A M. BARTHÉLÉMY
Que l'Orieut contre elle à l'Occident s'allie (Corneille.)
Le jour où tu choisis pour muse une furie,
Tu fus bien inspiré, poëte ; la patrie
A besoin de tribuns à poitrine d'airain,
Dont la voix au forum vibrant comme un tocsin,
Jette à nos décemvirs qui de rage en pâlissent
La malédiction du peuple qu'ils trahissent.
Sous un ciel qui sourit, la poésie en fleur
Éclôt sans amertume et peut percer le cœur
Avec ces chants d'amour dont la douce mollesse
De nos âmes de femme enchante la faiblesse;
Mais quand le ciel est sombre et qu'au sommet des monts
Luit comme un boulet rouge un soleil sans rayons,
Arrière les accents de tendresse ou de fête,
Gazouillements flûtes perdus dans la tempête.
Il faut, ainsi que toi, lorsqu'à brillé l'éclair,
Attacher à sa lyre une corde de fer.
Poursuis donc jusqu'au bout ton mâle ministère;
Puise à la mer sans fond du courroux populaire
Un fleuve de mépris, de haine, de fureur,
Pour noyer ce troupeau sans honte et sahs honneur ;
Ces voraces chacals dont la dent famélique
Savoure incessamment la misère publique ;
Race de mirmidons qui tenaille et qui mord
Les membres amaigris de l'Hercule qui dort,
Sans penser qu'au réveil le géant prolétaire
De sa peau de lion peut leur faire une bière.
Sur eux, en attendant, pose tes fortes mains :
Lie en un seul faisceau tout ce peuple de nains
Aux crins noirs du griffon qui te sert de monture ;
Arrache pour t'en faire une arme de torture,
Une touffe vivante aux serpents réunis,
Qui sifflent en couronne au front de Némésis,
Et de coups sans pitié que ton bras les dévore,
Comme l'ange de Dieu frappait Héliodore ;
Car trop longtemps leur boue a souillé notre autel.
Que Barbier, de son vers tranchant comme un scalpel,
Disséquant à son tour la canaille dorée,
Au peuple qu'elle foule en fasse une curée !
Par Grandville animés, que les murs de Paris
Leur deviennent enfin autant de piloris !
Guerre à mort ! Fustigez ces Mayeux ridicules
Sur l'ivoire souillé de leurs chaises curules ;
Usez, rivaux jaloux, sur leur cuir découvert,
Le fouet que votre muse hérita de Gilbert ;
Tarissez à pleins seaux, pour tatouer leurs joues,
Tout ce qu'aux carrefours les ruisseaux ont de boues,
Et que de fort en fort, comme des loups traqués,
Leurs fronts d'un fer brûlant par vos mains soient marqués !
Votre œuvre sera bonne et vous ferez justice,
Et la plèbe entassée aux gradins de la lice
Vous armera ses preux, ses tenants, ses vengeurs,
Puisque dans le tournoi vous portez ses couleurs.
Et nous, qui, sans trahir notre antique croyance, Sommes fils comme vous de la nouvelle France, Du malheur innocent, nous, jeunes guérillas, Pour cette lutte aussi nous armerons nos bras. Naguère en harcelant la phalange servile, Nous disions : Loin de nous qui retient notre Achille? Aux rives du Léman, sous le ciel étranger, Que fait son pavillon à l'heure du danger ? Notre Achille est venu ; déjà son cri de guerre Sur Ilion qui tremble a lancé son tonnerre, Et des Troyens pansus l'escadron ahuri Beugle et rugit encor, de ce foudre meurtri. Ah, race sans honneur, sans âme et sans entrailles, Votre cloaque impur autour de ses murailles Ne verra pas dix ans camper nos légions ; De votre astre déjà palissent les rayons,
110 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
Et le juste-milieu, ce colosse débile, Sent de ses pieds perclus se dissoudre l'argile Dans ce flot corrosif, à tout faux dieu fatal, Dont le peuple indigné ronge son piédestal.
Oui, cette guerre est sainte et digne de ta lyre. Tout cœur jeune et français à tes chants doit sourire, Lorsque, déshabillant un pouvoir effronté, Ta main dans le ruisseau plonge sa nudité ; Mais toi-même, à ton tour n'y traîne pas ta muse. Poëte, il est des torts qu'aucun talent n'excuse. Respecte le malheur, sous les traits de Henri; Ne brise pas tes dents sur le drapeau d'Ivry ; Dans sa fosse modeste et de sang inondée Ne verse plus l'insulte à la noble Vendée : Attaque, c'est ton droit; mais en nous défiant, Dans la fange du moins ne trempe plus ton gant ; De préjugés étroits désormais moins esclave, Frappe sans insulter; songe que le vrai brave Enlève, s'il le peut, au milieu des combats L'étendard ennemi, mais ne l'outrage pas : Deviens pour nous enfin un courtois adversaire, Afin que nous puissions, combattant sans colère, Apporter notre feuille au laurier triomphal Que la France déjà tresse à son Ju vénal.