A M. LE CHEVALIER DE VILLÊREAU
Fi de ce jour et des étrennes !
Lorsque j'en donne à tant de gens ,
Nul ne, vient m’apporter lçs miennes ,
Si ce n’est de froids complimens Dont les monotones redites • Proloügeant l’ennui des visites.
Dévorent mes plus doux instans ,
Et ce n’est que des mains maudites Dë ce vieillard à cheveux blancs.
ÉPITRES
Qui préside à nos destinées
Qu’à point nonîmé , pour tou^ présens
Je reçois. ... eh quoi ? des années.
Que le diable emporte leVTems I ,
Je crois qu’en effet il Remporte ,
Mais c’est qu’il m’entraîne à la fois , Et toute l’immense cohorte \
Des êtres soumis à ses lois.*" .
En vain , dans mon impatience ,
Criant contre ces lois du sort ,
Je prouve au destin qu’il a tort.
Tort ou non , point de résistance :> Rois , prélats , le vieillard , l’enfant , Sous la chaumière , sur le trône , Enfin tout , du petit au grand , -
Portant balle, mitre ou cduronne ,
Doit subir la commune loi:.:’ „ 1
Du Tems tout ce qui m’environne" - Est tributaire comme moi. r
i6 ÈFlïiKES.-
Chacun , tour à tour , dans ce monde , .
'Servant de spectacle aux passans , . ' .
Montre par degrés , tous les ans >,
. Ses cheveux devenus plus blancs Et son omoplate plus ronde.
' Vous grommelez entre vos dents ;
Aipi , (/est même un privilège .
Et pour combien de nous ce tems ,
Ce tems si court encor s’ abrège ! • » . • •
Ne Vieillit pas qui veut , dit-on ;
Sans- done vouloir prendre le ton
De la haute philosophie , ;• 4
Moi *, jfe votas dirai bonnement s
Pour ce qu’elle est prenons la vie ,
C’est toujours de d’argent comptant.
Du banquet j tant que nous y sommes ,
Prendre notre. part nn instant , . * .
C’est le destin -de tous lés hommes.
Emportés par le tourbillon ,
Joupts du sort qui nous harcelle , •
ÉPITRES
Tous , au gré 'du meme aviron-,
Voguons dans l'a même nacelle: •
N’en prenons donU point de chagrin
Nous confiant à notre étoile : *
Sans trop songer au lendemain , .
' Sur l’avenir jetant un voile
Acheminons-nous vers la fin. «
‘Au moins , t.ant que la pièce dure ,
Pour en jouir plus doucement , •*
Fidèles aux lois d’Épicure , 1
Sachons filer le dénouement. .
Moi, qui veux charmer- le passage ,
Mais sans prétendre -me' lasser, . •
Et qui sais qu’en tout l’homijae sage
Ne doit' jamais trop se presser* ;
Qu’il ne faut qu’un mincebagagè
A qui sut de tout se passer ;
1 Et que le plus gros équipage Ne sert qu’à nous embarrasser, . .
8 < IjiPITRES.
V ers le temple de la Fortune', Voyant tant de fous se pousser ,•
Et, dans leur ardeur importune ,
Se coudoyer et se froisser , , *
Dans le port, de peur de l’orage , '
• Impatient de m’élancer ,
Je me range sur le rivage, , ' - A .
Afin de les laisser passer , . .
Et dp loin leur dis, Bon voyage !
, Au monde ne, demandant rièn , *
Sans me plaindre iju’il m’abandonne
A quelques-uns faisant du bien ,
Ne faisant de mal à personne,
J’irai me cacher dans mon coin ,
Des importuns fuyant la vue ,
Occupé de 1 unique soin , . ] (
Là , de planter une avenue-,
Ici , d’exhausser ce terrain ,
.. * - Pour lui donner plus d’étendüa',
Ailleurs , d’abréger ce chemin
EPITRES
Qui , par une pente imjprévue ’
Conduisant chez mon vieux voisin.,
Nous ménage une double issue
Qui , par un doux enchantement , Vienne au secours de la vieillesse ; Otant , au gré de ma tendresse , Tout obstacle à l’empressement,.
Et tout prétexte à la .paresse.
Heureux de partager mon tems ,
Dans le calme et la solitude , ’
Entre mon jardin et l’étude , '
Entre ma femme et mes entans ,
De passer des joûrs sans nuage Entouré de mes bons parens , •
Des compagnons de mon jeune âge , De mes amis de tout; les tems ; \
D’embellir mon simple hermitage Toujours plus cher à mes vieux Ans Et, malgré les glaces de l’âgé, '
Me croire encore a mon printems.
KPITRES.
EPITRÉ
, A FANNi;
.Ouï, Fannr, j’ai dit que Pamour
Se refroidissait nvec l’âge ;
-Que tu m’aimerais moins un joui T’accusais-je .d’être volage ?
Pauvres mortels , quelle pitié ! - , Si c’était ta faute ou la mienne ,
J’ett serais moins humilié \> •
Pour toute la nature humaine.
Te suis sans doute édifié
De la flamme sempiternelle- • • De Philémon -et de Baucis,
ÊPITttES.
Couple Jjpureux autant que Hdèle , Mais' je p’en suis pais moins, surpris ;
Aussi , rare en fut le modèle. •
Il n’est qu’un tems pour le bonheur,
Il n’est qu’une saison pour plaire ;
Jfe ne puis croire à la douceur V-
D’un baiser septuagénaire; ,
Hélas I tout s’use en vieillissant.
Bonne leçon pour la’ jeunesse!
L’ouïe a*perdu sa finesse ,
Et l’œil n’est plus si clairvoyant. 4 *
L’enfant qui commande à Cythere, Veut qu’on se parle bas... tout bas....
L’amour est le dieu du mystère , • ‘ Et, sans doüte* je n’irai pas,* • ’ ’ .
Crier pour te fcontér fleurettes , •
Et, pour admirer tes appas,- . •
Mettre une paire de lunëttes.*
Avec un rhumatisme au bras
On ne touche plus de cruelles ,
rm
au •
ÉPlTUES.
\ Et l’on n’attrape plus de belles ' Lorsqu’on trébuche à chaque pas.
. „ Mais trêve- de plaisanterie : .
* ' Oui , je le erôis sincèrement , .
Oui , nous saurons toute la vie .
Nous chérir encor constamment.
Lorsqu’à tout coup le tçjms nous triche.
Sans que nul piiisSe en appeler ,
À ce jéu quelle esttlonc la fiche."'
Qui puisse au moins nous consoler ? ;
Tu l’as 4eviné , mon ara;ie ,
On peut, en dépit des amours, *
Au déclin même delà Vie •
Par l’amitié tendre embellie
Goûteï encor quelqùes- beaux jours.
Il eSt des douceurs pour, tout âge Chaque saison a ses besoins. *• Vieux , ah ! sansdpute on jouitmoius :
Peut-être sent-on davantage.
Nous pourrons nous entretenir . • v
ÊPITJRES . v 25
Des transports de notre jeunesse.
Espérer, dit-on, c,’est jouir. • ' '
Puisqu’on jouit même d’avance",
Le passé. vaut bien l’avenir. '•
Est-il plus douce jouissance
Que de prolonger le plaisir t • T -
Heureux enfant de' l’espérapce,
Il est pèfe du souvenir. < '
JÉPITRES.
A LA MÊME