LE C A M P O S A N T O
Des couronnes de ducs i l'entour des casquettes,
Des faucons sur les poings, des plumes sur les têtes,
Et des hommes nerveux, retenant à pas lents
Des lévriers lancés sur leurs quatre pieds blancs.
Holà! puissants du jour, chasseurs vêtus de soie,
Q.ui forcez par les monts une timide proie ;
Vous, femmes, que l'ennui mène à la cruauté ;
Hommes, dont le palais plein de stupidité
A soif, après le vin, du sang de quelque bête.
Vous qui cherchez la mort comme on cherche une fête,
Ohl n'allez pas si loin, arrêtez vos coursiers,
La mort est près de vous, la mort est sous vos pieds,
La mort vous garde ici les plus rares merveilles ;
Croyez-en vos chevaux qui dressent leurs oreilles,
Voyez leur cou fumant dont la veine se tord,
Leur frayeur vous dira qu'ils ont senti la mort.
Et que ce noir terrain a reçu de nature
Le don de convertir les corps en pourriture.
Or, en ces trois tombeaux ouverts sur le chemin,
Voyez ce qu'en un jour elle fait d'un humain :
Le premier que son dard tout nouvellement pique
A le ventre gonflé comme un homme hydropique ;
Le second est déjà dévoré par les vers.
Et le dernier n'est plus qu'un squelette aux os verts,
Où le vent empesté, le vent passe et soupire Comme à travers les flancs décharnés d'un navire. Certes, c'est chose horrible, et ces morts engourdis Figeraient la sueur au front des plus hardis ; Mais, chasseurs, regardez ces trous pleins de vermine Sans boucher votre nez et sans changer de mine, Regardez bien à fond ces trois larges tombeaux ; Puis, quand vous aurez vu, retournez vos chevaux, Aux fanfares du cor regagnez la montagne, Et puis comme devant, à travers la campagne, Courez et galopez, car, de jour et de nuit, Vous savez maintenant où le temps vous conduit.
« Mais tandis que la fièvre et la crainte féconde Assiègent les côtés des puissants de ce monde, Que l'éternel regret des douceurs d'ici-bas Leur tire des soupirs à chacun de leurs pas, Que l'horreur de vieillir et de voir les années Pendre comme une barbe à leurs têtes veinées, Arrose incessamment d'amertume et de fiel Le peu de jour encor que leur garde le ciel ; Tandis que sur leurs fronts comme sur leurs rivages Habitent les brouillards et de sombres nuages,