L'IMMORTALITÉ DE L'AME
D'où me vient de mon cœur Tardente inquiétude?
En vain je promène mes jours Du loisir au travail , du repos à l'ëtude ; Rien n'en saurait fixer la vague incertitude , Et les tristes dégoûts me poursuivent toujours.
Des voluptés essayons le délire , Couronnez-moi de fleurs, apportez-moi ma lyre; Grâces, plaisirs, amours, jeux, ris, accourez tous.
Que le vin coule.
Que mon pied foule Les parfums les plus doux.
Mais quoi ! déjà la rose pâlissante Perd son éclat, les parfums leur odeur.
Ma lyre échappe à ma main languissante , Et les tristes ennuis sont rentrés dans mon cœur.
Volons aux plaines de Bellone j Peut-être son brillant laurier
A mon cœur va faire oublier Le Doîr chagrin qui Tenvironne.
Marchons : déjà la charge sonne ^ Le fer brille y la foudre tonne \ J'entends hennir le fier coursier \ L'acier retentit sur l'acier; L'Olympe épouvanté résonne Des cris du vaincu , du vainqueur \ Autour de moi le sang bouillonne :
A ces tableaux mon cœur frissonne ^ £t la Pitié plaintive a crié dans mon cœur.
D'un air moins turbulent l'Ambition m'appelle^ Sublime quelquefois^ et trop souvent cruelle :
Pour commander, j'obéis à sa loi.
Puissant dominateur de la terre et de l'onde,
Je dispose à mon gré du monde,
Et ne puis disposer de moi.
Ainsi , d'espérances nouvelles Toujours avide et toujours dégoûté ,
Vers une autre félicité
Mon ame ardente étend ses ailes ; Et rien ne peut calmer, dans les choses mortelles, Cette indomptable soif de l'immortalité.
Lorsqu'en mourant le sage cède Au décret éternel dont tout subit la loi , Un Dieu lui dit : w J'ai rései'vé pour moi
» L'Éternité qui te précède ; • » L'Eternité qui s'avance est à toi. »
Ah \ que dis-je? écartons ce profane langage 1
L'Éternité n'admet point de partage :
Tout entière en toi seul Dieu sut la réunir ; Dans lui ton existence à jamais fut tracée^ Et déjà ton être à venir
Était présent à sa vaste pensée.
Sois donc digne de ton auteur ;
Ne ravale point la hauteur
De cette origine immortelle !
Eh ! qui peut mieux t'enseigner qu'elle A braver des faux biens l'éclat ambitieux?
Que la terre est petite à qui la volt des cieux î Que semble à ses regards l'Ambition superbe?
C'est de ces vers rampants , dans leur humble cité , Yils tyrans des gazons ^ conquérants d'un brin d'herbe^
L'invisible rivalité.
Tous ces objets qu'agrandit l'ignorance 9
Que colore la vanité , Que sont-Us ; aperçus dans un lointain immense^ Des célestes hauteurs de l'Immortahlé?
C'est cette perspective , en grands pensers féconde ^ C'est ce noble avenir qui , bien mieux que ces lois Qu'inventa de l'orgueil l'ignorance profonde, RétabUt en secret l'équilibre du monde ; Aux yeux de l'Éternel égale tous les droits, Nos rires passagers, nos passagères larmes ; Ote aux maux leur tristesse , aux voluptés leurs charmes }
u^6 DITHYRAMBE.
De l'homme vers le ciel élance tous les vœux. Absent de cet atome ^ et présent dans les cieux. Voit-il, daigne-t-il voir s'il existe une terre. S'il y brille un soleil , s'il y gronde un tonnerre , S'il est là des héros, des grands, des potentats. Si l'on y fait la paix, si l'on y fait la guerre, Si le sort y ravit ou donne des états?
£h! qui, du sommet d'un coteau Voyant le Nil au loin rouler ses eaux pompeuses. Détournerait les yeux de ce riche tableau
Et de ces eaux majestueuses.
Pour entendre à ses pieds murmurer un ruisseau?
Silence, êtres mortels! vaines grandeurs, silence! L'obscurité, Téclat, le savoir, l'ignorance, La force, la fragilité.
Tout, excepté le crime et l'innocence; Et le respect d'une juste puissance.
Près du vaste avenir, courte et frêle existence. Aux yeux désenchanteurs de la réalité , Descend de sa haute importance Dans l'éternelle Égalité.
Tel, le vaste Apennin , de sa cime hautaine , Confondant à nos yeux et montagne et vallon ,
D'un monde entier ne forme qu'une plaine, Et rassemble en un point un immense horizon.
DITHYRAMBE. a^77
Ah ! si ce noble instinct^ par qui du grand Homère ^ Par qui des Scipions Fesprit fut enfanté ,
N'était qu'une vaine chimère , Qu'un vain roman par l'orgueil inventé f
Aux limites de sa carrière ,
D'où vient que l'homme épouvanté , A l'aspect du néant ^ se rejette en arrière?
Pourquoi » dans l'instabilité
De cette demeure inconstante ,
Nourrit-il cette longue attente
De l'immuable Éternité?
Non, ce n'est point un vain système^ C'est un instinct profond vainement combattu ; Et, sans doute, l'Être jsupréme Dans nos cœurs le grava lui-même.
Pour combattre le vice et servir la vertu.
Dans sa demeure inébranlable ^ Assise sur l'Éternité, La tranquille Immortalité, Propice au bon , et terrible au coupable.
Du Temps, qui sous ses yeux marche à pas de géant. Défend l'ami de la justice , Et ravit à l'espoir du vice L'asile horrible du néant.
Oui : vous, qui de TOlympe usurpant le tonnerre. Des éternelles lois renversez les autels ,
Lâcbes oppresseurs de la terre , Tremblez , vous êtes immortels !
Et vous , vous, du malheur victimes passagères, Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels , Voyageurs d'un moment aux terres étrangères , Consolez-vous , vous êtes immortels 1
Eh ! quel cœur ne se livre à ce besoin suprême ?
L'homme, agité d'espérance et d'effroi.
Apporte ce besoin d'exister après soi.
Dans l'asile du trépas même, Un sépulcre à ses pieds, et le front dans les cieux,
La pyramide qui s'élance , Jusqu'au trône éternel va porter l'espérance
De ce cadavre ambitieux.
Sur l'airain périssable il grave sa mémoire ,
Hélas ! et sa fragilité ; Et sur ces monuments, témoins de sa victoire ,
Trop frêles garants de sa gloire , Fait un essai mortel de l'Immortalité.
Vous seub, qu'on admire et qu'on aime. Vous seuls, ô mes rivaux ! par un pouvoir suprême, Dressez des monuments qui ne sont point mortels; Doublement investis des honneurs éternels , Du talent vertueux vous tressez la couronne ; Votre front la reçoit , et votre main la donne : Homère de ses dieux partagea les autels.
DITHYRAMBE. ix-jç^
Si qttel({aefoîs la Qatleria
A défibofiarë vos ehansons^
Plus souvent vos sublimes so9iS Font respecter les lois, font chérir la patine. Le Barde belliqueux courait de rangs en raags Échauffer la j^eunease aus combats élancée ; : Tjrtée embrasait Mars de feus: plus dévorants ,
Et les ^ers foudroyants d'Alcée
Menacent encor les tyj^ans.
Que je hais les tyrans ! Combien , dès mon enfance , Mes imprécations ont poursuivi leur char !
Ma Ëiiblesse superbe insulte à leur puissance : J'aurais chanté Caton à l'aspect de César.
Et pourquoi craindre la furie
D'un injuste dominateur?
M'est-il pa^ uue autre patrie
Pans l'avenir consolateur?
Ainsi, quand tout fléchit dans l'empire du mcHide^
Hors la grande ame de Caton , Immobile, il entend la tempête qui gronde.
Et tient, en méditant l'Éternité profonde, Un poignard d'une main, et de l'autre Platon* Par eux , bravant les fers , les tyrans et l'envie , Il reste seul arbitre de son sort :
A ses vœux, l'un promet la mort.
Et l'autre une éternelle vie.
a8o DITHYRAMBE.
Que tout tombe aux genoux de Toppresseur du Tibre ! Sa grande ame aifranchie a son refuge au ciel.
Il dit au tyran : Je suis Hbre ;
Au trépas : Je suis immortel.
Allez ^ portez dans l'urne sépulcrale, Où l'attendaient ses immortels aïeux j
Portez ce reste glorieux Vainqueur, tout mort qu'il est, du vainqueur de Pharsale.
En vain César victorieux
Poursuit sa marche triomphale :
Autour de la tombe fatale , Libre encore un moment le peuple est accouru; Du plus grand des Romains il pleure la mémoire ^ Le cercueil rend jaloux le char de la victoire : Caton triomphe seul, César a disparu.
Que dis-je? enfants bannis d'une terre chérie. Français, que vos vertus triomphent mieux du sort! Sans biens , sans foyers , sans patrie.
Votre malheur n'appelle point la mort :
Plus courageux, vous supportez la vie.
Qui peut donc soutenir votre cœur généreux?
Ah ! la foi vous promet le prix de tant de peines ; Au sein de l'infortune elle vous rend heureux , Riches dans l'indigence, et libres dans les chaînes. Et du fond des cachots vous habitez les cieux. Loin donc, de l'homme impie exécrable maxime^ Qui sur ses deux appuis ébranles le devoir :
« Il faut un prix au juste , il faut un frein au crime! » L'homme sans crainte est aussi sans espoir.
Ainsi , par un accord sublime ^ La céleste Lotimortalité S'élance d'un vol unanime^ Avec sa sœur^ la sage Liberté*
Et vous, vous que mon cœur adore, Faudra-t-il donc vous perdre sans retour?
Non, si d'un jour plus beau cette vie est l'aurore. Nous nous retrouverons dans un autre séjour : O mes amis ! nous nous verrons encore !
Qu'en nous reconnaissant, nous serons attendris ! Du haut des célestes lambris ,
Sur ce séjour de douleur et d'alarmes
Nous jetterons un regard de pitié, £t nos yeux n'auront plus à répandre de larmes , Que les pleurs de Ja joie et ceux de l'amitié.
Cependant, exilés dans ce séjour profane.
Cultivez les arts enchanteurs ; Ils calmeront les maux où lé ciel vous condamne ; Ils mêleront quelque charme à vos pleurs.
Mais ne profanez point le feu qui vous anime ; Laissez-là des plaisirs les chants voluptueux
aSs DITHYRAMBE.
Et leur lyre pasiUamine.
Célébrez l'hoinme loagDamme, Célébrez l'homme vertueux y Et que vos sons majestueux Soient sur la terre un prélude sublime Des hymnes chantés dans les cieux.
%fvy%fyy%/v%nnfvvvvvyv%nf%f^/%n/v¥yvy%i i y*^nni¥iiv¥yyv^^
EPITRE