LA FETE ROMAINE
Pancm et cir censés.
Rome, quel bruit de guerre a troublé ta nuit sombre ? Le clairon retentit et dirige dans Pombre L'étendard empressé de chaque légion.
Qu'as-tu donc? De Brennus a-t-on vu les cohortes?
Pyrrhus devant tes portes Agite-t-il sa lance en parlant d'Uion?
Non : l'appel du clairon n'est point un cri d'alarme; D'une indolente main le soldat tient son arme, Et mille enfants joyeux de fleurs jonchent le sol. Rome triomphe encor; l'aigle, effroi de la terre,
Sans doute a mis sa serre Sur quelques rois nouveaux étouffés sous son vol.
Rien de cela. Brennus n'est plus que de la cendre; Pyrrhus sous un fuseau de femme a vu se fendre
30 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
Son front où s'émoussa le glaive des guerriers, Et l'aigle des Romains, dans une paix profonde,
Sur les lambeaux du monde Dort, lourde de sa gloire, ivre de ses lauriers.
Rome aux mains des Césars a remis sa fortune, Et cette nuit Néron, que le jour importune, Convie à ses plaisirs le peuple et les soldats. Hâtez-vous, citoyens : dans la ville éternelle,
Jamais fête plus belle N'aura charmé vos yeux au retour des combats.
Qu'on ne nous parle plus de ces jeux où la Grèce De ses peuples d'enfants amusait la mollesse ; Il faut aux rois du monde un plus mâle festin. Des athlètes, des chars roulant dans la carrière
Sans rougir sa poussière, Sont-ils un plaisir d'homme, un plaisir de Romain?
Voyez : le Cirque immense à vos yeux se déploie Eclatant dans la nuit de tumulte et de joie : Quelle foule se presse à ses gradins ouverts! Pour lui plaire, bientôt une race parjure
Va servir de pâture Aux torches des bourreaux, aux tigres des déserts.
De leur culte nouveau qui germait sous la terre, Ces chrétiens de nos dieux insultaient le tonnerre; Et nos dieux dans l'Olympe étaient restés sans voix; Mais Néron sait parler au défaut de la foudre ;
Il va les mettre en poudre, Et noyer dans leur sang les débris de leur croix.
Néron! gloire à Néron ! c'est lui-même; il s'avance. Jupiter, dans les cieux troublés de sa présence, A-t-il un front plus large, un sourcil plus altier ? Qui sait comme Néron préluder sur la flûte ?
Qui régale à la lutte?
Qui danse comme lui devant un peuple entier?
Surtout, il est clément : les Romains le chérissent ; Les vierges à son nom sous leurs voiles rougissent; Ses soldats devant lui roulent comme un torrent, Et les tigres du Cirque en le voyant paraître
• Reconnaissent leur maître.
Et poussent jusqu'au ciel un long rugissement.
L'empereur est assis : que la fête commence. Les chrétiens enchaînés s'avancent en silence ; Dans le milieu du Cirque on les fait arrêter;
Là s'élève un autel, là leur race avilis
Pourra sauver sa vie, En abjurant le Christ aux pieds de Jupiter.
Des femmes! des vieillards déjà blanchis par l'Age! Des enfants sans vigueur ! des hommes sans courage ! Voilà donc ces héros aspirant à mourir ! En voyant les bûchers dont la flamme s'apprête,
Ils vont courber la tête, Et par leur lâcheté tarir notre plaisir.
Non : devant la statue ils passent intrépides : Aucun d'eux, fléchissant sur ses genoux timides, Au plus" grand de nos dieux n'a demandé pardon. Bien, chrétiens : s'il vous faut de nouvelles croyances,
Sachez dans les souffrances Mourir dignes du moins des regards de Néron.
En cercle, à des poteaux, deux à deux on les lie : La résine a couvert leur toge d'une lie Que la flamme préfère au plus divin nectar ; Dans la main du bourreau les torches éclatantes
Brûlent impatientes, Et le feu n'attend plus que l'ordre de César.
Il a levé la main. 0 spectacle sublime ! Tel on voit de l'Etna le rugissant abîme
Vomir des flots brûlants et rougir le ciel bleu ; Telle, au milieu du Cirque, une flamme écarlate
Surgit, s'étend, éclate, Et croise dans les airs mille gerbes de feu.
Tout le ciel est noyé d'une mer de fumée, Et sous ce dôme noir, dans l'arène enflammée, On voit comme un flambeau brûler chaque chrétien. Les tigres dans leurs fers bondissent en délire,
Et leurs cris semblent dire :
Le feu dévore tout et ne nous laisse rien.
Paix, tigres ! votre chaîne à la fin est rompue ; Du festin désiré pour vous l'heure est venue. Ils volent ; de leurs bonds trembleraient les enfers Moins prompt est le coursier du cavalier numide,
Sa flèche est moins rapide ; L'éclair plus lentement serpente dans les airs.
Les voyez-vous, les dents ruisselantes d'écume, Disputant les chrétiens au feu qui les consume, Attirés par le sang, par la flamme effrayés ? Et voyez-vous le feu, qui, pour garder sa proie,
Autour d'eux se déploie Et repousse en grondant leurs escadrons rayés ?
Que de tableaux divers! Un tigre avec furie D'un des poteaux éteints arrache, plein de vie, Un enfant qui chantait un hymne à son faux dieu, Et l'enfant emporté dans sa gueule sanglante,
D'une voix éclatante, Poursuit son chant de mort commencé dans le feu.
Un autre vient ravir à la flamme vermeille
Les membres d'une vierge à Diane pareille,
Qui doit mourir bien jeune, et mourir de deux morts ;
Ainsi que des rivaux luttant pour une épouse,
Dans leur rage jalouse, La tête reste au tigre, à la flamme le corps.
Des torrents d'un sang noir partout couvrent l'arène. Ici de blonds cheveux d'une gueule d'hyène Pendent, comme la fleur au tranchant de la faux, Et la mère, qui voit ces boucles adorées,
Sous ses yeux dévorées, Ne songe plus au feu qui calcine ses os.
Ah! ce spectacle enivre, et la foule enchantée Trépigne, bat des mains de plaisir transportée; Rien de tel jusqu'ici n'a charmé ses regards; Non, rien, depuis le jour où Rome sans défense
Vit l'incendie immense' Embraser ses pilais, ses tours et ses remparts.
Qu'il est doux d'être assis au grand amphithéâtre, Auprès d'une beauté blanche comme l'albâtre, D'enlacer les contours de son sein frémissant ! Qu'il est doux de baiser sa bouche parfumée,
Quand des flots de fumée Se mêlent dans le Cirque à la vapeur du sang !
Que des yeux sont brillants au feu d'un incendie ! Qu'une joue a d'éclat par ses reflets rougie ! Qu'un soupir a de charme au milieu de ce bruit ! Combien un cri de mort ajoute au plaisir même,
Et que la voix qu'on aime Paraît plus douce encor quand le tigre rugit !
Non, le riant séjour de Paphos et de Gnide, Lieux charmants où Vénus avec sa cour réside, De tant de voluptés n'a pas été témoin; Retraites de Tibur, et toi, blanche Caprée,
Aux amours consacrée, Vous n'avez pas porté les plaisirs aussi loin.
Aussi voyez Néron : dans ses yeux quel sourire ! Quel air d'enchantement sur tous ses traits respire ! Jamais d'un tel bonheur il ne fut enivré ; Comme il semble jouir de la fête qu'il donne !
Que son front sans couronne Est serein sous les fleurs dont il est entouré !
Et toi; grand Jupiter, dont sur toute l'arène
Domine la statue immense et souveraine,
De Saturne, dit-on, jadis tu fus jaloux,
Car ce dieu chaque jour s'engraissait de carnage,
Et des fils de Carthage Les jeunes corps faisaient ses festins les plus doux.
Ne sois plus indigné contre notre avarice; Jamais d'autant de sang l'airain du sacrifice N'a rougi les autels du dieu carthaginois; Jamais temple n'a vu de plus riche hécatombe ;
Vois : devant toi succombe L'élite des chrétiens, l'avenir de la croix.
Reçois donc cet encens que Néron te présente : Bois ce sang.... Mais, ô ciel! quelle image effayante! Jusqu'à ton piédestal les flammes ont volé ; Entre les bras du feu ta statue immortelle
"Se débat et chancelle.
Dieux !... dans le sang chrétien Jupiter a roulé !