‹ Poésies fugitives de Jacques DelilleChapitre 31 sur 45 · TRADUITE DE L'ANGLAIS · texte numérisé non relu

TRADUITE DE L'ANGLAIS

Dans maint écrit y dans maint tableau ^ A l'envi l'on me défigure.

Depuis que je suis né vainement je murmure

Contre la plume et le pinceau ; Uun me peint Pair flétri, ridé, courbé par Tâge} Mais, de par tous les dieux ^ c'est trop me faire outrage.

Je m'emporte ^ mais, sur ma foi, Par la malignité de cette humaine engeance ,

Aucun ne fut maltraité comme moi ; Je pourrais l'en punir; mais, pour toute vengeance^ Je prétends ici trait pour trait.

En bien , en mal , dessiner mon portrait.

D'abord, du beau côté, s'il faut que je me peigne, Celui qui sert , celui qui règne , Également sont soumis à ma loi ; Mais tout mortel est fatigué de moi ,* Passé, chacun me pleure, et présent, me dédaigne. Le souvenir, la curiosité , Tout s'intéresse à ma famille entière ; L'un , rejetant ses regards en arrière , S'en va de mes aïeux chercher l'antiquité ; L'autre , de l'avenir franchissant la barrière ,

Vole au-devant de ma postérité.

En cercle sur mes pas le destin me ramène.

Long au gré de l'ennui, mais court pour le plaisir, Tantôt je vole, et tantôt je me traîne;

ao» POÉSIES

Et le dégoût et le desir^ Par d'insipides jeux y par un babil frivole ^ Chacun impunément l'un et l'autre me vole :

C'est un commerce de larcins. Victime à tout instant des caprices humains^ En public , en secret^ au théâtre^ aux festins^

A m'immoler tout homme s'évertue^ Au fond d'un cabinet un lourd savant me tue , Un fat au Ranelagh ; mais plaignez mes destins , Il n'est point de Tyburn contre mes assassins. Tout ressent mon pouvoir, le voyageur Tadmire Sur les débris d'Athène, aux sables de Palmire; Je fais , mieux que Johnson, justice des auteurs, Scandale du bon goût et fléau des lecteurs.

Tout empire me doit sa grandeur et sa chute.

Bien ou mal traité dans mon cours , L'un me chérit et l'autre me rebute ; L'un est prodigue de mes jours, L'autre avare d'une minute.

L'homme de loi vend cher au plaid^eur malheureux Chaque point de mon existence , Et le marchand pèse dans sa balance Jusqu'au moindre de mes cheveux.

De moi le riche à grands frais se déUvre j Le criminel qui va cesser de vivre Me prie en vain de ralentir mes pas ; Tandis qu'en un jour de naissance^ Excédé d'étiquette et de magnificence^ Le beau monde se plaint que je ne finis pas.

lies malheureux m'appellent à leur aide';

FUGITIVES* ao9

Et quel autre que moi sait guérir tous leurs maux j Et sans salaire et sans remède?

Lorsque son imprudent regard^

D'un miroir trop fidèle interroge la glace ^

La beauté sur son teint voit à regret ma trace;

Mais moi-même 9 en secret^ réparant sa disgrâce^ Je mûris lentement ce fard , Dont les mains forment avec art

La blancheur de ^e& lis^ Fincarnat de s%% roses ,

Sous des pinceaux flatteurs chaque matin écloses. Ah ! calmez donc un injuste dépit \ Belles , cessez d'accuser mon ravage ; Belles, je rends à votre esprit Ce que j'ôte à votre visage.

Mais c'est trop babiller, lecteur repose-toi; Car tu ine perds en t'occupant de moi.

A M. DE C***., Polonais.

Dans votre poétique et doux pèlerinage,

Au tombeau glorieux du chantre des Romains,

Objet sacré de plus d'un grand voyage Des enfants d'Albion , des Français , des Germains , Vous n'avez donc pas fait une course inutile! Ornement éternel du tombeau de Virgile, Cette feuille sacrée est tombée en vos mains \

Vous méritiez de l'avoir en partage , Vous qui savez chérir son sublime langage.

!iio POÉSIES

Gel arbre le plus vieux, le plus beau des lauriers Q'épargna la tempête et que respecte Tâge , Depuis qu'il reverdit, jamais si volootiers

A l'étranger ne céda son feuillage y Qu'au poète enviraient les plus fameux guerriers. Des voyageurs obscqrs la main lui fait outrage , Leur larcin est un vol , le vôtre est un hommage. A ce poète aimable, et chec au monde entier,

Mon cœur se plaît à vous associer.

Pour vous louer , que n'ai-j e son langage ?

L'un à l'autre jadis vous eussiez été chers; Vous auriez admiré ses vers.

Il eût chanté votre courage.

Tant que des ans le cours l'épargnera,

De %e& honneurs conservez bien ce gage; Vous croirez voir en lui le noble témoignage De l'admiration que Virgile inspira , L'arbre qu'un vieux respect à son nom consacra , Le mont qui l'embellit, le tombeau qui l'ombrage; Pour moi, ce cher débris m'inspire un vœu pour vous, C'est que de vos beaux jours si précieux pour nous , Ce laurier immortel soit la fidèle image.

VERS

Faits dans le jardin de M™«. de P***.

Dans ce réduit , où l'Amour en silence Aime à rêver en cessant de jouir.

Heureux qui vient avec une espérance, Et s'en retourne avec un souvenir.

FUGITIVES. îii

A LA. Princesse Augusta de BRUNSWICK.

Proscrit, errant, sans foyer, sans patrie.

Cet enfant nouveau né d'une épouse chérie (i) , Même en nous consolant ajoutait à nos maux; Mais des infortunés la' généreuse amie Lui daigne ouvrir ses bras et son ame attendrie ! Sous des auspices aussi beaux , Ah ! qu'il est doux d'arriver à la vie 1 Tel ce bouton frais et vermeil , Qui dans l'hiver n'osait éclore , N'attendait pour s'ouvrir qu'un rayon du soleil. Ou qu'une larme de l'aurore.

Heureux enfant , du céleste flambeau Apprends-nous donc enfin à bénir la lumière ; Mêle ton doux souris aux larmes de ta mère , Et puisse, jusques au tombeau , T'accompagner dans ta carrière , Ce rayon de bonheur tombé sur ton berceau!

A M«»e. LA Princesse JABLONOWSRA.

Belle Jablonowska, de mon champêtre ouvrage

Daignez d'un doux souris favoriser l'hommage.

La campagne inspira mes chants;

Là sont unis l'agréable et l'utile ;

(i) La princesse avait tenu sur les fonts de baptême Fenfant d'un Français qui lui adressait ces vers.

!2ii POÉSIES

Vos agréments sont faits pour enchanter la ville ;

Mais vos goûts purs vous ramènent aux champs. Je ne puis vous offrir des sceptres^ des couronnes^ Des temples &stueux^ de superbes colonnes; Mais les divinités , d'un regard complaisant, Daignent spurire au plus simple présent :

Ainsi la vive Hamadryade , Ou la Nymphe des bois y ou la jeune Oréade,

Chez la pieuse antiquité, Dans un temple entouré d'une pompeuse arcade,

Ou d'une riche colonnade.

Par les grands et les rois voyait son nom fêté; Puis rentrait dans son arbre, et sous son frais ombrage ; Oubliant et son temple et les palais du ciel. Se contentait de l'humble hommage De quelque fleur ou d'un rayon de miel.

Peut-être un jour m'élaiiçant sur vos traces,

Dans mon essor audacieux Je chanterai vos vertus et vos grâces^ L'antique sang de vos aïeux.

Cette noble fierté qui n'a rien de farouche ,

Qu'aucun titre n'enorgueillit ; Ces entretiens charmants dont la grâce nous touche^ Et la bonté qui s'embellit En s'exprimant par votre bouche.

Alors de mon succès je ne douterai plus ; Votre nom, du public me vaudra le suffrage,- Avec plaisir mes vers seront reçus.

Et le sujet consacrera l'ouvrage. , Avec bonté, dit-ou , mes poëmes sont lus

FUGITIVES. %i5

Par votre aimable et vertueuse fille ;

Pour moi c'est un titre de plus :

L'indulgence chez vous est un goût de famille^

Même l'on dit que ses heureux essais Daignent de mes tableaux copier quelques traits (i): Si ses vers sont polis ^ doux^ élégants comme elle^ Alors y grâce à sa main noblement infidelle^

Les miens me sembleront parfaits ; Alors y dans mes Jardins et plus verts et plus fraif ^ Pour couronner mon front je choisis l'immortelle. Dans ses Jardins , où plus d'un connaisseur Goûta la grâce naturelle De la Muse pleine d'appas , Qui prit la mienne pour mo délie , Les yeux ne rencontreront pas Une fleur aussi fraîche y aussi charmante qu'elle. A poUr mes tableaux j'ai passe bien des ans ; Mais la grâce n'est pas un ouvrage du temps ; Son maintien élégant ^ sa forme enchanteresse

Appartiennent à la jeunesse.

Souvent l'été flétrit les filles du printemps ; Sur ce rosier^ que de ses pleurs arrose lia jeune amante de Tithon , Voyez ce tendre rejeton Montrer la fleur nouvellement éclose De son modeste et timide bouton :

Du plus brillant émail sa robe se colore ^

(i) La jeune fille de la princesse s'occupait alprs h traduire ^elques morceaux du poème des Jardins.

ai4 POÉSIES

En célestes parfums son souffle s'évapore^ Du coloris le plus éblouissaiM;

Son teint varié se compose , ' Le papillon léger lui-même s'y repose , L'abeille y prend ses sucs y le zéphir caressant D^un murmure flatteur la courtise en passant^

Et le bouton fait envie à la rose :

Voilà mon sort; mon vers ( c'est cette vieille tige )

Perd chaque jour de son prestige;

L'aimable fleur qui l'embellit,

C'est le talent de votre fille.

Où la sagesse à l'agrément s'unit;

Par lui mon vers se rajeunit, Et de ce frais bouton où la jeunesse brille.

Le vieux rosier^'enorgueillit.

AM. L OILLART-D'AVRIGNY.

Le poète immortel d'Achille et d'Andromaque,

Jadis d'un ton harmonieux Chanta le prince errant de la petite Ithaque;

Grâce à tes vers ingénieux L'Ulysse des Français nous attache encor mieux. A travers les écueils, sur les gouffres de Fonde, Nous demandons aux mers sa poupe vagabonde;

Et , tremblants pour ses jours chéris , Craignons, en la cherchant, de trouver ses débris. Sa Pénélope , hélas ! dans le royaume sombre. Peut-être maintenant accompagne son ombre;

FUGITIVES. 3i5

^impatient desir de retrouver l'ëjpôux Qu'à ses embrassements ravit le sort jaloux^ Lui fit voir sans terreur les voûtes infernales ^ Et du Styx les ondes fatales.

Qui y mieux que ses rem^rts de fer, Défendent en grondant la porte de l'Enfer.

Aujourd'hui, dans les bois des champs Élysiens,

Dont les paisibles citoyens Bravent le triple cri des gueules de Cerbère, Le couple heureux entend les vers du grand Homère , Et se console en relisant les tiens.

Page 1