‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 50 sur 80 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

J E m'embarque aujourd'hui sur la plaine hrumeuse Où le vent souffle et, sans repos.

Hérisse les crins verts de la vague écumeuse, Et bondit sur son large dos.

A travers le brouillard et l'onde qui me mouille.

Les cent voix du gouffre béant.

Je m'en vais aborder ce grand vaisseau de houille

Qui fume au sein de l'Océan,

La nef aux flancs salés qu'on nomme l'Angleterre.

O sombre et lugubre vaisseau, Je vais voir ce qu'il faut de peine et de misère

Pour te faire flotter sur l'eau I

Je vais voir si les viers nouvelles où tu traînes

La flottille des nations Auront moins de vaincus, de victimes humaines.

Ensevelis dans leurs sillons;

Si le pauvre La:iare est toujours de ce monde.

Et si, par ta voile emporté.

Toujours les maigres chiens lèchent la plaie immonde

Qui saignait à son flanc voûté.

Ah! ma tâche est pénible, et grande mon audace!

Je ne suis qu'un être chétif Et peut-être bien fou- contre une telle masse

D'aller heurter mon frêle esquif.

Je sais que bien souvent, ô puissante Angleterre l

Des rois et des peuples altiers Ont vu leurs armements et leur grande colère

Se fondre en écume à tes pieds;

PROLOGUI- 185

Je connais les débris qui recouvrent la plage. Les mâts rompus et les corps morts;

Mais il est dans le ciel un Dieu qui m'encourage Et qui m'entraîne loin des bords.

O toi! qui du plus haut de cette voiite ronde. D'un œil vaste et toujours en feux.

Sondes les moindres coins des choses de ce monde Et perces les plus sombres lieux ;

Toi qui lis dans les cœurs de la famille humaine

Jusqu'au dessein le plus caché.

Et qui vois que le mien par le vent de la haine

N'est pas atteint et desséché;

O grand Dieu ! sois pour moi ce que sont les étoiles

Pour le peuple des matelots; Que ton souffle puissant gonfle mes faibles voiles.

Pousse ma barque sur les flots;

Ecarte de mon front les ailes du vertige.

Eloigne cet oiseau des mers Qui tout autour des mâts se balance et voltige;

Et, dans le champ des flots amers,

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Quelles que soient, hélas 1 les choses monstrueuses

Dont mon œil soit épouvanté.

Oh I viaintiens-moi toujours dans les routes heureuses

De l'éternelle vérité.

LCMTfTlES

V>'est un espace immense et d'une longueur telle Q.u'il faut pour le franchir un jour à l'hirondelle, Et ce n'est, bien au loin, que des entassements De maisons, de palais et de hauts monuments. Plantés là par le temps sans trop de symétrie ; De noirs et longs tuyaux, clochers de l'industrie. Ouvrant toujours la gueule, et de leurs ventres chauds Exhalant dans les airs la fumée à longs flots ; De vastes dômes blancs et des flèches gothiques Flottant dans la vapeur sur des monceaux de briques ;

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Un fleuve inabordable, un fleuve tout houleux, Roulant sa vase noire en détours sinueux. Et rappelant l'effroi des ondes infernales; De gigantesques ponts aux piles colossales, Comme l'homme de Rhode, à travers leurs arceaux, Pouvant laisser passer des milliers de vaisseaux; Une marée infecte et toujours avec l'onde Apportant, remportant les richesses du monde ; Des chantiers en travail, des magasins ouverts. Capables de tenir dans leurs flancs l'univers ; Puis un ciel tourmenté, nuage sur nuage ; Le soleil, comme un mort, le drap sur le visage, Ou, parfois, dans les flots d'un air empoisonné Montrant comme un mineur son front tout charbonné ; Enfin, dans un amas de choses, sombre, immense, Un peuple noir, vivant et mourant en silence. Des êtres par milliers suivant l'instinct fatal. Et courant après l'or par le bien et le mal.

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J\n\ la mer est terrible au fort de la tempête, Lorsque, levant aux cieux sa vaste et lourde tête. Elle retombe et jette aux pâles riverains Parmi les flots blanchis des cadavres humains; L'incendie est terrible autant et plus encore, Quand de sa gueule en flamme il étreint et dévore Comme troupeaux hurlants les immenses cités. Mais ni le feu ni l'eau, dans leurs lubricités Et les débordements de leur rage soudaine. D'un frisson aussi vif ne glacent l'âme humaine

Et ne serrent le cœur, autant que le tableau Q.u'ofFrent les malheureux qui souffrent du cerveau, L'aspect tumultueux des pauvres créatures Qui vivent, ô Bedlam! sous tes voûtes obscures.

Q.uel spectacle en effet à l'homme présenté,

Q.ue l'homme descendant à l'imbécillité !

Voyez ce bloc de chair I Ainsi que dans l'enfance,

C'est un buste tout nu retombant en silence

Sur des reins indolents, — des genoux sans ressorts,

Des bras flasques et mous, allongés sur le corps

Comme les rameaux secs d'une vigne traînante ;

Puis la lèvre entr'ouverte et la tête pendante,

Le regard incertain sur le globe des yeux,

Et le front tout plissé comme le front d'un vieux.

Et pourtant il est jeune. — Oui, mais déjà la vie.

Comme un fil, s'est usée aux doigts de la Folie,

Et la tête d'un coup, dans ses hébétements.

Sur le reste du corps a gagné soixante ans.

Ce n'est plus désormais qu'une machine vile

Q.ui traîne, sans finir, son rouage inutile ;

Pour lui le ciel est vide et le monde désert;

L'été, sans l'émouvoir, passe comme l'hiver;

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