‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 46 sur 80 · SALVATOR · texte numérisé non relu

SALVATOR

La Liberté, pêcheur, la Liberté divine Poserait ses pieds blancs sur ta poupe marine ! Cette sœur de Vénus, cette fille des flots, Dans Naples descendrait des mains des matelots !

Oh! j'ai bien peur, ami, que ta voix taciturne

Ne chante faussement comme l'oiseau nocturne :

La Liberté céleste aime les bons rameurs.

Mais elle goûte peu nos oisives humeurs;

Sa robe est relevée, et, belle voyageuse,

Pour notre peuple elle est trop rude et trop marcheuse.

Sybarite au poil noir, et gras voluptueux.

Adorateur sacré du parmesan glueux.

Il a le cœur au ventre, et le ventre à la tête :

Chanter, boire, manger, dormir, voilà sa fête.

Et, le dos prosterné sur ses larges pavés.

Il n'a les bras tendus et les regards levés

Que vers le ciel lardé de ses pâtisseries ;

Il n'adore qu'un dieu, le dieu des porcheries;

Il admire son corps, il le trouve très beau,

Et craint le mal que fait un glaive dans la peau.

LE PECHEUR

O frère! il a raison. Mais la mélancolie

A versé dans ta veine une bourbeuse lie.

Le génie a toujours monté l'homme à l'orgueil,

Et tu vois ton pays avec un mauvais œil.

Du peuple il faut toujours, poète! qu'on espère,

Car le peuple, après tout, c'est de la bonne terre,

La terre de haut prix, la terre de labour;

C'est le sillon doré qui fume au point du jour.

Et qui, rempli de sève et fort de toute chose,

Enfante incessamment et jamais ne repose.

C'est lui qui pousse aux cieux les chênes les plus hauts,

C'est lui qui fait jaillir les hommes les plus beaux.

Sous la bêche et le soc, il rend outre mesure

Des moissons de bienfaits pour le mal qu'il endure :

On a beau le couvrir de fange et de fumier,

Il change en épi d'or tout élément grossier;

Il prête à qui l'embrasse une force immortelle ;

De tout haut monument c'est la base éternelle ;

C'est le genou de Dieu, c'est le divin appui :

Aussi, malheur! malheur à qui pèse sur lui!

s ALVATOR

Hélas ! si tu savais le mal que la pensée

Fait au cœur, quand dehors elle n'est point poussée,

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