MÉDÉE, JASON
MEDEE
Non, c'en est fait, Seigneur, Je ne puis plus longtemps renfermer ma douleur. Mon cœur, longtemps percé du trait qui le déchire, A souffert en silence et caché son martyre ; J'ai dévoré des pleurs offensants pour vos yeux, Et n'ai de mes ennuis fatigué que les dieux.
Mais enfin rien ne peut retenir davantage L'aveu de mes tourments plus forts que mon courage ; J'éclate et veux enfin vous ouvrir tout entier Tout ce cœur où jadis vous lisiez le premier ! Je ne viens point ici, réveillant dans votre ame La stérile pitié que mon malheur réclame, Comparer au passé le présent malheureuj^.
Que la fille des rois, et plus illustre qu'eux, Que Médée, en esclave en ces lieux déguisée, Y cache obscurément su gloire méprisée.
Ce n'est pas là, Jason, ce qui blesse mon cœur : L'amour m'a sur vos pas façonnée au malheur.
ML DE H. r^
Opand vous le partagiez, j'y trouvais mille charmes, lit quand vous les séchiez je chérissais mes larmes. Ce sort était trop doux ; hélas, qu'il est changé ! Dans une oisive cour l'heureux Jason plongé.
Enivré des plaisirs qu'on offre à sa jeunesse, Au. sein des jeux brillants, des fêtes de la Grèce, Il est trop vrai, Seigneur, semble avoir oublié Le malheureux objet d'une vile pitié !
Q}iot ! tandis qu^en silence à ma douleur livrée, Et d'amers souvenirs nuit et jour entourée.
Je consume en secret mes jours dans la douleur, Que votre seule image adoucit mon malheur.
Il me faut, à toute heure, éprouver le supplice Dj votre indifférence et de votre injustice.
Voir vos regards distraits se détourner du mien, N'obtenir qu'avec peine un moment d'entretien,
(En k fixant d'un ail inquiet)
Ne lire dans vos yeux qu'un cœur froid ou volage, Trembler à chaque instant d'en savoir davantage ! Non, Seigneur, c'en est trop, je ne puis vivre ainsi. Que cet état horrible enfin soit éclaircî, Que mon sort par vous-même aujourd'hui se décide : J'fiime mieux vous savoir inconstant que perfide I
jASON.
De vos soupvons. Madame, injustement blessé, Peut-être je pourrais m'en montrer ofiensé, Rappeler devant vous tout le cours de ma vie. l:t vous montrer Jason fuyant de sa patrie
l6 POÉSIES INÉDITES.
Pour VOUS suivre, Madame, et pour mettre vos jours Sous l'abri respecté de son puissant secours. J'ai négligé pour vous ma couronne et l'empire, J'ai négligé ma gloire, et c'est assez vous dire! Mais un esprit blesse, par l'infortune aigri, Met tout ce qu'on a f;iit dans un injuste oubli ; Tout est pour lui mépris, ingratitude, offense ; Il empoisonne tout. Sa sombre défiance, Q^i se plait à verser ses perfides poisons.
Change l'amour en crainte et la crainte en soup»;ons.
MEDEE
Peut-être, est-il trop vrai, ma fatale tendresse Conçoit trop vivement un soupçon qui la blesse, Seigneur, et ce tourment d'un esprit abusé Par l'amour qui l'enfante est assez excusé.
Mais qu'on l'appelle erreur, défiance, injustice. Je n'en puis plus longtemps supporter le supplice ; Tout sort est préférable à ces tourments affreux, La mort même à Médéc est moins horrible qu'eux ! Quittons, Seigneur, quittons cette cour abhorrée. Tout y jette le trouble en mon âme égarée.
Tout m'en repousse enfin I Une invincible horreur, D'affreux pressentiments y fatiguent mon cœur : Je ne sais si les dieux, offensés par mou crime. De leur courroux déjà me rendent la victime.
Ou si, touchés des pleurs qu'à leurs pieds je répands. Ils donnent à mon cœur ces avertissements.
Qpoi qu'il en soit, leur voix chaque nuit me réveille Ht retentit encor le jour à mon oreille.
MHD£E. 17
Obéissons, Seigneur ; que ces funestes lieux Ne nous retiennent pas contre Tordre des dieux ! Fuyons — ou je ne puis plus longtemps me contraindre ! Quels que soient les dangers que Médée ait à craindre, Je me nomme. Seigneur, et péris devant vous, Ou j'entraîne avec moi mes fils et mon époux. Rien ne peut plus longtemps me forcer au silence !...
JASON
J*obéirai, Madame, à votre impatience ;
Les dieux vous ont dit vrai : demain, la fin du jour
Nous aura vus quitter cette odieuse cour !
(Ils s'éljignettt ; la toile se baisse)