‹ Poésies et théâtreChapitre 25 sur 86 · L'AMOUR DE L'ÉCUYER · texte numérisé non relu

L'AMOUR DE L'ÉCUYER

Ei che modesto è sî, corti' essa è bell /, Brama assai, poco spera, e nullu chiede.

(Tasso.)

Simple écuyer, quoique d'ancien lignage, Je n'ai pour bien qu'une épée et mon cœur; L'une appartient par loi de vasselage A l'étendard du prince mon seigneur, Et l'autre, hélas! portant plus lourde chaîne, De noble dame est esclave en ce jour : Plaignez-moi donc et partagez ma peine, Vous qui savez ce qu'est le mal d'amour.

Le monde entier n'a point si douce chose Que cette belle, objet de tous mes vœux; Son front est blanc de lys, sa bouche rose, Et c'est le Ciel qui sourit dans ses yeux; Aussi Jésus, je dis ceci sans crainte, Pourrait choisir dans tout le paradis

2 fi OEUVRES DE CH. DE BERNARD.

Son plus bel ange ou sa plus jeune sainte, Que sur tous deux ma dame aurait le prix.

Or, vous pensez s'il est duc ou vidame, Page ou baron, trouvère ou chevalier, Qui la voyant ne lui donne son âme; Tous sont épris, mais moins que l'écuyer. Je sais qu'ils ont de plus belles paroles, Mais cette ardeur qu'ils viennent étaler N'est rien qu'un jet d'étincelles frivoles Qui luit, éclate et s'éteint sans brûler.

En souriant tourne-t-elle la tête De mon côté, je m'éloigne confus; Je sens mon front pâlir, mon sang s'arrête, Mon œil se trouble et mon cœur ne bat plus. Eux, moins aimants, font valoir leur martyre, Pleurent très-haut en souriant tout bas ; Soutirant bien moins, ils savent bien mieux dire; Et moi, je meurs et je ne parle pas.

Oui, j'aime tant que j'en mourrai, j'espère : Si c'est péché, mon Dieu, pardonnez-moi ! Mais l'étranger franchit notre frontière, Pour tout Français combattre est une loi.

Clairon bruyant qui nous appelle aux armes, Mon cœur blessé t'écoutc avec transport. Le sang sied mieux à l'homme que les larmes, Et dans la guerre on peut trouver la mort.

Ah ! lorsqu'on est plein de vie et de flamme, Mourir alors, jeune, dans un combat, Pour son pays et pleuré de sa dame, Quel rêve d'or pour l'âme d'un soldat ! On s'attendrit sur cette fleur qui tombe Avant que l'âge ait fané ses couleurs.

Moi, si je meurs, personne sur ma tombe N'apportera le tribut de ses pleurs !

Et lorsqu'un jour de fête et de victoire La France heureuse aura revu ses fils Lui rapportant déchiré par la gloire Son étendard, l'effroi des ennemis, Ma dame, hélas! parée et souriante, Verra passer leur triomphe guerrier, Sans que ses yeux dans la troupe brillante Aient remarqué qu'il manque un écuyer !

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