DES ÉDITEURS
JuE Dithyrambe est peu connu dans notre littérature ; et nos poétiques parlent à peine du style dithyrambique. On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici quelques vues historiques sur ce genre de poésie. Le Dithyrambe était un hymne que les Grecs chantaient en Fhonneur de Bacchus. Il ne fut d abord chanté qu en l'honneur de ce dieu , au milieu du tumulte 5 des transports , des clameurs , et de toutes les extravagances qui sont la suite de l'ivresse. Ce genre de poésie ne connaissait point encore de règles ; mais peu à peu il se perfectionna, et ceux qui le cultivèrent y ajou-
tèrentde nouvelles beautés, sans en dénaturer le caractère.
Le Dithyrambe , dont Fobjet se bornait , au commencement, à célébrer la naissance de Bacchus y embrassa bientôt toutes les action» de ce dieu ; les poètes en tinrent insensiblement à appliquer ce genre de poésie, non seulement à toutes les divinités , mais aux honnnes et aux animaux. Alors on ne remarqua plus de différence entre les poètes dithyrambiques et les poètes lyriques , si ce n'est que les premiers étaient plus hardis et plus élevé» dan» les idée» et dan» la diction* La muse dti Dithyrambe élait ^ en quelque sorte ^ une espèce de Pythonisse, ne parlant jaîaxaàts que sur le trépied sacré. Il eut été con-* traire à la raison de la soumettre à des règles ^ comme les antres gcaires de poésie : ain^ lai poésie dithyrambique ne connut d'autre loi que celle de l'enthousiasme \ on exigeait seulement que le poète préseiilât tonjoi^rs des choses neuves ^ ina<ttendues ^ grandes et merveilleuses ^ des nKXivements rapides et variés, des images fréquentes el vives , des idées fortes et frappantes , une dsetion animée ^ im*-
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pétuettse, bruyante, très métaphoriqiie: telles furent , chez les Grecs, les qualités essentielles et caractéristiques du Dithyrambe*
Les Latins, qui imitèrent tous les genres de poésie inventés par les Grecs , cultivèrent peu la poésie dithyrambique^ le carajctère grave des Bomains ne leur permit pas de se livrer aira images passionnées qui appartiennent essentiellement au Diftbyrarobe. On ne voit de traces de ce genre de poésie chez les Latins, que dans les vers galliambiqoes , es^ pèce d'iqrmnes que chantaient les prêtres de Cybèle , Icwsqu'ils entraient en fureur an nom de la déesse.
Le Dithyrambe a été presque entièrement perdu pour les nations ntodernes , dont le langage se prête moins encore que celui des Latins à la sublimité de Venthoosiasme poétique. Les Italiens seuls ont cultivé avec succès ce genre de poésie 5 Udeno-Nisielli ^ Marini et Chiabrera composèrent dans leur langue, des Dhhyrambes qui furent longtemps admirés. Les Allemands et les Anglais n ont point eu de poètes dithyrambiques.
Quelques poètes français, à la renaissance des
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lettres, essayèrent d'introduire parmi nous la poésie dithyrambique ; mais leur puéril asservissement à la méthode et à la nature des Dithyrambes grecs , empêcha qu'on n'accueillit ces premiers essais.
n nous reste dans ce genre un Dithyrambe du poète Baïf 5 qui vivait sous Henri II. Cette pièce fut composée pour une fête célébrée en l'honneur de Jodelle, qui venait de donner sa tragédie de Cléopdtre. Comme la fête, dit Fontenelle, regardait Bacchus , dieu du théâtre , on ne pouvait guère faire d'autres vers que des vers dithyrambiques. Voici quelques fragments de ceux de Baïf :
Au dieu Bacchus, sacron de cette fête, Bachique brigade ; Qu'en gaye gambade Le lierre on secoue , Qui nous ceint la tête ^ Qu'on joue y Qu'on trépigne , Q'on fasse maint tour
Alentour Du bouc qui nous guigne.
Se voyant environne' , De notre essaim couronné, Du lierre ami des vineuses carolles , Yach , evoe , y ach , ïa , ah y etc.
Quel jargon! poursuit Fontenelle. Cependant, il faut rendre justice à Baïf: ce jargon, ces mots forgés , ce galimatias , tout cela , selon ridée des anciens , est fort dithjrambique.
Le génie timide de notre langue, qui permet à peine à la poésie de s'élever au-dessus de la simplicité de la prose , dut long-temps s'opposer à l'introduction parmi nous de la poésie dithyrambique. Le siècle de Louis XTV, qui nous a laissé des chefs-d'œuvre dans tous les genres , ne nous offre aucun Dithyrambe à citer. Les écrivains de ce siècle à jamais illustre étaient admirateurs trop superstitieux de tout ce qui venait des anciens , pour entreprendre de changer quelque chose à la forme des Dithyrambes grecs; mais, d'un autre côté , ils connaissaient trop bien l'esprit de leur propre langue et le caractère de leur nation , pour imiter les Grecs à la manière de Baïf. Cependant la langue française s'éleva, peu de temps après , à toute la sublimité des images pindarîques , sous la plume de J.-B. Rousseau. Par un contraste assez étonnant, la poésie lyrique fit entendre ses
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accents brillants dans un moment où la langue française semblait devoir être asservie au compas des sciences exactes ; et la France vit renaître la muse de Pindare, dans le siècle même des géomètres. Le Dithyrambe reparut 5 non point avec le délire impétueux des Grecs , mais avec le ton plus mesuré de Iode.
Tel est le caractère du Dithyrambe sur IlmmortaUté de lAme. On n'y trouvera point le ton emporté des invocations à Bacchus^ mais on y verra partout l'esprit et les images de nos odes sacrées. L'auteur y présente sans cesse des idées grandes et inattendues , des métaphores brillantes et élevées; et le lecteur y verra que le poète qui , le premier, a su trouver dans notre langue des expressions pour ennoblir tous les détails de la vie champêtre , pouvait en trouver aussi pour peindre les choses les plus sublimes.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce Dithyrambe, dont le public sentira les beautés ; mais il n'est pas inutile peut-être de rappeler la circonstance dans laquelle il a été composé. On sait que Robespierre, après
avoir outragé tout ce qu'il y avait de sacré, ft'avîsa de faire décréter par la Convention , l'existence de Dieu et l'immortalité de Vame. Il voulut donner quelque solennité à ce décret , en engageant les écrivains à célébrer sa nouvelle profession de foi. M. Delille était alors au collège de France, menacé chaque jour d'être arrêté. Le président du comité révolutionnaire de sa section vint le prier de faire quelques vers sur l'immortalité de l'ame , et ne lui donna que vingt -quatre heures:
lorsqu'il revint, le poète lui montra le Dithyrambe que nous publions ici.c< C'est très bien, » dit le président, après l'avoir entendu; » c'est peut-être ce que vous avez fait de » mieux jusqu'ici : mais attendons ;le moment » n'est pas venu de publier ces vers-là : quand j> il en sera temps , je viendrai vous avertir. >> En effet , M. Delille , incapable de se prêter aux idées des novateurs, avait eu le courage de traiter son sujet de manière à les effrayer , en présentant l'immortalité comme un supplice pour les méchants , et une consolation pour les victimes de la révolution. Cette doctrine devait beaucoup déplaire aux chefs des
factieux. Les véritables amis de la poésie doi* vent se féliciter que Robespierre n'ait pas régné assez long-temps, pour se venger du courage qu'avait montré M. Delille.
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