LE PEUPLE DES REVOLUTIONS
Quare fremuerunt génies, et populi meditati sunt inania î
(Psalm. n.)
Jadis objet d'effroi, maintenant de risée, Samson, les yeux saignants et la tête rasée, Veille seul au portail du temple philistin ; Son corps vit de tourments, son âme d'espérance, Car il sent repousser sa force, et la vengeance Lui sourit dans ses fers comme un rêve divin.
Le jour vient : de Dagon on célèbre la fête; La foule à Ilots nombreux inonde jusqu'au faîte L'édifice sacré; le Juif étend les bras, En étreint deux piliers, les ébranle ; tout tombe, Et le temple n'est plus qu'une effroyable tombe Où vainqueurs et vaincus ont trouvé le trépas.
Comme Samson, le peuple, aveugle dans sa haine, A toujours, sous le trône où le destin l'enchaîne,
2 6 OfcUVRES DÉ Cil. DE UERNARD.
Une épaule meurtrie et prête à le briser;
On croit qu'il dort, il veille; et quand son heure sonne,
Il sape en se levant et pavois et couronne,
Sans voir si leurs débris le pourront écraser.
Naguère elle a sonné, cette heure de colère.
La fourche des faubourgs a broyé sur la terre
Le sceptre glorieux que porta Pharamond ;
Des pieds nus sur la pourpre ont empreint leur souillure
Et des voix ont crié : « Peuple, ta gloire est pure !
Comme autrefois les dieux, les rois enfin s'en vont. »
Vaine clameur ! Ainsi qu'une tige vivace,
Où du tronc qu'on abat un rameau prend la place,
Sur les débris du trône, un trône a repoussé ;
Et, lorsque les vainqueurs ont cherché leur conquête,
Ils n'ont trouvé qu'un roi nouveau, qui sur sa tête *
Ajustait le bandeau qu'ils croyaient éclipsé.
Peuple, qu'as-tu gagné? Vois-tu sur ta chaumière Luire, depuis juillet, un soleil plus prospère? Germe-t-il dans tes champs de plus riches moissons? As-tu, quand d'autres mains spoliaient ton ouvrage, Arraché pour ta part quelque épave au naufrage ? Un lambeau de la pourpre orne-t-il tes haillons?
Peuple-roi, dont la main mit en poussière un trône, Ta majesté qui jeune a-t-elle eu pour aumône Quelque morceau de pain moins trempé de sueur? Ou bien t'a-t-on du moins jeté cette monnaie Dont ton cœur généreux facilement se paie? As-tu reçu la gloire à défaut de bonheur?
Dérision ! on voit les grappes de sangsues Qui dévorent ta vie, à ton cou suspendues, D'un dard plus acharné nuit et jour se gorger. L'étranger s'est armé ; mais le coq tricolore Du haut de nos drapeaux ne chante point encore, Aucun laurier nouveau n'a vieilli ceux d'Alger.
Pour te mettre au niveau d'un pouvoir cul-de-jatte, La courtisanerie à livrée écarlate A suspendu son câble à ton front de géant; A ta gloire qui penche elle apprête une bière, Et ton nom, devant qui se prosterna la terre, Par elle prononcé, paraît déjà moins grand.
Honte et malheur à vous, race lâche et parjure, Qui pensez que le peuple à votre longue injure Sans fin tendra sa joue en se croisant les bras, A vous tous qui, semant sur le sol de la France La honte et le mépris, croyez que la vengeance, Moisson inattendue, un journ'éclôra pas.
2 8 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
Car le peuple est encor ce Samson redoutable, Qui se plaît à mûrir son courroux implacable, Comme au rêve enchanté des plus douces amours ; Lorsque votre insolence à ses yeux se prélasse, Son œil semble dormir, sa bouche est sans menace, Mais sous votre pavois son épaule est toujours]