PREFACE. XVII
Ainsi, quand l'aigle du tonnerre Enlevait Ganymède aux cieux, L'enfant s'attarhant à la terre Luttait contre l'oiseau des Dieux ; Mais entre ses serres rapides L'aigle, pressant ses flancs timides.
L'arrachait aux champs paternels, Et, sourd à la \-oix qui l'implore, Il le jetait, tremblant encore, Jusqiies aux pieds des immortels*.
Les âmes d'aujourd'hui seraient plusdifficileïi à déraciner de la terre que celles des. premier? lecteurs de Lamartine. Je doute que sa voix divine, s'il chantait encore, fit battre les cœurs de la jeunesse comme les nôtres ont battu aux strophes des Méditaùcns et des Harmonies. Est-ce Pimmortelle poésie qui a vieilli? Est-ce que dans la société présente les hommes naissent trop vieux pour goûter ce lait et ce miel de Page d'or?
Je ne sais; mais avoir compris, avoir aimé, avoir adoré cet incomparable chantre du divin dans la nature et de l'idéal dans l'amour, c'est pour ceux de notre génération plus qu'un souvenir de volupté, c'est un sujet d'orgueil. Plai^i^nons la société polie et les classes cultivées si elles arrivent à préférer à Lamartine
• MedHatloiif, L*Eutho;'.siarmL'.
XVir PREFACE.
n'imporle lequel de ses contemporains. Je verrais dans cette préférence un notable abaissement du niveau moral tout autant que du goût littéraire.
Mais la faveur publique revient au grand poète spiritualiste. L'intelligence française a trop d'exactitude et de noblesse pour se prêter longtemps aux débauches de l'imagination et des sentiments grossiers. D'ailleurs ces aberrations du goût n'atteignent jamais le groupe des âmes délicates qui forment dans tous les temps le vrai public de la poésie. Les adorateurs de Lamartine composent une sorte d'église indestructible et qui doit survivre aux écoles les plus bruyantes et les plus populaires.
Pour nous, l'un' de ses disciples, après tant d'autres, et l'un des amis de son auguste et douloureuse vieillesse, nous lui rendons un véritable culte,' depuis le jour oîi nous nous sommes éveillés à la vie de l'esprit. Il est le créateur des régions enchantées où vécut notre jeunesse: nos plus pures, nos plus hautes jouissances, c'est à lui que nous les devons; l'âge lui-même n'émousse pas la vivacité de ce sentiment et n'en altère pas la sereine profondeur.