I. lî C A M 1> O S A N T O
Sur le coussin sculpté de mon sacré tombeau, Comme mes devanciers, le Dante et le Giotto, J'ai fermé gravement mon œil mélancolique Et me suis endormi, vieux peintre catholique, En pensant à ma ville, et croyant fermement Voir mon œuvre et ma foi vivre éternellement. »
Dors, oh! dors, Orcagna, dans ta couche de pierre, Et ne rouvre jamais ta pesante paupière. Reste les bras croisés dans ton linceul étroit ; Car si des flancs obscurs de ton sépulcre froid. Comme un vieux prisonnier, il te prenait envie De contempler encor ce qu'on fait dans la vie. Si tu levais ton marbre et regardais de près, Ta douleur serait grande, et les sombres regrets Reviendraient habiter sur ta face amaigrie. Tu verrais, Orcagna, ta Pise tant chérie. Comme une veuve, assise aux rives de l'Arno, Ecouter solitaire à ses pieds couler l'eau ; Tu verrais le saint dôme avec de grandes herbes, Et le long de ses murs les cavales superbes Monter, et se jouant, à chaque mouvement Emplir le lieu sacré de leur hennissement ;
Tu verrais que la Mort, dans les lieux où nous sommes, N'a pas plus respecté les choses que les hommes ; Et, reposant tes bras sous ton cintre étouffé, Tu dirais, plein d'horreur : La Mort a triomphé !
La Mort! la Mort! elle est sur l'Italie entière; L'Italie est toujours à son heure dernière ; Déjà sa tête antique a perdu la beauté. Et son cœur de chrétienne est froid à son côté. Rien de saint ne vit plus sous sa forte nature ; Et, comme un corps usé faute de nourriture, Ses larges flancs lavés par la vague des mers Ne se raniment plus aux célestes concerts. Oh ! c'est en vain qu'aux pieds de l'immobile archange Le canon tonne encor des créneaux de Saint- Ange, Que Saint-Pierre au soleil, sur ses degrés luisants. Voit remonter encor la pompe des vieux ans : A quoi bon tant de voix, de cris et de cantiques, Les milliers d'encensoirs fumant sous les portiques, Le chœur des prêtres saints déroulant ses anneaux, Et la pourpre brûlante aux flancs des cardinaux? Pourquoi le dais splendide avec son front qui penche. Et le grand roi vieillard, dans sa tunique blanche,
Superbe et les deux pieds sur le dos des Romains, De son trône flottant bénissant les humains? Morts, morts sont tous ces bruits et cette pompe sainte, Car ils ne passent plus le Tibre et son enceinte; Mort est ce vain éclat, car il ne frappe plus Que des fronts de vieillards ou de pâtres velus. Tous ces chants n'ont plus rien de la force divine, C'est le son mat et creux d'une vieille ruine, C'est le cri d'un cadavre encor droit et debout Au milieu des corps morts qui l'entourent partout. Hélas! hélas! la foi de ce sol est bannie, La foi n'a plus d'accent pour parler au génie. Plus de voix pour lui dire en lui prenant la main : « Construis-nous vers le ciel un éternel chemin. » La foi, source féconde, en sublime rosée Ne peut plus reposer sur cette terre usée. Et, remuant la pierre au fond de ses caveaux. Faire jaillir le marbre en milliers de faisceaux ; La foi ne pousse plus de sublimes colonnes ; Plus de dômes d'airain, plus de triples couronnes, Plus de parvis immense à faire mille pas. Plus de large croix grecque étalant ses longs bras. Plus de ces grands Christs d'or au fond des basiliques Penchant sur les mortels leurs regards angéliques ;
Plus d'artistes brûlants, plus d'hommes primitifs
Ébauchant leur croyance en traits secs et naïfs,
De pieux ouvriers s'en allant par les villes
Travailler sur les murs comme des mains serviles,
Plus de parfums dans l'air, de nuages d'encens,
De chants simples et forts, et de maîtres puissants
Versant dans les grands jours, de leur harpe bénie,
Sur les fronts inclinés des torrents d'harmonie.
Rien, absolument rien, et cependant la Mort
Ébranle sous ses pas ce qui semblait si fort ;
Elle est toujours robuste, et toujours, chose affreuse.
Elle poursuit partout sa marche désastreuse.
Chaque jour elle voit sur quelque mont lointain.
Comme un feu de berger, le culte qui s'éteint;
Chaque jour elle entend un autel qui s'écroule ;
Et sans le relever passe à côté la foule.
Et l'image de Dieu, dans ces débris impurs.
Semble tomber des cœurs avec les pans de murs.
Le vieux catholicisme est morne et solitaire.
Sa splendeur à présent n'est qu'une ombre sur terre,
La Mort l'a déchiré comme un vêtement vieux ;
Pour longtemps, bien longtemps, la Mort est dans ces lieux.
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M^Z^CCIO
l\ii 1 s'il est ici-bas un aspect douloureux, Un tableau déchirant pour un cœur magnanime, C'est ce peuple divin que le chagrin décime, C'est le pâle troupeau des talents malheureux;
O Mazaccio I c'est toi, jeune homme aux longs cheveux, De la bonne Florence enfant cher et sublime ; Peintre des premiers temps, c'est ton air de victime. Et ta bouche entr'ouverte et tes sombres yeux bleus. . .
Hélas ! la mort te prit, les deux mains sur la toile Et du beau ciel de l'art, jeune et brillante étoile, Astre si haut monté, mais si vite abattu.
Le souffle du poison ternit ta belle flamme, Comme si, tôt ou tard, pour dévorer ton âme. Le venin du génie eût été sans vertu.