‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 73 sur 80 · LE JOUJOU DU SULTAN · texte numérisé non relu

LE JOUJOU DU SULTAN

Tantôt fait retentir le joyeux grondement De l'animal, tantôt le plaintif râlement Du malheureux tombé sous sa griffe cruelle ; Et le gardien, qui meut la rauque manivelle, Dit : « Voilà le réveil du sultan de Meissour, Le. fier Tippou-Saheb ! Aussitôt que le jour Illuminait les cieux de sa lueur divine. Un de ses serviteurs agitait la machine. Et le maître éveillé repaissait ses deux yeux De l'infernal jouet, et le bruit odieux Rallumait sa fureur et remontait sa haine Contre les conquérants de la terre indienne. »

O barbare instrument d'un atroce plaisir! Affreuse invention, tu ne pouvais sortir Q.ue des concepts sanglants d'une tête sauvage ! C'est bien vrai... cependant on comprend cette rage De la part d'un guerrier traqué dans vingt combats Par de froids ennemis qu'il ne connaissait pas; On comprend qu'en sa lutte il ait pu souvent dire : (c Je suis le possesseur d'un magnifique empire, J'ai de vastes palais et de nombreux vassaux. Des armes de grand prix, de superbes chevaux.

De l'or, des diamants, à mouvoir à la pelle,

Et de rares beautés, dont la noire prunelle.

Les lèvres de corail et les seins gracieux

Font rêver ici-bas aux voluptés des cieux;

Et voilà que du bout de la terrestre sphère,

D'un petit tas de fange appelé l'Angleterre,

Arrivent par la mer, sur les bords indiens,

Des milliers de larrons pour me ravir ces biens;

Et je me laisserais voler par cette engeance

Sans contre elle invoquer le dieu de la vengeance

Et chercher par le fer, le feu, le plomb mortel,

A la précipiter hors du nid paternel !

Faut-il n'être plus homme, abdiquer tout courage.

Et résigner son cœur, ses bras à l'esclavage.

Parce qu'il plaît au luxe insolent et pervers

De cent marchands bretons d'asservir l'univers ?

Non, non ! je lutterai tant que la pure haleine

De l'air fera courir du sang chaud dans ma veine.

Et si le sort un jour doit m'être décevant.

Mes ennemis du moins ne m'auront pas vivant ! »

Il tint parole; en roi tombé sur son domaine

Il mourut, et laissa l'instrument de sa haine

L'attester même encore aux mains de ses vainqueurs..

Certes le fier Tippou n'avait pas les douceurs

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