A M. A. DE L
Comme tout jeune cœur encor jeune de fiel, Je demandai d'abord ma poésie au ciel : Hélas ! il n'en tomba qu'une réponse amère.
(Barbier.)
0 toi de qui le Ciel inspire le génie, Toi dont la voix est chaste et la muse bénie, Doux poète, je t'aime, et tes chants me sont chers, Comme aux fils d'Israël mourants dans les déserts Le fut l'eau jaillissant à la voix de Moïse. Pendant ces tristes jours où notre cœur se brise Sous le fardeau trop lourd de son secret tourment, Comme un roseau séché que déchire le vent, Je berce mes ennuis aux accords de ta lyre ; Car le mal inconnu dont tout homme soupire, Les doutes de l'esprit gonflé d'un fol orgueil, Les roses de la vie et les vers du cercueil, Et le sceptre fardé qui s'appelle la gloire, Et le besoin d'un Ciel en qui l'on puisse croire,
Et la Vierge qu'on rêve et qu'on ne trouve pas, Tes chants me disent tout; et moi, je suis tes pas, Malheureux de tes maux, souriant de la joie, Et m'enivrant aux fleurs dont tu sèmes ta voie. Comme toi j'espérais, à l'aube de mes jours, Un long enchantement d'éternelles amours. Je cherchais dans la foule un cœur fidèle et tendre, Qui fût né pour le mien et qui sût me comprendre; Je rêvais le bonheur, je trouvai le plaisir, Rien de plus; et l'ennui succédant au désir, Mon âme se vida comme un vase fragile Qui répand le parfum versé dans son argile. Un nuage d'hiver passant sur mon printemps, Sécha ma jeune sève à la fleur de mes ans. Je vis que de cette âme ardente et solitaire Personne auprès de moi n'entendait le mystère, Et je suivis longtemps d'un regard désolé Mon paradis d'amour comme une ombre envolé.
Mais toujours dans l'esprit l'illusion vivace Souffle des flots nouveaux sur le flot qui s'efface ; C'est une mer qui tombe et se renfle sans tin ; C'est le soleil couché qui renaît au matin. Un vague souvenir des jours de mon enfance Dans mon cœur tout à coup ressema l'espérance; 11 vint comme un parfum, comme un souffle enchanté
Sur les ailes du soir parla brise apporté. La cité, le désert, les torrents, les nuages, Tout se peuplait pour moi de mystiques images. Dans l'orage d'été mourant au fond des bois De l'orgue des chrétiens je retrouvais la voix. La lampe qui luit seule, ardente sentinelle, Sous les arceaux saxons d'une sombre chapelle, Illuminait ma nuit comme l'astre divin Qui des trois mages-rois éclaira le chemin. Parfois il me semblait entendre dans ma veille La harpe de David chantant à mon oreille Quelque psaume d'amour ou de saint repentir. Le sommeil en venant sur moi s'appesantir, A ces pensers pieux n'apportait point de trêve; L'échelle de Jacob descendait dans mon rêve, Et des blancs séraphins le chœur mélodieux Y montait lentement en m'invitant aux cieux ; Lève-toi, disaient-ils, homme fils de la terre : Ouvre enfin tes regards fermés à la lumière, Ton sommeil a duré longtemps; éveille-toi : Tu cherches le bonheur; le bonheur c'est la foi.
Et je voulus, cédant à cette voix suprême, Me faire homme nouveau par un nouveau baptême, A mes penchants mauv.iis mettre un bâillon de fer, Coller des ailes d'ange à mes membres de chair,
12 2 OKU VUES DE Cil. DE BERNARD.
Dans sa route de feu suivre le char d'Élie,
Selon mon rêve enfin recommencer ma vie ;
Fragilité ! Bientôt, néophyte indécis,
Et d'un seul jour de marche épuisé, je m'assis
Comme le voyageur qui respire avec peine
L'air des Alpes trop pur pour l'homme de la plaine,
Et se couche haletant au milieu du glacier.
La vertu dont mon cœur essayait le sentier
Étouffait, sous le poids de sa froide atmosphère,
Ce cœur trop imbibé des vices de la terre
Pour savourer le chaste et sévère bonheur
Que goûte le chrétien sous la loi du Seigneur.
0 Pères du désert ! graves anachorètes,
La cendre où vous baigniez le volcan de vos têtes,
Dans son cratère ardent n'éteignait pas toujours
La lave de désirs qui dévorait vos jours;
Mais vous lisiez au ciel des voluptés divines
Dont l'espoir de votre âme étayait les ruines;
Moi, mes yeux regardaient sans voir. Le firmament
Émoussait ses clartés sur leur aveuglement;
Et, voyant que j'errais comme un esquif sans voiles
Sur la mer de saphir que peuplent ces étoiles,
Où, dit-on, l'Éternel a gravé de sa main
Le secret de son nom que je cherchais en vain,
J'eus un de ces pensers dont le poison vous navre;
Je sentis que ma foi n'était rien qu'un cadavre,
Un squelette menteur que mon esprit blasé
Par ennui du plaisir avait galvanisé, Et qui, promptement veuf de sa factice flamme, Déjà se rendormait au tombeau de mon âme, Et mon rêve de ciel, s'envolant sans retour, Fut s'unir dans leur poudre à mes rêves d'amour.
Ah ! de son souffle froid lorsque l'indifférence Eteint ces astres purs qui dorent l'existence, La lune de l'amour, le soleil de la foi, La vie est une nuit, et l'homme avec effroi Par ses sombres sentiers passe et repasse encore, Sans espoh? qu'au matin lui renaisse une aurore, Mais conservant toujours un pieux souvenir De ces flambeaux sacrés qu'il ne verra plus luir. Poëte. chaque jour s'élargissent les ailes Qui ravissent ta muse aux voûtes éternelles ; Chaque jour devant toi s'ouvrent de nouveaux cieux, Où pour suivre ton vol nous fatiguons nos yeux : Toute chose ici-bas a sa pente tracée ; La tienne est de monter toujours, et ta pensée, Gomme l'encens, s'exhale et brûle jour et nuit Pour le Dieu dont ton rêve a vu passer l'esprit. Moi, j'ai ma route aussi : le front plein, le cœur vide, Je marche, labourant dans une terre aride, Sans amour pour mon œuvre et sachant que ma main Aux ronces du hallier, aux pierres du chemin,
Sème le plus souvent ce grain mêlé d'ivraie, Que le soleil dessèche ou que le vent balaie, Humble dot de ma lyre, inféconde moisson, Qui peut-être jamais n'éclora du sillon !