‹ Poésies et théâtreChapitre 82 sur 86 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

BARBERIN, GUERLAND ; deux Officiers en redingote bourgeoise.

BARBERIN, à Guerland.

Comment, encore vous!... vous avez donc juré de me pousser à bout ?

GUERLAND.

Je suis désolé de vous déranger; mais j'ai à vous

parier.

Et moi, je n'ai rien à entendre de vous. Les conditions de notre duel sont arrêtées. Demain, à huit heures du matin, je serai à vos ordres... jusque-là toute discussion est superflue, et votre présence dans cette maison est d'une inconvenance...

GUERLAND.

J'ai amené avec moi ces deux messieurs.

Parbleu ! je vois bien ces messieurs; ce sont d'excellents officiers que j'estime fort, et en toute autre circonstance, je serais charmé de les recevoir ; mais, en ce moment, ils me permettront de leur dire que leur visite me semble aussi déplacée que la vôtre.

300 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

GUERLAND.

Du calme.

Du calme !... je voudrais vous voir à ma place... En un mot, que me voulez-vous?

GUERLAND.

Je viens...

Avez-vous peur que je ne manque au rendez- vous ? Vous devriez savoir pourtant que je vais sur le terrain d'assez bonne grâce. Une rencontre arrangée est une dette sacrée. Or, j'ai l'habitude de payer mes dettes; et vous me traitez comme si j'étais un débiteur insolvable. Sur mon âme, à vous trois, vous me faites l'effet d'un garde du commerce accompagné de ses deux recors... Pardieu ! messieurs, dans ce cas, j'invoque le bénéfice de la loi; le soleil est couché, faites-moi l'amitié de l'imiter et de me laisser tranquille.

GUERLAND.

Au lieu de vous emporter, voulez-vous m'écouter un seul instant ?

E'i ! ne sais-je pas ce que vous allez me dire ? vous venez me renouveler la proposition que vous m'avez faite d'aller nous battre sous quelque réverbère. Ce serait fort

pittoresque assurément, mais j'ai la vue basse, et j'aime le grand jour... Je tiens à mes habitudes.

GUERLAND.

Quand vous aurez tout dit, je commencerai.

Parlez donc, au nom du ciel ! il y a une heure que je vous écoute. (A part.) Valérie qui peut rentrer à chaque instant.

GUERLAND.

Je suis venu ici dans une intention toute différente de

celle que vous me supposez. Depuis notre entrevue j'ai

réfléchi sur ce qui s'était passé, et j'ai reconnu que j'avais

eu tort.

En vérité ?

GUERLAND.

Dans l'altercation qui s'est élevée entre nous, les provocations viennent de moi... comme elles n'ont rien eu d'offensant et qui ne puisse se réparer, j'espère qu'il me suffira de les rétracter, pour terminer ceci d'une manière toute pacifique. J'ai acquis malheureusement le droit d'adresser des excuses à un adversaire, sans que ma conduite puisse être mal interprétée.

BARBERÏN.

Comment ! ce sont des excuses ?

Les plus formelles et les plus complètes. J'ai amené ces messieurs afin de donner à cette réparation toute la publicité désirable. Je vous le répète, je reconnais que j'ai eu tous les torts, et je vous prie de les oublier... Êtes-vous satisfait ?

Parbleu! mon cher ami. avec vous on marche toujours de surprise en surprise. Celle-ci, du reste, n'a rien de désagréable pour moi. Je ne tiens nullement à me couper la gorge avec vous; je m'y résignais uniquement pour vous faire plaisir. Puisque vous avez changé d'avis, n'en parlons plus, à moins que ces messieurs ne pensent autrement.

(Les officiers font un signe négatif.)

BARBERIN, offrant sa main à Guerland.

Dans ce cas, tout est oublié.

(En ce moment, madame de Valdaunaie entr'ouvre la porte à

gauche.)

Mme DE VALDAUNAIE, à part.

Il est sauvé !

Maintenant que nous sommes d'accord, vous me permettrez, messieurs, de ne pas vous retenir plus longtemps.

MADAME DE VALDAUNAIE. 30 3

GUERLAND.

C'est un congé positif... Nous vous laissons.

BARBERIN, le prenant à part.

Très-bien, mon cher Guerland, voilà une conduite de

galant homme... En toute occasion comptez sur mon

amitié... Au revoir, messieurs.

(Guerland et les deux officiers saluent et sortent. — Barberin les

reconduit.)

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