C II I A I A
Tu crîrais comme moi; mais, homme simple et bon,
Tu ne peux concevoir quelle est ma passion,
La mortelle souffrance et le désespoir sombre
D'être enfant du soleil et de vivre dans l'ombre.
Oh! non, tu ne sais pas combien il est amer
De déployer son aile et n'avoir jamais d'air.
Et cependant la mort vient à grandes journées,
Sur nos fronts d'un vol lourd s'abattent les années.
Et le glaive que Dieu nous remit dans la main
Se rouille en attendant toujours au lendemain.
Faute de nourriture, on voit mourir sa flamme;
Chaque jour on s'en va, le corps mangé par l'âme,
Et le mâle talent, solitaire et perdu.
Moisit comme un habit dans le coffre étendu ;
Le génie a besoin de liberté pour vivre.
Il faut un large verre à l'homme qui s'enivre.
Quant à moi, je suis las d'attendre l'ouragan,
Chaque jour de compter sur un bond du volcan,
Le visage couvert de la pâleur du cierge,
De gémir comme eunuque embrassant une vierge
Puisque le peuple ici dort la foudre à la main.
J'irai chercher ailleurs quelque chose d'humain.
io
LE PECHEUR
O vrai cœur de poète ! âme pleine d'envie,
Nature dévorante et jamais assouvie,
Enfant toujours repu, mais qui hurles toujours.
Ne peux-tu pas encore attendre quelques jours?
Si le don d'un cœur noble et d'un visage austère
Te retire du monde et te fait solitaire,
Si tu fuis loin de nous, ô mon bon frère, ô toil
Prends garde de tomber au vil amour de soi.
Dans le sentier commun où marchent tous les hommes
Fuis la perdition de tous tant que nous sommes,
L'écueil le plus fatal sous la voûte des cieux;
Songe que de là-haut nous regardent les dieux.
Et que s'ils ont doué quelque âme d'énergie.
C'est pour le bien commun, et qu'au bout de la vie
Ils demanderont compte à tous de leurs travaux.
A moi de ma parole, à toi de tes pinceaux.
Faisons chœur, Salvator, et prenons patience;
La patience rend légère la souffrance :
Toujours une grande âme, en butte aux coups du sort.
Sous ce manteau divin se résigne et s'endort.