LA PIPE ET LA FEMME
En y réfléchissant me vint cette pensée
Qu'une femme perdue, une pipe cassée,
Ce n'étaient vraiment pas des malheurs sérieux,
Et qu'on pouvait fort bien les réparer tous deux.
Aussi ne fus-je pas longtemps inconsolable,
Car bientôt, en ouvrant le tiroir d'une table,
J'y découvre une pipe, oubliée autrefois,
Quand d'une autre — en écume, hélas ! — j'avais fait choix !
Le même jour, je fis rencontre d'une fille
Qui m'avait plu jadis pour sa mine gentille,
Que j'avais adorée au moins pendant six mois,
Et que j'avais quittée un beau soir, en sournois,
Pour celle qui venait de trahir ma tendresse.
A lui rendre mon cœur, aussitôt, je m'empresse :
Elle m'avait gardé son amour, par hasard;
Et, trop heureux, je lui rends le mien sans retard.
Or, mon ancienne pipe et ma vieille maîtresse Rétablirent le calme en mon âme en détresse.
TORTRAIT 41
TO'RJ'R^IT
1 ourquoi ces yeux distraits, ô blonde jeune fille? Et pourquoi, pour un rien, ton visage effaré Prend-il subitement un grand air égaré, Comme un oiseauque trouble un pas sousla charmille ?
Déjà de l'avenir as-tu désespéré?
Que crains-tu, pour que même au milieu du quadrille
De nul éclat joyeux ta prunelle ne brille?
Par quel souci ton cœur est-il donc dévoré?
PORTRAIT
Semblable à la cavale, indomptable et farouche, Dont le frein n'a jamais emprisonné la bouche Et qui franchit l'espace immense en liberté,
Tu lèves en marchant ta tête noble et fière,
O vierge! et l'on dirait, à ton air agité,
Une biche qui fuit les chiens dans la clairière.
« Ceux qui meurent jeune: sont aimés des Dieux. »
e regrettons jamais les jeunes gens qui meurent : Ils quittent ce monde odieux Pour un monde meilleur. Bien fous ceux qui les pleurent ! Ils vont monter aux cieux.
Oh! ne les plaignons pas, mais portons-leur envie;
Leur sort doit être souhaité :
Car ils sont morts avant d'avoir connu la vie Et sa réalité !
Envions-les! ils vont vers la suprême ivresse,
Au séjour d'immortalité; Ils vont goûter là-haut l'éternelle jeunesse, Divine volupté;
Ils vont là s'enivrer aux sources de lumière, Et contempler, joyeux,
Dans toute sa splendeur la vérité première : Ils sont aimés des Dieux!
SONNET 4f
SOC^C^ET
Lune, toi qui planas sur ma rêveuse enfance, Toi dont le doux regard souvent m'a consolé, Alors que pour un rien j'étais tout affolé Et que mes maux fermaient mon âme à l'espérance!
Lorsque j'avais reçu quelque brutale offense,
O ma déesse, à peine avais-je contemplé
Ta face qui brillait dans l'espace étoile,
Que tu rendais sa force à mon cœur sans défense!
Toi qui jetais sur moi ce regard maternel, Phare qui me guidas au sentier de la vie, Immense ver luisant dans les buissons du ciel,
Je te promis un culte immuable, éternel!
J'ai tenu mon serment : quand mon âme est meurtrie.
Je te regarde, ô Lune! et je n'ai plus de fiel.