A HENRI CINQ
Point ne me chaut d'attendre.
(La reine Blanche.)
Quand Galilée eut dit : « C'est la terre qui marche, » Ce fut de toutes parts une absurde clameur, Comme si, déchirant le saint voile de l'arche, Il eût du tabernacle arraché le Seigneur; Mais tandis que l'erreur, qu'aveugle la lumière, Plongeait dans un cachot le sage et son flambeau, La terre, dans les cieux poursuivant sa carrière, Emportait avec elle et victime et bourreau.
L'esprit des nations, ainsi que la planète, A son orbe prescrit, immuable et sans fin ; Malheur à qui te brave, ô mer que rien n'arrête ! Malheur à l'insensé qui croise ton chemin ! Fùt-il géant, un choc de ta vague profonde L'écrase, afin qu'il soit à jamais un témoin
1G IVRES DE Cil. DE BERNARD.
Que ce n'est point à toi qu'au premier jour du monde La voix d'en haut a dit : « Tu n'iras pas plus loin. »
Un homme vint, portant dans sa tête puissante L'étoile des Césars et l'avenir des rois; Sa main pouvait, peut-être, arrêter sur sa pente L'Europe qui se roule à de nouvelles lois ; Mais les rois, reniant ce sauveur et ce maître, Crurent sur ses débris hausser leur majesté, Car ils ne voyaient pas que l'aigle de son sceptre Dans sa serre enchaînait pour eux la liberté.
Il tomba : d'un seul bond s' élançant de sa chaîne, La déesse reprit son vol impétueux ; Plus d'une fois, depuis, au roc de Sainte-Hélène, Les monarques tremblants ont adressé des vœux. Ils comprennent enfin qu'ils ont tué leur père, Que dans son sang captif leur pouvoir s'est dissous, Et de l'Empereur mort invoquant la poussière, « Contre la Liberté, disent-ils, défends-nous ! »
Il est trop tard : l'esprit des nations l'emporte, Et son flux désormais ne reculera plus. Eli bien, dût-il creuser un abîme, n'importe, Allégeons notre cœur de soucis superflus :
Qu'à nos yeux l'avenir soit la terre promise, Et, malgré le désert, marchons-y sans effroi ; Pour nous guider le Ciel a sans doute un Moïse, Qui doit nous apporter les tables de la Loi,
Ce chef, ce roi tribun des nations nouvelles, Ce régénérateur, Henri, sera-ce vous ?
Est-ce pour un tel sort qu'à l'abri de ses ailes Le malheur, dans l'exil, vous mûrit loin de nous ? Verrons-nous refleurir la couronne d'épines Qui de votre innocence orne la majesté ? Est-ce vous qui devez, relevant nos ruines, En l'épousant, sacrer enfin la liberté ?
Ah! ce destin immense et si digne d'envie, Par qui mieux que par vous peut-il être accompli ? Votre nom n'est-il pas le seul dogme de vie Que le trône en tombant n'ait pas enseveli? N'êtes-vous pas le seul, ô dernier lils de France ! Qui puissiez, sans péril, exhumer du tombeau De nos vieux champs de mai la rude indépendance, Et l'asseoir avec vous sur un pavois nouveau ?
La foudre qui brisa sur votre tête blonde
Le bandeau paternel dont la ceignaient nos vœux,
Vous a fait saint parmi tous les princes du monde; Enfant et détrôné, vous êtes plus haut qu'eux. L'infortune n'est point souillure; le panache Légué par Henri quatre est blanc comme autrefois. Et, malgré ses revers, votre écusson sans tache Est toujours le premier dans le blason des rois.
Sur votre front proscrit quinze siècles de gloire De leurs fleurons tressés ne forment qu'un laurier: C'est votre royauté. Du haut des cieux, l'Histoire Vous salue et bénit en vous son héritier. Votre nom bien-aimé, symbole d'espérance, Dore au fond de nos cœurs le deuil du souvenir. Vous êtes le rameau de paix et d'alliance Que la main du passé présente à l'avenir.
Votre sort est très-grand ; mais soyez grand vous-même ; Car ils sont loin de nous, ces jours où le Pouvoir, Comme un chapeau de fleurs portant le diadème, Faisait un fouet du sceptre et du trône un boudoir; Aujourd'hui que chacun enfin ouvre l'oreille A la terrible voix de l'Europe qui bout, Malheur au roi qui dort quand la Liberté veille, Et qui ne grandit pas quand son peuple est debout!
Ce fut là le seul tort qui perdit votre race : Ployant sous le fardeau de sa vieille splendeur,
Elle parut débile à la France vivace
Qui rêvait, clans ses bras, au lit de l'Empereur.
Sur la tête d'un peuple une royauté naine
Pèse plus que le joug dont l'écrase un tyran,
Et le sceptre impuissant d'un pouvoir qui se traîne,
Comme un fruit trop mûr, tombe au premier ouragan.
Le plus triste malheur, c'est d'être un roi vulgaire, D'avoir sous la couronne^un front étroit et bas; Si vous êtes ainsi, que la terre étrangère Vous garde, notre voix ne vous appelle pas : Au destin des Stuarts résignez votre vie, Si Dieu, qui mit la grâce et l'esprit sur vos traits, Ne vous a point empreint aussi de son génie, Car il faut être grand pour parler aux Français.
Mais si le chevalier qui conquit sa couronne, Vous a légué son cœur aussi bien que son nom ; Si, pour éclore un jour, dans votre sein bourgeonne L'âme de Charlemagne ou de Napoléon ; Si, du siècle nouveau dirigeant la puissance, Vous marchez hardiment dans ses flots en courroux, Alors que Dieu vous sauve et protège la France ! Henri, fils de nos rois, l'avenir est à vous !