante son drapeau triomphal.
Ainsi le pasteur d'Italie Foule d'un pas audacieux La lave à peine refroidie Au pied du volcan furieux; Sur l'abîme qui bout encore Aux branches d'un frais sycomore, Il suspend sa tente et s'endort, Sans penser que du gouffre horrible Pour un jour la gueule est paisible, Mais qu'en ses flancs germe la mort !