PRÉSENTÉE A LA COUR DE PARLEMENT, EN FORME DE BALLADE
Tous mes cinq sens : yeulx, oreilles et bouche,
Le nez, et vous, le sensitif , aussi ;
Tous mes membres où il y a reprouche,
En son endroit ung chascun die ainsi :
« Souvraine Court, par qui sommes icy,
Vous nous avez gardé de desconfire ;
Or, la langue ne peut assez souffire ;
A vous rendre souffisantes louenges ;
Si prions tous, fille du souvrain Sire,
Mère des bons et seur des benois anges ! »
Cuer, fendez vous, ou percez d'une broche,
Et ne soyez, au moins, plus endurcy
Qu'en ung désert fut la fort bise roche
Dont le peuple des Juif z fut adoulcy ;
Fondez lermes, et venez à mercy,
Comme humble cuer qui tendrement souspire
Louer la Court, conjointe ou Saint Empire,
L'eur des Françoys, le confort des estranges,
Procréée lassus ou ciel empire,
Mère des bons et seur des benois anges !
Et vous, mes dens, chascune si s'escloche ;
Saillez avant, rendez à tous mercy,
Plus hautement qu'orgue, trompe, ne cloche,
Et de mascher n'ayez ores soussy ;
Considérez que je f eusse transsy,
Foye, pommon, et rate qui respire.
Et vous, mon corps, qui vil estes et pire
Qu'ours ne pourceau qui fait son nyt es fanges,
Louer la Court, avant qu'il vous empire,
Mère des bons et seur des benois anges !
Envoi.
Prince, trois jours ne vueillez m'escondire,
Pour moy pourveoir, et aux miens « à Dieu » dire ;
Sans eulx, argent je n'ay, icy n'anx changes.
Court triumphant, fiât, sans me desdire,
Mère des bons et seur des benois anges !
BALLADE
DE l'appel de VILLON
Que vous semble de mon appel, Gamier ? Feis je sens ou folie?
Toute beste garde sa pel; Qui la contraint, efforce ou lie, S'eUe peult, elle se deslie.
Quant donc, par plaisir voluntaire, Chantée me fut ceste omelie, Estoit il lors temps de me taire ?
Se feusse des hoirs Hue Cappel, Qui fut extrait de boucherie, On ne m'eust, parmy ce drappel, Fait boire en ceste escorcherie.
Vous entendez bien joncherie ?
Mais quant ceste paine arbitraire On me jugea par tricherie, Estoit il lors temps de me taire ?
Guidiez vous que soubz mon cappel Y eust tant de philosophie Conmie de dire : « J'en appel ? »
S'y avoit, je vous certiffie,
Combien que point trop ne m'y fie, Quant on me dit, présent notaire ; « Pendu serez !» je vous affie, Estoit il lors temps de me taire ?
Envoi.
Prince, si j'eusse eu la pépie, Pieça je f eusse où est Clotaire, Aux champs debout comme ung espie.
Estoit il lors temps de me taire ?
Charles d'Orléans
Fils de Louis d'Orléans, ce prince si beau, si galant, si séduisant qui fut massacré par des assassins aux gages du duc de Bourgogne Jean-sans-Peur, et de Valentine Visconti, duchesse de Milan, sa femme, Charles d'Orléans prend place parmi les plus délicats poètes que la France ait possèdes. A part sa longue captivité en Angleterre, sa vie n'offre pas d'incidents bien remarquables. Agé de quinze ans, il épousa Isabelle de France qu'il perdit en 1409, puis Bonne d'Armagnac qui mourut en 1415. Fait prisonnier par les Anglais à la désastreuse bataille d'Azincourt, il languit en captivité jusqu'en 1440. Devenu libre, il se maria pour la troisième fois avec Marie de Clèves, princesse alliée à la madson de Bourgogne, se retira dans son château de Blois où il mena une vie facile et oisive, consacrée à la poésie et aux aimables loisirs, et mourut en 1465.
Contemporain de Villon, avec lequel il eut des rapports passagers, Charles d'Orléans, poète élégant, mondain, et somme toute superficiel, forme avec l'étudiant parisien le plus parfait contraste. Villon, en effet, est un précurseur. Il ouvre l'ère de la poésie personnelle, du lyrisme profond et sincère. Au contraire, Charles d'Orléans est le dernier en date de la longue lignée des poètes féodaux. Le genre léger et galant atteint en lui, avant de s'éteindre, son plus haut point de perfection. Demi-italien par sa naissance, il avait le goût inné des petites formes sobres et précises : ballades, rondeaux,
CHARLES D'ORLEANS ===== chansons et virelais qvii convenaient à ravir à son inspiration plus vive que forte et à sa merveilleuse facilité. C'est pour égayer ses longues heures de captivité qu'U se mit à écrire. Médiocre, lorsqu'il veut entreprendre de vastes sujets, il est tout à fait à son aise dans des compositions plus modestes, où ses dons d'esprit et de mesure se laissent apprécier dans toute leur étendue. Si les sujets qui lui sont le plus familiers : tourments d'amour, joies du renouveau, comportent une certaine banalité, du moins il apporte, à les traiter, une remarquable fraîcheur de style. Il sait, par des images naturelles et précieuses dans leur simplicité même, rajeunir les lieux communs les plus usés.
Sans doute, il ne faut pas s'attendre à trouver dans ses vers de hautes et graves pensées. Celui qui avait pris pour devise : « Nonchaloir » s'occupait peu de scruter les secrets de son cœur ou de réfléchir sur l'humaine misère. Il est cependant injuste, comme certains critiques l'ont fait, de se prévaloir de l'épicurisme dont il fit la maxime de sa vie pour lui dénier tout sentiment élevé. Son patriotisme est sincère, les pièces qu'on pourra lire au cours de ce volume en feront foi, et c'est, à mon sens, un excès de sévérité que de ne vouloir voir en elles « que le soupir du prisonnier qui se voudrait chez lui, en douce France (1) ».
11 n'en reste pas moins vrai que ses préoccupations ordinaires furent à la mesure de son âme : élégantes, légères, frivoles. Devenu vieux, il railla doucement l'amour qu'il avait chanté dans sa jeunesse, mais il le railla comme il savait le faire, lestement, sans appuyer, avec un sourire de bonne compagnie. En résumé, s'il n'est certes pas un de nos plus grands poètes, la figure de ce prince lettré, rimant dans sa prison d'Angleterre, de cet épicurien gracieux chantant la fraîche venue des fourriers du printemps, éclaire une des plus sombres époques que la France ait connues.
(I) Lanson, Histoire Htléraire.
BALLADES
BALLADE
Comment se peut un povre cueur deffendre, Çuant deux beaux yeulx le viennent assaillir. Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre, Et les yeulx sont bien armez de plaisirs ; Contre tous deux ne pourroit pié tenir [tenir pied], Amour aussi est de leur aliance Nul ne tendroit [tiendrait] contre telle puissance.
n lui convient ou mourir ou se rendre. Trop grant Honte lui eroit de fuir.
Plus baudement [joyeusement] les oseroit attendre, S'il eust pavais [pavois] dont il se peust couvrir ; Mais point n'en a, si lui vault mieulx souffrir Et se mettre tout en leur gouvernance : Nul ne tendroit contre telle puissance,
Qu'il soit ainsi bien me le fist aprandre Ma maistresse, mon souverain désir.
Quant il lui pleut jà pieçà [il y a quelque temps] entreprandre De me vouloir de ses doulx yeulx ferir [blesser] ; Oncques [jamais] depuis mon cueur ne peut guérir, Car lors fut il desconfit à oultrance ; Nul ne tendroit contre telle puissance.
CHARLES D'ORLEANS
BALLADE
Belle, bonne, nompareille, plaisant [plaisante], Je vous suppli vueilliez me pardonner Se moy, qui sui vostre grâce attendant, Viens devers vous pour mon fait raconter. Plus longuement je ne le puis celer [cacher'' Qu'il ne faille que sachiés ma destresse, Comme celle qui me peut conforter [réconforter], Car je vous tiens pour ma seule maistresse.
Se si aplain vous vois mes maulx disant, Force d'Amours me fait ainsi parler ; Car je devins vostre loyal servant, Le premier jour que je peuz regarder La grant beauté que vous avez sans per [égale], Qui me feroit avoir toute liesse, Se serviteur vous plaisoit me nommer ; Car je vous tiens pour ma seule maistresse.
Que me donnez en octroy don si grant, Je ne l'ose dire ne demander ;
Mais s'il vous plaist que, de cy en avant [désormais] , En vous servant, puisse ma vie user.
Je vous supply que, sans me refuser, Vneillez souffrir qu'y mette ma jeunesse ; Nul autre bien je ne vueil souhaidier, Car je vous tiens pour ma seule maistresse.
BALLADES
BALLADE
N'a pas long temps qu'alay parler A mon cueur tout secrettement, Et luy conseillay de s'ester
Hors de l'amoureux pensement [sa préoccupation amou- Mais me dist bien tellement [traîtreusement] : [reuse];
Ne m'en parlez plus, je vous prie ; J'ameray tousjours, se m'aist [m'aide] Dieux, Car j'ay la plus belle choisie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx.
Lors dis : VueUliez me pardonner.
Car je vous jure mon serment Que conseil vous cuide [je vous crois] donner, A mon povoir, tresloyaument ; Voulez vous sans allégement En doleur finer [terminer] vostre vie ? Nennil dya, dist-il, j'auray mieulx ; Ma Dame m'a fait chiere lie ; Ainsi m'ont raporté mes yeulx.
Cuidez vous savoir, sans doubter, Par un regart tant seulement.
Se dis je, du tout son penser.
Ou par un doulx acointement?
Teiisiez vous, dist il ; vraiement Je ne croiray chose qu'on die ; Mais la serviray en tous lieux.
Car de tous biens est enrichie :
Ainsi m'ont raporté mes yeulx.
CHARLES D'ORLÉANS
BALLADE
A ma Dame je ne sçay que je dye, Ne par quel bout je doye commencer, Pour vous mander la doloreuse vie Qu'Amour me fait chascun 'chaque] jour endurer. Trop mieulx vaulsist [vaudrait] me taire que parler, Car proufiter ne me pevent mes plains [mes plaintes] Ne je ne puis guerison recouvrer, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains [éloigné].
Qnanque "tout ce que] je voy me desplaist et ennuyé, Et n'en ose contenance monstrer, Mais ma bouche fait semblant qu'elle rie. Quant maintefois je sens mon cueur plourer. Au fort, martir on me devra nommer, Se Dieu d'Amours fait nulz amoureux Saints, Car j'ay des maulx plus que ne sçay compter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.
Et non pourtant, humblement vous mercie. Car par escript vous a pieu me donner Ung doulx confort que j'ay à chiere lie [joyeusement] Receu de cueur et de joyeux penser.
Vous suppliant que ne vueillez changier, Car en vous sont tous mes plaisirs mondains Desquelz me fault à présent déporter [éloigner], Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.
BALLADES
BALLADE
Loingtaîn de vous, ma tresbelle maistresse, Fors que [sauf] de cueur que laissié je vous ay, Acompaignié de Deuil et de Tristesse, Jusques a tant que reconfort auray D'un doulx plaisir, quant revéoir pourray Vostre gent corps, plaisant et gracieux, Car lors lairay [je laisserai] tous mes maulx ennuieux, Et trouveray, se m'a dit Espérance, Par le pourchas [la poursuite] du regart de mes yeulx Autant de bien que j'ay de desplaisance.
Car s'oncques nul sceut que c'est de destresse, Je pense bien que j'en ay fait l'essay. Si tresavant et à telle largesse Çu'en dueil pareil nuUuy de moy ne sçay. Mais ne m'enchault [cela m'importe peu] ; certes j'endureray, Au desplaisir des jaloux envieux, Et me tendray, par semblance, joyeux ;
Car quant je suy en greveuse penance [en amère pénitence], Ilz reçoyvent, que mal jour leur doint [donne] Dieux! Autant de bien que j'ay de desplaisance.
Tout prcns en gré, jeune, gente Princesse, Mais qu'en sachiés tant seulement le vray, En attendant le guerdon [don] de Liesse ., ,
Qu'à mon povoir vers vous desserviray ; •
Car le conseil de Loyauté feray, Que garderay près de moy en tous lieux : Vostre tcusjours soye, jeunes ou vieulx, Priant à Dieu, ma seule desirance.
Qu'il vous envoit, s'avoir ne povez mieulx, Autant de bien que j'ay que desplaisance.
CHARLES D'ORLEANS
BALLADE
Puisqu'ainsi est que loingtain de vous suis, Ma Maistresse, dont Dieu scet [sait] s'il m'ennuie, Si chierement vous requier que je puis Qu'il vous plaise de vostre courtoisie, Quant vous estes seule, sans compaignie. Me souhaidier [souhaiter] un baisier amoureux Venant du cueur et de pensée lie [joyeuse], Pour alegier mes griefs maulx doloreux.
Quant en mon lit doy reposer de nuis [nuitj. Penser m'assault et Désir me guerrye [guerroie] ; Et en pensant maintesfois m'est advis Que je vous tiens entre mes bras, m'amye; Lors acoUe mon oreillier et crie :
Mercy Amours, faictes moy si eureux Qu'avenir puist mon penser en ma vie. Pour alegier mes griefs maulx doloreux.
Espoir m'a dit et par sa foy promis Qu'il m'aidera et que ne m'en soussie ; Mais tant y met qu'im an me semble dix Et non pourtant, soit ou sens ou foHe, Je m'y attens et en lui je m'afie [je me confie] Qu'il fera tant que Dangier le crueux [cruel]. N'aura briefment plus sur moy seigneurie. Pour alegier mes griefs maulx doloreux.
BALLADES
BALLADE
Jeune, gente, plaisant et débonnaire, Par un prier [une prière] qui vault commandement Chargié m'avez d'une balade faire ; Si l'ay faicte de cueur joyeusement ; Or la vueilliez recevoir doulcement.
Vous y verres, s'il vous plaist à la lire, Le mal que j'ay, combien que vrayement J'aymasse mieulx de bouche le vous dire.
Vostre doulceur ma sceu si bien atraire [attirer] Que tout vostre je suis entièrement, Tresdesirant de vous servir et plaire.
Mais je seuffre maint doloreux tourment, Quant à mon gré je ne vous voy souvent, Et me desplaist quant me fault vous escrire, Car se faire ce povoit autrement, J'aymasse mieulx de bouche le vous dire.
C'est par Dangier, mon cruel adversaire, Qui m'a tenu en ses mains longuement ; En tous mes faiz je le trouve contraire, Et plus se rit, quant plus me voit dolent. Se vouloye raconter plainement En cest escript mon ennuyeux martire, Trop long seroit, pource certainement J'avmasse mieulx de bouche le vous dire.
CHARLES D'ORLEANS
BALLADE
Ardant désir de véoir ma maistresse A assailly de nouvel le logis De mon las cueur, qui languist en tristesse, Et puis dedens par tout a le feu mis. En grant doubte certainement je suis Qu'il ne soit pas legierement estaint, Sans grani grâce. Si vous pry, Dieu d'Amours Sauvez mon cueur, ainsi qu'avez fait maint [souvent], Je l'oy [l'entends] crier piteusement secours.
J'ay essayé par lermes [larmes] à largesse De l'estaindre ; mais il n'en vault que pis ; C'est feu grégeois, ce croy je, qui ne cesse D'ardre [de brûler], s'U n'est estaint par bon avis. Au feu, au feu, courez, tous mes amis ! S'aucun de vous, comme lasche, remaint [reste] Sans y aler, je le hé [hais] pour toujours ; Avanciez vous, nul de vous ne soit faint [paresseux], Je l'oy crier piteusement secours.
S'U est ainsi mort par vostre peresse.
Je vous requier, au moins, tant que je puis, Chascun de vous donnez lui une messe.
Et j'ay espoir que brief ou [au[ paradis Des amoureux sera moult hault assis, Comme martir et treshonnoré saint, Qui a tenu de Loyauté le cours :
Grant tourment a, puis que si fort se plaint ; Je l'oy crier piteusement secours.
BALLADES
BALLADE
Venés ver moy, Bonne Nouvelle, Pour mon las cueur reconforter, Contez moy comment fait la beUe, L'avez vous point oy [entendu] parler De moy, et amy me nommer ?
A elle point mis en oubly Ce qu'il lui pleut de m'acorder, Quant me donna le don d'amy
Combien que Dangier, le rebelle, Me fîiit loing d'elle demourer, Je congnois tant de biens en elle Que je ne pourroye penser Que tousjours ne vueille garder Ce que me promist sans nul sy, Faisant noz deux mains assembler, Quant me donna le don d'amy.
Pitié seroit, se Dame telle, Qui doit tout honneur désirer, Failloit de [manquait à] tenir la querelle De bien et loyaument amer.
Son sens lui scet bien remonstrer Toutes les choses que je dy Et ce qu'Amour nous fist jurer Quant me donna le nom d'amy.
Envoi
Loyauté, vueilliez asseurer Ma Dame que sien suy, ainsi Qu'elle me voulu commander.
Quant me donna le don d'amy.
BALLADE
L'autr'ier [l'autre jour] alay mon cueur veoir, Pour savoir comment se portoit ; Si trouvay avec lui Espoir Qui doulcement le confortoit Et ces parolles lui disoit :
Cueur, tenez vous joieusement, Je vous fais loyalle promesse Que je vous garde seurement Trésor d'amoureuse richesse.
Car je vous fais, pour vray, savoir Que la plus tresbeUe qui soit Vous ayme de loyal vouloir ; Et voulentiers pour vous feroit Tout ce qu'elle faire pourroit ; Et vous mande que vrayement, Maugré [malgré] Dangier et sa rudesse, Départir [donner] vous veult largement Trésor d'amoureuse richesse.
Alors mon cueur, pour dire voir [vrai], De joye souvent soupir oit, Et, combien qu'il portast le noir, Toutesfoiz pour lors oublioit Toute la doleur qu'il avoit.
Pensant de recouvrer briefment Plaisance, Confort et Liesse, Et d'avoir en gouvernement Trésor d'amoureuse richesse.
Envoi
A Bon Espoir mon cueur s'atent Et à vous, ma belle maistresse, Que lui espargniez loyaimisnt Trésor d'amoureuse richesse.
BALLADES
BALLADE
Se Dieu plaist [s'il plaît à Dieu], briefment la De ma tristesse passera, [nuée
Belle tresloyaument amée, Et le beau temps se monstrera :
Mais savez vous quant ce sera ?
Quant le doulx souleU gracieux De vostre beaulté entrera Par les fenestres de mes yeulx.
Lors la chambre de ma pensée De grant plaisance reluira Et sera de joye parée, Adonc mon cueur s'esveillera Qui en dueil dormy long temps a.
Plus ne dormira, se m'aid Dieux, Quant ceste clarté le ferra [le frappera] Par les fenestres de mes yeulx.
Hélas! quant vendra [viendra] la journée, Qu'ainsi avenir me pourra, Ma maistresse tresdesirée ?
Pensez vous que brief avendra ?
Car mon cueur tousjours languira En ennuy, sans point avoir mieulx, Jusqu'à tant que cecy verra Par les fenestres de mes yeulx.
Envoi
De reconfort mon cueur aura Autant que nul dessoubz les cieulx, Belle, quant vous regardera Par les fenestres de mes yeulx.
BALLADE
Par le commandement d'Amoiirs Et de la plus belle de France, J'enforcis mon chastel tousjours Appelle Joyeuse Plaisance, Assis sur roche d'Espérance ; AvitaUlé [ravitaillé] l'ay de Confort ; Contre Dangier et sa puissance Je le tendray [garderai] jusqu'à la mort.
En ce chastel y a trois tours, Dont l'une se nomme Fiance [Confiance] D'avoir briefment loyal secours ; Et la seconde Souvenance ; J^a tierce Ferme Desirance, Ainsi le chastel est si fort Que nul n'y peut faire grevance [mal]; Je le tendray jusqu'à la mort.
Combien que Dangier, par faolx tours, De le m'oster souvent s'avance, IVlais il trouvera le rebours.
Se Dieu plaist, de sa malvueillancc.
Bon Droit est de mon aliance, Loyauté et lui sont d'accort De m'aidier, pource, sans doubtance.
Je le tendray jusqu'à la mort,
Envoi
Faisons bon guet sans decevance, Et assaillons par ordonnance, Mon cueur, Dangier qui nous fait tort ; Se prandre le puis par vaillance, Je le tendray jusqu'à la mort.
BALLADES
BALLADE
Je me souloye pourpenser [j'avais coutume de Au commencement de l'année, [réfléchir]
Quel don je pourroye donner A ma Dame la bien amée :
Or suis hors de ceste pensée, Car Mort l'a mise soubz la lame [la pierre du Et l'a hors de ce monde ostée, [tombeau],
Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
Non pour tant, pour tousjours garder La coustume que j'ay usée.
Et pour à toutes gens monstrer Que pas n'ay ma Dame oubliée, De messes je l'ay estrenée [gratifiée] ; Car ce me seroit trop de blasme De l'oublier ceste journée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
Tellement lui puist prouffiter Ma prière que confortée Soit son ame, sans point tarder, Et de ses bienfais guerdonnée [récompensée] En Paradis et couronnée Comme la plus loyalle Dame Qu'en son vivant j'aye trouvée ; Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
Envoi
Quant je pense à la renommée Des grans biens dont estoit parée.
Mon povre cueur de dueil se pasme ; De lui souvent est regrettée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
BALLADE
Je meurs de soil, en cousté la fontaine ; Tremblant de froit ou [au] feu des amoureux ; Aveugle suis, et si [pourtant] les autres maine ; Povre de sens, entre saichans, l'un d'eulx; Trop négligent, en vain souvent soigneux ; C'est de mon fait une chose faiée [mystérieuse], En bien et mal par fortune menée.
Je gaingne temps, et pers mainte sepmaine ; Je joue et ris, quant me sens douloreux ; Desplaisance j'ay d'espérance plaine ; J'attens bon eur en regret angoisseux ; Riens ne me plaist, et si suis désireux ; Je m'esjoïs, et coures [courrouce] à ma pensée, En bien et mal par fortune menée.
Je parle trop, et me tais à grant paiue ; Je m'esbays [j'ai peur], et si suis courageux ; Tristesse tient mon confort en demaine [esclavage], Faillir ne puis, au moins à l'un des deux ; Bonne chiere je faiz quant je me deulx [je souffre]; Maladie m'est en santé donnée, En bien et mal par fortune menée.
Envoi
Prince, je dy que mon fait maleureux Et mon prouffit aussi avantageux, Sur ung hasart j'asserray [j'assoirai] quelque année, En bien et mal par fortune menée.
BALLADES
BALLADE
Comment voy je ses Anglois esbays ! Resjoys toy, franc royaume de France, On apparçoit que de Dieu sont hays, Puis qu'ilz n'ont plus couraige ne puissance. Bien pensoient, par leur oultrecuidance, Toy surmonter et tenir en servaige, Et ont tenu à tort ton heritaige.
Mais à présent Dieu pour toy se combat Et se monstre du tout de ta partie, Leur grant orgueil entièrement abat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie,
Quant les Anglois as pieça envays, Rien n'y valoit ton sens ne ta vaillance. Lors estoies ainsi que fut Tays [Thaïs], Pécheresse qui, pour faire penance [pénitence], Enclouse fut par divine ordonnance.
Ainsi as tu esté en reclusaige De Desconfort, et douleur de Couraige.
Et les Anglois menoient leur sabat En grans pompes, baubans [fêtes] et tiraimie. Or, a tourné Dieu ton dueil en esbat.
Et t'a rendu Guyenne et Normandie.
N'ont pas Anglois souvent leurs Roys trays? Certes ouil, tous en ont congnoissance ; Et encore le Roi de leur pays Est maintenant en doubteuse balance ; D'en parler mal, chascun Anglois s'avance ; Assez monstrent, par leur mauvais langaige, Que voulentiers lui feroient oultraige.
Qui sera Roy entr'eux est grant desbat ; Pource, France, que veulx tu que te dye ? De sa verge Dieu les punist et bat Et t'a rendu Guyenne et Normendie.
CHARLES D'ORLEANS
Envoi au Prince
Roy des Françoys, gaigné as l'advantaige, Parfaiz ton jeu, comme vaillant et saige, Maintenant l'as plus belle qu'au rabat.
De ton bon eur, France, Dieu remercie ; Fortune en bien avecques toi s'embat [s'ébat] Et t'a rendu Guyenne et Normandie.
BALLADE
Trop long temps vous voy sommeillier, Mon cueur, en dueil et desplaisir ; Vueilliez vous, ce jour, esveillier, Alons au bois le May cueillir, Pour la coustume maintenir.
Nous orrons [entendrons] des oyseaulx le glay [le chant] Dont ilz font les bois retentir, Ce premier jour du mois de May.
Le Dieu d'Amours est coustumier, A ce jour, de feste tenir.
Pour amoureux cueurs festier [fêtoyer] Qui désirent de le servir ; Pource, fait les arbres couvrir De fleurs, et les champs de vert gay, Pour la feste plus embellir.
Ce premier jour du mois de May.
Bien sçay, mon cueur, que faulx Dangier Vous fait mainte paine souffrir ; Car il vous fait trop eslongner Cell3 qui est vostre désir.
Pour tant vous fault esbat quérir ; Mieux conseillier je ne vous sçay Pour vostre douleur amendrir [amoindrir], Ce premier jour du mois de May.
BALLADES
Ma Dame, mon seul souvenir, En cent jours n'auroye loisir De vous raconter, tout au vray, Le mal qui tient mon cueur martir, Ce premier jour du mois de May.
BALLADE
Pourquoy m'as tu vendu, Jeunesse, A grant marchié, comme pour rien.
Es mains [aux mains] de ma Dame Vieillesse Qui ne me fait gueres de bien ?
A elle peu tenu me tien.
Mais il convient que je l'endure, Puis que c'est le cours de nature.
Son hostel, de noir de Tristesse Est tendu ; quant dedans je vien, G'y voy l'istoire de Destresse Qui me fait changer mon maintien Quant la ly [je la lis], et maint mal soustien ; Espargnée n'est créature, Puis que c'est le cours de nature.
Prenant en gré ceste rudesse, Le mal d'aultruy compare au mien :
Lors me tance Dame Sagesse, Adoncques en moy je revien, Et croy de tout le conseil sien Qui est en ce plain de droiture.
Puis que c'est le cours de nature.
CHARLES D'ORLÉANS
Envoi au Prince
Dire ne saroye je ne saurais] combien Dedans mon cueur mal je retien, Serré d'une vieille sainture, Puis que c'est le cours de nature.
BALLADE
En regardant vers le pays de France, Ung jour m'avint, à Dovre [Douvres] sur la mer, Çu'il me souvint de la doulce pl2iisance Que souloie j'avais coutume] oudit payer trouver ; Si commençay de cueur à souspirer, Combien certes que grant bien me faisoit De veoir France que mon cueur amer doit
Je m'avisay que c'estoit non savance De telz souspirs dedens mon cueur garder, Veu que je voy que la voye commence De bonne paix, qui tous biens peut donner ; Pource, toumay en confort mon penser, Mais non pourtant, mon cueur ne se lassoit De veoir France que mon cueur amer doit.
Alors chairgay en la nef d'Espérance Tous mes souhays en leur priant d'aler Oultre la mer, sans faire demourance.
Et à France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder, Adonc auray loisir, mais qu'ainsi soit.
De veoir France que mon cueur amer doit
BALLADES
Envoi
Paix est trésor qu'on ne peut trop loer [louer], Je hé [hais] guerre, point ne la dois prisier, Destourbé [détourné] m'a long temps, soit tort ou droit, De veoir France que mon cueur amer doit.
BALLADE
Nouvelles ont couru en France, Par mains lieux, que j'estoye mort ; Dont avoient peu deplaisance Aucuns qui me hayent [haïssent] à tort ; Autres en ont eu desconfort, Qui m'ayment de loyal vouloir, Comme mes bons et vrais amis.
Si fais à toutes gens savoir Qu'encore est vive la souris.
Je n'ay eu ne mal ne grevance, Dieu mercy, mais suis sain et fort.
Et passe temps en espérance Que paix, qui trop longuement dort, S'esveillera, et par accort A tous fera liesse avoir.
Pource, de Dieu soient maudis Ceux qui sont dolens [tristes] de véoir Qu'encore est vive la souris.
Jeunesse sur moy a puissance, Mais Vieillesse fait son effort De m'avoir en sa gouvernance.
A présent faillira son sort, Je suis assez loing de son port, ==== 139 =
CHARLES D'ORLEANS
De pleurer vueil garder mon hoir [héritier] ; Loué soit Dieu de Paradis, Qui m'a donné force et povoir ; Qu'encore est vive la souris.
Envoi
Nul ne porte pour moy le noir, On vent meilleur marchié drap gris ; Or tiengne chascun, pour tout voir [toute vérité], Qu'encore est vive la souris.
BALLADE
Dame qui cuidiez trop savoir, Mais vostre sens tourne en folie, Et cuidiez les gens décevoir Par vostre cauteUe [astuce] jolie.
Qui croiroit vostre chiere lie ■fantost seroit pris en voz las.
Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas.
Vous cuidiez bien qu'apercevoir Ne sache vostre moquerie ; Si fais, pour vous dire le voir [la vérité] ; Et pource, chierement vous prie, Alez jouer de l'escremie [l'escrime] Autre part, car quant en ce cas, Encore ne m'avez vous mie.
Encore ne m'avez vous pas.
Vous ferez bien vostre devoir.
Se m'attrapes par tromperie ; Car trop ay congneu méiin [matin] et soir Les faulx tours dont estes garnie.
BALLADES
On vous appelle : foui si fie ^fou qui s'y fie]. Déportez [cessez] vous de telz esbas, Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas.
BALLADE