SCÈNE Vï
GUERLAND, BARBERIN.
Triompher de votre résistance... je vous connais trop, mon cher Guerland, pour tenter ce miracle.
GUERLAND.
Vous savez que quand j'ai pris une résolution...
Elle est inébranlable, n'eût-elle pas le sens commun... Dieu sait tout ce que ce caractère absolu et inflexible vous a déjà attiré de sottes et de méchantes querelles!
GUERLAND. } C'est mon affaire.
MADAME DE VALDAUNAIE. 249
BAKBER1N.
C'est encore à lui, sans doute, que vous êtes redevable de ce malheureux duel qui, il y a deux ans, fit tant de bruit à Montpellier?
GUERLAND.
Vous savez ?
Un de mes parents, Alphonse de Borel, était l'ami intime du jeune Darneville, votre adversaire... il fut son témoin, et le reçut mourant dans ses bras... il m'a raconté souvent les détails de cette triste rencontre; mais sans vouloir jamais m'en expliquer la cause.
GUERLAND.
Permettez-moi d'imiter sa réserve... mais vous ne m'avez point encore fait part de cette aventure dont parlai tout à l'heure madame de Verneuil, et qui a paru la divertir si fort.
A d'autres, mon cher... C'est une fable que je lui ai habilement tournée, pour qu'elle ne soupçonne pas,-
GUERLAND.
Quoi donc ?
Vous le savez, je suis discret... Et puis, il est des choses que l'on ne confie pas à une femme.
GUERLAND Sans doute... mais à un ami...
C'est bien différent... Vous saurez tout... Or donc, hier soir, à Lyon... j'allais monter en assez triste compagnie dans la diligence de Paris, lorsque je vis s'asseoir, seule, dans le coupé de celle de Grenoble, une jeune femme dont je crus reconnaître les traits... Je m'approchai, et je vis que je ne m'étais pas trompé. C'était elle, mon ami... Un ange qu'il suffit d'avoir vue une fois, pour désirer la voir toute la vie. Elle est veuve et s'appelle madame de Valdaunaie. Un hasard heureux me l'avait fait apercevoir une fois, une seule fois à Lyon, il y a un mois... Depuis ce moment, tous mes efforts, toutes mes démarches pour parvenir jusqu'à elle avaient été inutiles... Le mystère même dont elle semblait s'environner, avait doublé mon désir de la revoir, et avait fait naître dans mon cœur une passion à laquelle le ministre de la guerre coupa court, en me rappelant à Paris... Je partais... Jugez de mon bonheur quand je la retrouve au moment où je la croyais perdue pour toujours.
GUERLAND.
Et le désir de voyager avec cette aimable personne...
MADAME DE VALDAINAIE. 251
Me fera faire cent lieues de plus ; mais avouez que c'était le cas d'imiter La Fontaine, et de prendre le plus long.
GUERLAND.
Et vous êtes venu de Lyon à Grenoble, seul, avec cette jeune dame ?
Seul!... Elle avait son domestique dans la rotonde.
GUERLAND.
Oh ! Tout était parfaitement en règle.
Pas de mauvaises pensées... Madame de Valdaunaie est une de ces femmes qui imposent le respect ; et de mon côté, je suis de tournure assez dégourdie pour me permettre quelquefois la vertu, sans compromettre ma réputation.
GUERLAND.
Enfin...
Enfin , j'ai renouvelé connaissance avec une femme charmante, pleine d'esprit, de distinction, de sensibilité...
Quel enthousiasme !
Une chose la rend encore plus attrayante que toutes ses grâces... Cette femme a dans le cœur un secret sinistre que j'ai pressenti sans pouvoir le deviner... Elle a dû éprouver, avant l'époque où je l'ai connue, quelque impression terrible, dont la vibration dure encore. Au milieu d'un accès de gaieté, j'ai vu ses yeux se troublant tout à coup comme s'ils eussent aperçu quelque vision effrayante... J'ai voulu savoir la cause de ses émotions inexplicables... Elle ne m'a rien répondu... Je me suis perdu dans de vaines suppositions... Mais je pénétrerai ce secret qui accroît encore l'intérêt qu'elle m'inspire... Sa beauté avait séduit mon esprit, sa mélancolie a pénétré mon cœur... sans doute parce que je suis moi-même l'homme de France le moins mélancolique. Effet du contraste. Eh bien ! que pensez-vous de ce roman ?
GUERLAND.
Le premier chapitre promet... Je suis curieux de savoir comment vous arriverez au second.
ftien de plus simple... Est-ce que vous me verriez icï> affrontant les délices d'un bal de province, si je n'avais pas mon but?... Je danse ce soir avec elle, à la préfecture.
GUERLAND.
Ce soir ?
MADAME DE VALDAINAIE. 26 3
BARBE Ri N.
Silence... Pas un mot de tout cela... Voici madame de Verneuil.