‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 48 sur 80 · SALVATOR · texte numérisé non relu

SALVATOR

Ami, tu parles bien, mais notre sol superbe

Corrompt le pur froment et ne fait que de l'herbe ;

Ce qu'on sème dessus perd bientôt sa valeur :

Je ncn attends plus rien, et je m'en vais, pêcheur.

Adieu, Naples ! salut, terre de la Calabre !

Écueils toujours fumants où la vague se cabre,

O vieux mont Gargano, sommet échevelé.

Rocs cambrés et noircis, au poil long et mêlé.

Nature vaste et chaude et féconde en ravages,

O terre, ô bois, ô monts, ô désolés rivages!

Recevez-moi parmi vos sombres habitants.

Car je veux me mêler à leurs troupeaux errants ;

Je veux manger le pain de tout être qui pense,

Goûter la liberté sur la montagne immense.

Là seulement encor l'homme est plein de beauté,

Car le sol qui le porte a sa virginité ;

Là, je pourrai de Pan faire ma grande idole,

Là, je vivrai longtemps comme l'aigle qui vole.

Enfin là, quand la mort viendra glacer mes flancs,

Je n'aurai pas le corps cerclé de linges blancs,

Je rendrai librement ma dépouille à la terre; Et l'antique Cybèle alors, ma noble mère, Dans son ventre divin m'absorbant tout entier, Je disparaîtrai là comme un peu de fumier. Comme un souffle perdu sous la voûte sublime, Comme la goutte d'eau qui rentre dans l'abîme, Sans laisser après moi ce qui toujours vous suit, La laideur d'un squelette et l'écho d'un vain bruit.

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TtOV^Cm.IOUIlsL

JD E L ange inspirateur de tout génie humain, Noble fille des cieux, divine solitude, Toi qui vis saintement et le front dans la main, Loin des pas du vulgaire et de la multitude !

O nourrice de l'art! ô mère de l'étude! Tu reçus dans tes bras le grand Dominiquin ; Et sur ce noble cœur rongé d'inquiétude Tu versas à longs flots ton calme souverain;

Hélas 1 pour lui le ciel fut longtemps sans lumière ; Bœuf sublime, à pas lourds il creusa son ornière Aux cris des envieux hurlant à son côté :

Mais à son lit de mort, comme au vieux saint Jérôme, La gloire ouvrit pour lui le céleste royaume Et lui donna le pain de l'immortalité.

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^ALUT, grand Florentin adoré du Lombard, Au front majestueux, à la barbe luisante ! Devant toi je m'incline, ô noble Léonard, Plus que devant un prince à l'armure éclatante I

Ah ! que sont les grandeurs que la victoire enfante, A côté des trésors de ton âme, ô vieillard? Que sont les vains lauriers de la guerre sanglante Près des fleurons divins du savoir et de l'art?

l6o IL PIANTO

Honneur I honneur à toi! Ta sublime nature Sut à la fantaisie unir la raison pure, Contenir à la fois deux pouvoirs merveilleux;

Semblable à l'astre d'or, qui, dans la voûte immense Montant et s'abaissant toujours plein de puissance, Fertilise la terre en éclairant les cieux.

TITIEn.

V^UAND l'art italien comme un fleuve autrefois S'en venait à passer par une grande ville, Ce n'était pas alors une eau rare et stérile, Mais un fleuve puissant à la superbe voix.

11 allait inondant les palais jusqu'aux toits,

Les dômes suspendus par une main débile ;

Il reflétait partout dans son cristal mobile

Le manteau bleu des cieux et la pourpre des rois ;

Puis avec majesté sur la vague aplanie Il emportait alors un homme de génie, Un grand Vénitien, à l'énorme cerveau ;

Et prenant avec lui sa course vagabonde.

Il le roulait un siècle au courant de son onde,

Et ne l'abandonnait qu'aux serres d'un fléau.

"Bl^lsiC^

jl D<£. Léon de WatUy.

l^ANS la noble Venise, autrefois, l'on raconte Qu'un riche gentilhomme, un sénateur, un comte. Eut pour fille une enfant qu'on appelait Bianca ; Dans Venise voici ce qui lors arriva.

Ainsi que toute fille et toute Italienne, Paresseuse à ravir, notre Vénitienne, Blanche comme une étoile, et comme faite au tour, Au balcon du palais demeurait tout le jour : Tantôt elle peignait ses longues tresses blondes, Tantôt elle voyait courir les vertes ondes,

Ou regardait sans voir, ou, laissant là ses jeux, Suivait un beau nuage égaré dans les cieux. A la fenêtre en face, un enfant de Florence Chez un vieil argentier logeait par occurrence ; De sa plume il gagnait son pain de tous les soirs. Mais cet enfant divin sous ses longs cheveux noirs, Pensif à son bureau, d'un œil mélancolique Regardait si souvent cette tête angélique, Qu'il oubliait toujours sa tâche et son devoir. Or, à force de temps, à force de se voir, Ces deux jeunes enfants, dans leur candeur d'apôtre. Crurent que le bon Dieu les donnait l'un à l'autre ; Ils se prirent de cœur, ils s'aimèrent d'amour, Et leur feu mutuel grandit de jour en jour.

Ce feu devint si vif, que par une nuit brune, Une nuit où la ville avait très peu de lune. Tandis que tout dormait dans l'antique maison, La pauvre jeune fille oublia sa raison. Et, laissant derrière elle une porte entr'ouverte, Elle s'en fut dehors, seule et d'un pied alerte. Ohl je laisse à penser dans le mince taudis Quelle fête d'amour! ce fut le paradis.

Aussi ces deux enfants, ces douces créatures, Ces deux corps si parfaits, ces royales natures. Se dirent tant de mots, versèrent tant de pleurs, Que la nuit tout entière écouta leurs douleurs. Il fallut cependant quitter la chambre sombre. Pâle et gelée alors comme une neige à l'ombre, Bianca rapidement, et le corps tout plié, Retraversa le pont sur la pointe du pié. Mais l'aube était debout, et, réveillant la brise, Ses pieds frais rougissaient les grands toits de Venise ; Le vent remuait l'onde, et la vague des mers Luisait dans les canaux en mille carreaux verts ; Les pigeons de Saint-Marc volaient sur les coupoles ; Le long des piliers blancs tremblotaient les gondoles ; Il était jour, grand jour, et la douce Bianca, Lorsque au seuil paternel tremblante elle toucha, Elle se laissa là tomber comme une morte ; Un passant de bonne heure avait fermé la porte.

Certes, s'il fut jamais un touchant souvenir. Un souvenir d'amour qui plaise à revenir. Comme ces airs divins qu'on veut toujours entendre. Ah ! c'est bien cet amour mélancolique et tendre

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Qui prit deux jeunes cœurs avec naïveté,

Comme aux jours de la pure et belle antiquité ;

C'est bien cet amour franc sorti de la nature,

Qui vit de confiance et jamais d'imposture,

Qui se donne sans peine et ne marchande pas

Comme le faux amour de nos tristes climats.

Bianca, ton joli nom, lorsqu'il flotte à la bouche,

D'un charme toujours neuf vous remue et vous touche.

Et, comme le parfum nage autour de la fleur.

Sur Venise il épanche une amoureuse odeur.

Toujours dans les canaux où la rame vous chasse.

Comme un fantôme doux ton image repasse ;

Toujours l'on pense à toi, toujours l'on ne peut voir

Au faîte d'un balcon, à l'approche du soir.

Une fille vermeille, assise et reposée.

Sans porter les regards vers une autre croisée

Et chercher vaguement, à travers le lointain.

Si l'on n'aperçoit pas ton jeune Florentin.

Enfin, le souvenir de ta chère folie

Est tel, que l'astre aimé de la molle Italie,

L'astre que sa voix d'or nomme encor la Diva,

La légère Phœbé, la blonde Cynthia,

Ne peut verser les flots de sa blanche lumière,

Sans qu'il vous semble encor sur les grands ponts de pierre.

Et sur les escaliers dans les ondes perdus, Ouïr flotter ta robe et courir tes pieds nus.

Ah! quand l'été jadis fleurissait dans les âmes,

Quand l'Amour, cet oiseau qui chante au cœur des femmes.

Sur terre s'abattait de tous les coins du ciel,

Quand tous les vents sentaient et la rose et le miel,

Au beau règne des fleurs, quand chaque créature

Maniait noblement sa divine nature,

Venise, il était doux, sous tes cieux étouffants.

D'aspirer ton air pur comme un de tes enfants;

Il était doux de vivre aux chansons des guitares,

Car, ainsi qu'aujourd'hui, les chants n'étaient pas rares;

Les chants suivaient partout les plaisirs sur les eaux,

Les courses à la rame, à travers les canaux.

Et les beaux jeunes gens guidant les demoiselles

Alertes et gaîment sur les gondoles frêles.

Alors, après la table, une main dans la main,

On dansait au Lido jusques au lendemain ;

Ou bien vers la Brenta, sur de fraîches prairies.

On allait deux à deux perdre ses rêveries.

Et sur l'herbe écouter l'oiseau chanter des vers

En l'honneur des zéphyrs qui chassaient les hivers.

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Alors jeunes et vieux avaient la joie en tête, Toute la vie était une ivresse parfaite, Une longue folie, un long rêve d'amour, Que la nuit en mourant léguait encore au jour; On ne finissait pas de voir les belles heures Danser d'un pied léger sur les nobles demeures ; Venise était puissante, et les vagues alors Comme au grand Salomon lui roulant des trésors, Sous son manteau doré, sa pourpre orientale. Le front tout parfumé de l'écume natale. Elle voyait ses fils, épris de sa beauté, Dans ses bras délicats mourir de volupté.

Mais le bonheur suprême en l'univers ne dure,

C'est une loi qu'il faut que toute chose endure.

Et l'on peut aux forêts comparer les cités.

En fait de changements et de caducités;

Comme le tronc noirci, comme la feuille morte.

Que l'hiver a frappés de son haleine forte.

Le peuple de Venise est tout dénaturé 1

C'est un arbre abattu sur un sol délabré.

Et l'on sent, à le voir ainsi, que la misère

Est le seul vent qui souffle aujourd'hui sur sa terre.

Il n'est sous les manteaux que membres appauvris ; La faim maigre apparaît sur tous les corps flétris ; Partout le bras s'allonge et demande l'aumône, La fièvre à tous les fronts étend sa couleur jaune, Et d'un flot sale et noir Neptune vainement Bat, dans le port, le dos de quelque bâtiment. On n'entend plus gémir sous leurs longues antennes Les galères partant pour les îles lointaines ; Le marteau des chantiers n'éveille plus d'échos. Et le désert lui-même est au fond des cachots. Voilà pour le dehors : au dedans, la tristesse A tous les seuils branlants debout comme une hôtesse ; Les palais démolis pleurant leurs habitants ; La famille écroulée, et comme au mauvais temps Les oiseaux du bon Dieu, faute de nourriture, Volant aux cieux lointains chercher de la pâture. Les jeunes gens faisant usage de leurs pies Et laissant dans un coin leurs parents oubliés : Alors tout ce qui touche à la décrépitude S'éteint dans l'abandon et dans la solitude ; Et la vieillesse pauvre ici, comme partout, N'inspire à l'être humain que mépris et dégoût. Enfin Venise, au sein de son Adriatique, Expire chaque jour comme une pulmonique ;

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Elle est frappée au cœur et ne peut revenir. Le Destin a flétri son royal avenir, Et pour longtemps sevré sa lèvre enchanteresse Du vase d'Orient que lui tendait la Grèce, Bien qu'il lui reste encore une rougeur au front, Dans ses flancs épuisés nulle voix ne répond ; Pour dominer les flots et commander le monde Sa poitrine n'est plus assez large et profonde ; C'en est fait de Venise, elle manque de voix ; L'homme et les éléments l'accablent à la fois. Comme un taureau qui court à travers les campagnes, Le fougueux Eridan, descendu des montagnes. De sable et de limon couvre ses nobles pies. Puis la mer, relevant ses crins humiliés. Ne la respecte plus, et tous les jours dérobe Un des pans dégradés de sa superbe robe. Elle tombe, elle meurt, la plus belle cité! Et l'homme sans respect pour tant de pauvreté. Le Goth, prenant en main sa brune chevelure. D'une langue barbare et d'une verge dure, A la honte des rois, outrage son beau flanc, Le meurtrit sans relâche et le bat jusqu'au sang.

Venise, dans ton sein aujourd'hui que peut être L'amour? Ah! sans frémir on ne peut le connaître, On ne peut le trouver dans ces lugubres lieux, Sans gémir longuement ou détourner les yeux. Des pauvres gondoliers les chansons et les rames Ne servent plus ici qu'cà des amours infâmes, Des amours calculés, sans nulle passion, Comme il en faut aux fils de la corruption. Aussi, lorsque le soir un chant mélancolique, Un beau chant alterné comme une flûte antique. S'en vient saisir votre âme et vous élève aux cieux, Vous pensez que ce chant, cet air mélodieux, Est le reflet naïf de quelque âme plaintive Qui, ne pouvant le jour, dans la ville craintive, Épancher à loisir le flot de ses ennuis. Par la douceur de l'air et la beauté des nuits S'abandonne sans peine à la musique folle. Et, la rame à la main, doucement se console. Alors penchant la tête, et pour mieux écouter, Vous regardez les flots qui viennent de chanter : Et la gondole passe, et sur les vagues brunes Son flambeau luit et meurt au milieu des lagunes ; Et vous, toujours tourné vers le point lumineux,

Le cœur toujours rempli de ces chants savoureux Qui surnagent encor sur la vague aplanie, Vous demandez quelle est cette lente harmonie, Et vers quels bords lointains fuit ce concert charmant. Alors, quelque passant vous répond tristement : « Ce sont des habitants des lieux froids de l'Europe, De pâles étrangers que la brume enveloppe, Qui, sans amour chez eux, à grands frais viennent voir Si Venise en répand sur ses ondes, le soir. Or, ces hommes sans cœur, comme gens sans famille. Ont acheté le corps d'une humble et belle fille. Et pour combler l'orgie, avec quelques deniers, Ils font chanter le Tasse aux pauvres gondoliers. »

Oh! profanation des choses les plus saintes. Eternel aliment de soupirs et de plaintes. Insulte aux plus beaux dons que la Divinité Ait, dans un jour heureux, faits à l'humanité ! O limpides fragments du divin diadème ! Vous, que le grand poète a détachés lui-même Pour consoler la terre, et, dans vos saints reflets, Lui montrer la splendeur des célestes palais ! O poésie, amour, perles de la nature !

Des beautés de ce monde essence la plus pure,

Sublimes diamants et joyaux radieux,

Aimés à tous les plis de la robe des cieux,

Qu'a-t-on fait du trésor de vos pures lumières?

Pourquoi, divins objets, rouler dans les poussières?

Avez-vous tant perdu de valeur et de prix,

Que les hommes pour vous n'aient plus que du mépris?

Ah 1 malheur aux mortels qui traînent par les fanges

L'éclat pur et serein de l'image des anges !

Malheur! cent fois malheur à tous les cœurs méchants

Qui poussent la beauté sur leurs tristes penchants I

Malheur aux esprits froids, aux hommes de la prose,

Eternels envieux de toute grande chose.

Qui, n'éveillant sur terre aucun écho du ciel

Et toujours enfouis dans le matériel.

Chassent d'un rire amer les divines pensées,

Comme au fond des grands bois les nymphes dispersées !

Si du malheur des temps l'épouvantable loi

Veut, hélas ! aujourd'hui, que les hommes sans foi

Et tous les corrompus prévalent dans le monde ;

Si tout doit s'incliner devant leur souffle immonde,

Et, sous un faux semblant de civilisation.

Si l'univers entier subit leur action;

Si le rire partout tranche l'aile de l'âme,

Si le boisseau fatal engloutit toute flamme ; Amour et poésie, ançes purs de beauté, Reprenez votre essor vers la Divinité, Regagnez noblement votre ciel solitaire, Et, sans regret aucun, de cette vile terre Partez ; car ici-bas, vous laissez après vous Un terrible fléau qui vous vengera tous. Oui, vous laissez un mal dont les rudes épines Feront jaillir du sang des plus fortes poitrines ; Un mal sans nul remède, une langueur de plomb Qui courbera partout les têtes comme un jonc; Qui creusera, bien plus que ne fait la famine. Tous les corps chancelants que sa dent ronge et mine ; Un vent qui séchera la vie en un instant Comme au coin des palais la main du mendiant; Qui la fera déserte, et qui poussera l'homme A toutes les fureurs des débauches de Rome : L'ennui! l'ennui prendra les races au berceau, Et, d'un vertige affreux frappant chaque cerveau. Sous le manteau de soie ou la robe de laine, Il pourrira les cœurs de sa mordante haleine. Maintenant, ouvrez l'aile, ô poésie, amour. Et montez sans regret vers le divin séjour !

L'oiTilEU

J\n\ quel que soit le deuil jeté sur cette terre Qui par deux fois du monde a changé le destin, Quels que soient ses malheurs et sa longue misère, On ne peut la quitter sans peine et sans chagrin.

Ainsi, près de sortir du céleste jardin.

Je me retourne encor sur les cimes hautaines.

Pour contempler de là son horizon divin

Et longtemps m'enivrer de ses grâces lointaines :

Et puis le froid me prend et me glace les veines, Et tout mon cœur soupire, oh! comme si j'avais. Aux champs de l'Italie et dans ses larges plaines, De mes jours effeuillé le rameau le plus frais.

Et sur le sein vermeil de la brune déesse Epuisé pour toujours ma vie et ma jeunesse.

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