‹ Poésies et théâtreChapitre 26 sur 86 · L'ANGE GARDIEN · texte numérisé non relu

L'ANGE GARDIEN

To sounds of heavenly harps shes die away. (Pope.)

Tu vas mourir, ma jeune vierge ; Ton front mouillé d'une froide sueur Languit pâle comme le cierge Qui brûle à l'autel du Seigneur ; Et tu souris encore, et ta prunelle éteinte

Voudrait s'élever jusqu'à moi :

Tu me cherches, Éva, me voici ; sois sans crainte Meurs doucement, ton ange est près de toi.

Tu naquis : l'Éternel, pour protéger ton âme, Parmi les séraphins m'appela; j'obéis, Et, franchissant les cieux de mes ailes de flamme, Près de ton berceau je m'assis.

Là, je veillais comme une tendre mère.

Lorsque du jour la trop vive lumière

Blessait tes yeux, mon aile les voilait; Souvent aussi* penché sur ta tête vermeille, De quelque chant du Ciel je berçais ton oreille. Et dans un doux sommeil mon souffle t'endormait.

Tu croissais, n'ayant du jeune âge Que la grâce ingénue et non la vanité ; Mûre dans ton printemps, ignorant la beauté, Craignant de plaire et plaisant davantage. Dans son innocence ton cœur Était comme étranger à ce monde de fange ; Rien d'impur n'y battait, et ma chasteté d'ange Me paraissait ternie auprès dç sa candeur.

Hélas! combien j'ai vu de jeunes femmes Innocentes longtemps et saintes comme toi,

Du Seigneur oublier la loi, Et vendre aux anges noirs l'avenir de leurs âmes ! L'une pour un trésor, l'autre pour une fleur, Ou bien pour un regard dont s'enivrait son cœur, Car le regard de l'homme est plein d'une puissance

Que l'œil de l'ange ignore dans les cieux ; Son feu sombre et brûlant sait troubler l'innocence, Et l'âme d'une vierge est souvent sans défense Contre son poison odieux.

Oh ! combien j'en ai vu de jeunesse parées, Déjà par le péché jusqu'au cœur dévorées, *

Qui vivaient mortes pour le Ciel !

Ivres de voluptés douces mais défendues,

Elles creusaient à leurs âmes perdues Les abîmes sans fond d'un supplice immortel;

Et l'ange gardien de leur vie, Détournant ses regards de leur vertu flétrie, Venait pleurer aux pieds de l'Éternel.

Mais toi, je t'ai gardée, ô ma vierge si chère ! C'est pour toi qu'est le Ciel, car tu vécus pour lui.

Éva, courage ! auprès de notre père Tous deux nous serons aujourd'hui.

Laisse ce corps que la tombe réclame ; Il est né pour ses vers, qu'il leur soit donc livré î Au rang des séraphins, un trône pour ton àme Par la main du Seigneur est déjà préparé.

Eh quoi ! mourir à son aurore ! Faui-il, hélas ! que la terre dévore

Les roses d'un front de quinze ans?

Comme la fleur de la prairie Qui sèche sur sa tige avant d'être cueillie ! Faut-il, vierge et charmante, expirer au printemps ?

132 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

Ainsi diront les fils des hommes, Car Dieu même est soumis à leur vain jugement, Tandis que sous ses pieds, nous, anges que nous sommes, Adorons ses décrets dans un saint tremblement.

Insensés! que d'amères peines A l'enfant qui s'éteint épargne le tombeau ! Combien il est heureux, celui qui voit ses chaînes

Se rompre à leur premier anneau !

La mort finit son œuvre. Adieu, mère éperdue, Et vous tous, amis qui pleurez, Pour vous Éva n'est point perdue.

Vivez comme elle, et vous la reverrez.

Adieu... Champs de l'air, à mes ailes Ouvrez un chemin glorieux.

Vierges^ entrelacez vos palmes immortelles ;

Patriarches, courbez l'argent de vos cheveux. Séraphins, au plus haut des cieux, Sur l'enfer chantez ma conquête :

Aux accents de ma voix unissez-vous en chœur; La mort d'Éva pour nous est une fête;

Seigneur, c'est votre fille; anges, c'est notre sœur.

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