‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 42 sur 80 · LE CAMPO VACCINO · texte numérisé non relu

LE CAMPO VACCINO

Q.ue la forme première, et la belle harmonie

Dont les a, tout enfants, revêtus le génie ;

La forme et des contours, voilà tous leurs appas.

O Romains d'aujourd'hui ! si l'art ne vous prend pas.

Du moins par piété respectez les victimes;

Souvenez-vous toujours des paroles sublimes

Que la lyre divine, en des temps de malheurs.

Envoyait, courageuse, aux saints dévastateurs.

Les temples, quels qu'ils soient, sont les âmes des villes;

Sans eux, toute cité n'a que des pierres viles,

Du foyer domestique et du corps des vieillards

Les monuments sacrés sont les derniers remparts;

Et, lorsque sur la terre ils penchent en ruines,

Leurs ruines encor sont des choses divines;

Ce sont des prêtres saints que l'âge use toujours.

Mais qu'il faut honorer jusqu'à leurs derniers jours.

Hélas ! tel est le train de ce monde où nous sommes ; Et l'art entre si peu dans la tête des hommes, Que peut-être mes cris vainement écoutés S'en iront sans écho par les vents emportés. L'homme ici ne croit plus qu'aux choses que l'on touche Au pain qu'on mange, au vin qui parfume la bouche.

Au corps voluptueux qui frémit sous la main, Et puis au coutelas qui vous perce le sein. Pour le reste, néant ; sous ses paupières brunes Peuvent s'amonceler des torrents de fortunes, La terre peut trembler sous les plus hauts destins, Des fronts peuvent jaillir les chants les plus divins, Aux cieux peuvent briller les plus illustres gloires : Tout ici, jusqu'au nom, s'efface des m.émoires ; Et quand vous demandez : « Qui jadis là vivait ? » Le peuple indifférent vous répond : « Qui le sait? « Ah ! sommes-nous donc tous sous un souffle de glace, Ou sous quelque vent mou qui nous ride la face, Nous ôte la vigueur, nous affaiblit le pouls. Et sous nos corps penchés fait trembler nos genoux? Avons-nous en dégoût pris toute gloire humaine Et, vivant pour nous seuls, sans amour et sans haine. N'aspirons-nous qu'au jour où le froid du tombeau Comme un vieux parchemin nous jaunira la peau ? Faut-il se dire enfin, par le mal qui nous ronge : L'art n'est plus qu'un vain mot, un stérile mensonge. Le temps a tout usé ce tissu précieux. Ce riche vêtement, cet habit gracieux Que Dieu fila lui-même, et que sa main féconde Déploya pour couvrir la nudité du monde?

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La forme ! — elle est si grande et belle au premier jour,

Si belle que le maître, avec un œil d'amour

Contemplant de son haut l'univers plein de grâce.

Et comme en un miroir y reflétant sa face,

Pensa quelques instants que le monde était bien,

Et qu'en ses éléments le mal n'entrait pour rien :

La formel elle a perdu sa pureté première.

Partout l'homme aujourd'hui maltraite la matière.

Et son souffle ternit la native fraîcheur

Qu'elle avait comme un fruit que l'on cueille en sa fleur.

Plus l'homme avide étend son empire sur terre.

Plus la forme pâlit sous la main adultère.

Plus cette belle trame et ce réseau divin

Echangent leurs fils d'or contre des fils d'airain.

Plus cette eau sans limon va roulant de la fange.

Plus ce beau ciel limpide et ce bleu sans mélange

Voient s'étendre sur eux de nuages épais,

Et la foudre en éclats leur enlever la paix :

Si bien qu'un jour, ridé comme un homme en vieillesse,

Le globe, dépouillé de grâce et de jeunesse.

Faute de forme, irait, sans secousse et sans maux,

Replonger de lui-même au ventre du chaos...

Oh I pardonne, mon Dieu, ces cris illégitimes ! C'est que le désespoir va bien aux cœurs sublimes. C'est que la forme morte et sans recouvrement Est une chose amère à qui sent fortement. Aussi, chœurs des souffrants, ô troupes lamentables, Amants, tristes époux, mères inconsolables. Vous qu'une forme absente accable de douleurs, Et le jour et la nuit fait sécher dans les pleurs, Vous, poètes divins, chanteurs au front austère, Et vous, prêtres de l'art, ô peintres qui sur terre, Pliant les deux genoux, comme l'antiquité Vous faites de la forme une divinité ; Vous tous, êtres nerveux, qui ne vivez au monde Que par le sentiment de sa beauté profonde, Ohl comme je vous plains, oh! comme je conçois Votre douleur sans borne et vos lèvres sans voix. Lorsque de vos amours les lignes périssables S'effacent devant vous comme un pied dans les sables ; Lorsqu'une voix éclate en un dernier effort, Ou qu'un beau front se fane au souffle de la mort, Ou bien lorsque à vos yeux une blanche statue, Sous le marteau brutal qui la frappe et la tue.

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Se brise, et que la forme impossible à saisir Comme une âme s'en va pour ne plus revenir!

Et toi, divin amant de cette chaste Hélène, Sculpteur au bras immense, à la puissante haleine, Artiste au front paisible avec les mains en feu, Rayon tombé du ciel et remonté vers Dieu ; O Gœthe ! ô grand vieillard ! prince de Germanie * ! Penché sur Rome antique et son mâle génie, Je ne puis m'empêcher, dans mon chant éploré, A ce grand nom croulé d'unir ton nom sacré. Tant ils ont tous les deux haut sonné dans l'espace. Tant ils ont au soleil tous deux tenu de place, Et dans les cœurs amis de la forme et des dieux Imprimé pour toujours un sillon glorieux. Hélas ! longtemps, du fond de ton sol froid et sombre. Sur l'univers entier se pencha ta grande ombre ; Longtemps, sublime temple à tous les dieux ouvert. On entendit tes murs chanter plus d'un concert. Et l'on vit promener sur tes superbes dalles Mille jeunes beautés aux formes idéales.

* L'auteur était à Rome lorsque la nouvelle de la mort de Gœthe lui parvint.

Longtemps tu fus le roi d'une noble cité

Que l'harmonie un jour bâtit à ton côté,

Et longtemps, quand le sort eut brisé ses portiques,

Qui rappelaient Athène et les grâces antiques,

Toi seul restant debout, ô splendide vieillard !

Comme Atlas, tu portas le vaste ciel de l'art.

Enfin, toujours paré d'un glorieux hommage.

Il semblait ici-bas que tu n'avais pas d'âge.

Jusqu'au jour où la Mort, te frappant à son tour.

Fit crouler ton grand front comme une simple tour.

G mère de douleur! ô Mort pleine d'audace!

A maudire tes coups toute langue se lasse.

Mais la mienne jamais ne se fatiguera

A dire tout le mal que ton bras a fait là.

Depuis qu'elle est à bas cette haute colonne,

Il me semble que l'art a perdu sa couronne;

Le champ de poésie est un morne désert.

Où l'on voit va grand'peine un noble oiseau passer ;

Les plus lourds animaux y cherchent leur pâture.

Les vils serpents y vont traîner leur pourriture.

Et leur gueule noircit de poison et de fiel

Le pied des monuments qui regardent le ciel;

C'est un champ plein de deuil, où la froide débauche

Vient parmi les roseaux que jamais l'on ne fauche

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