‹ Poésies inéditesChapitre 23 sur 82 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

SCÈ:XE PT{EéMIÈT{E

MÉDÉE, IPHISH

EnHn, un jour fatal en ce moment m*éclaire, Iphise, mais hélas quelle horrible lumière !

Je regrette déjà l'heureuse obscurité Qui me voilait encor TafFreuse vérité ; De mon dernier espoir les lueurs sont éteintes ! Je Tai vu : de quel œil il a reçu mes plaintes ! Comme ses yeux distraits, pendant notre entretien. Semblaient craindre toujours de rencontrer les miens ! Jason en ma présence avait l'air d'un coupable Qui souffre avec terreur un témoin qui l'accable ; Son ennui sur son front se montrait tout entier ; 11 semblait dédaigner de se justifier.

MÈDl-E. 19

Cependant, à mes vœux il cède en apparence ; Il obéit, dit-il, à mon impatience ; Il part ; mais sa froideur, son coupable embarras M'annoncent quelque piège où Ton attend mes pas.

IPIIISE.

Peut-être, en cet instant, votre aveugle colère Ecoute trop. Madame, un soupçon téméraire.

Grossissant à nos yeux un £intôme trompeur, L*esprit croit voir souvent ce que craint notre cœur ! N'en croyez point encore à ces lueurs douteuses.

Les craintes de l'amour ne sont jamais trompeuses,

Iphise, et sur le front d'un infidèle amant

Il grave en traits certains son fatal changement.

Je ne m'y trompe pas. O mânes de mon père,

J'ê^ouve donc déjà l'effet de ta colère I

Tant qtK Jason m'aimait, je méprisais tes coups ;

Il a changé 1 Cruels, vous voilà vengés tous !

IPHISE.

Madame, au nom des dieux, que fléchiront nos larmes, Suspendez un moment ces cruelles alarmes.

Ces dieux à votre époux donneront des remords.

MÉDÉE

Dx^s remords I qu'as-tu dit ? Ah I j'avais sans efforts Htouffé jusqu'ici leurs plaintes légitimes:

L'amour seul de Jason justifiait mes crimes.

Je doutais qu'il en fût quand nous étions heureux, Vaine erreur I mon supplice a commencé par eux ! Iphise, laisse-moi. Mais Creuse s'avance.

Je désire à la fois et je crains sa présence.

MÉDÉE, CREUSE, IPHISE

CREUSE

Madame, pardonnez si je viens eu ces lieux Interrompre }es pleurs qui coulent de vos yeux. Qjic n*en puis-je tarir la source infortunée 1 Â vos sombres ennuis toujours abandonnée, Depuis plus de six mois rien ne peut adoucir Ces éternels chagrins que l'on vous voit nourrir. En vain mon amitié les plaint et les partage, Rien ne peut de vos yeux en écarter Timage ; Le temps, de tous nos maux ce doux consolateur, Semble des vôtres seuls accroître la rigueur. Q.ui peut donc prolonger one peine aussi vive ? Vous n*avez dans ces lieux que le nom de captive; Tout vous y rit. Madame, et voudrait dissiper Ce triste souvenir qui vous semble occuper.

MED LE. 2t

MÉDÉE

Ah ! que puissent les dieux, à vos vertus propices, D'un amour malheureux vous sauver les supplices Madame, et vous laisser à jamais ignorer Ces tourments dont sa main aime à nous déchirer !

CREUSE

£h quoi ! même à ces maux n*est-il plus d'espérance r Je n*ai de ces chagrins que peu d'expérience, Mais Tamour comme à vous m'a coûté quelques pleurs, Et même à les verser j'ai trouvé des douceurs: Il mêlait dans mon cœur l'espoir à la tristesse, l£t jamais ses tourments...

MÉDEE, avec inquiétude.

Quoi! vous aimez, Princesse?

Vous aimez I Mais au moins votre cœur généreux N'aime point un perfide, indigne de ses feux ! Un séducteur ingrat I...

CREUSE

J'aime un héros. Madame, Digne en tout de l'excès de l'amour qui m'enflamme, Jeune, beau, vertueux, tel qu'on peint à nos yeux G:s illustres mortels, dignes enfants des dieux.

MÉDÉE

Qu'entends- je ?

(A Creuse)

Jusqu'ici votre amitié sincère,

Madame, de ces feox m*avaît fait un mystère.

J*ignorais... Depuis quand votre cœur engagé Sous ce joug malheureux s*est-il enfin rangé?

CREUSE

Depuis que les forfaits d'une femme inhumaine. Madame, ont amené ce héros dans Athène.

MEDEE

Quoi, Madame, Jason !

CREUSE

Lui-même.

Dieux vengeurs !

Me réserviez-vous donc à cet excès d'horreurs ?

IPHISE.

Couteuez un moment le trouble de votre âme ; Craignez de découvrir...

CREUSE

Vous vous troublez, Madame.

MÉDEE, bas.

Dieux !

(A Creuse)

Pardonnez, Princesse, à mon étounenient.

Je ne m'attendais pas au nom de cet amant ;

MHDHE. 23

Je croyais que sa foi, dès longtemps enchaînée, Lui devait interdire un nouvel hyménée, Et qu*à Médée enfin uni par de saints nœuds Il ne pouvait sans crime ailleurs porter ses vœux.

CREUSE

De ces nœuds malheureux, dont la honte l'accable,

Enfin il a brisé la chaîne déplorable,

Et sans retour, Madame, il a répudié

L'épouse dont son nom semblait humilié.

Par un nouvel hymen, plus digne de sa gloire.

Il brûle du premier d'effacer la mémoire ;

Et Médée a caché dans le fond des déserts,

Loin des bords de la Grèce, au bout de l'univers.

Ses crimes, ses malheurs, sa honte et sa misère.

L'épouvante et l'horreur de la nature entière !

MÉDÉE, agitée, se levant.

Pourrai-jc à ma fureur résister plus longtemps?

scè:K£ ///

CRl:ON, MÉDÉE, CREUSE, IPHISE

CRÉOX.

Je vous cherchais, Madame, en vos appartements :

Je venais annoiiccr à votre âme ravie

Un bonheur trop tardif an gré de mon envie ;

Je connis prés de vous en rendre grâce anx diens^

Et mon empres s ement m*a conduit en ces lieux.

Ce héros que la Grèce ainsi que vous admire

Voit enfin à ses vœux la fortune sourire.

Madame, et, rappelant le par sang de ses rois,

La Thessalie enfin se soumet à ses lois.

Il part, il va chasser de Tempire et du trône

Ce traître ambitieux qui souillait sa couronne ;

Larisse n'attend plus que VeShrt de son bras.

Mais, avant de quitter ma cour et mes États,

n veut, couvrant Thorreur d*un £atal hyménée,

A la vôtre. Madame, unir sa destinée.

L'on n'attend, pour former ces liens si précieux, .

Que votre aveu. Madame, et qu'on lit dans vos yeux.

CREUSE

Mon cœur, pour avouer une flamme si chère.

N'attendait plus, Seigneur, que l'ordre de mon père.

MÉDÉE

Iphise, tu l'entends I

CRÉON

Venez donc aux autels De leurs nouveaux bienfaits bénir les immortels. Madame, tout un peuple, en proie à son ivresse, Au temple qui l'attend appelle la princesse.

MÉDÉE. 25

Paraissez, montrez-vous, que ce peuple enchanté, D'espérance et de joie aujourd'hui transporté, Oublie en vous voyant l'odieuse Médée I Venez, de ces beaux nœuds la pompe est préparée.

MÉDÉE

Haine, fureur, amour, enfin vous l'emportez !

IPHISE.

Grands dieux !

Non, c'en est fait I barbares, arrêtez !

Vous n'achèverez point cet horrible parjure ! Cette femme, l'horreur 4e toute la nature, Dont le nom seul devrait vous faire trembler tous. Cet effroi des mortels, Médée est devant vous !

CREUSE, tombant entre les bras d'une de ses femmes. Qu'cntends-je ?

CRÉON

Dieux I Médée ! ô vue ! ô perfidie !

(On entraine Creuse)

5Cê:XE IV

MÉDÉE, CREOX

MÉDÉE

Oui, c*est moi ! La voici, cette épouse trahie Qlie tu croyais sans doute an bout de Tunivers, Ignorant son opprobre et vos complots pervers ! Tu croyais loin de toi sa vengeance enchaînée. Mais non ; je le verrai, ce £atal hyménée !

y y suis, et ma fureur y va faire fumer.

Lâche ! les seuls flambeaux qu'on y doive allumer ! Si tu chéris ton sang, songe â quoi tu Texposes, Considère Médée, et poursuis, si tu Toses !

CRÉON

Plus je la vois et moins j'en puis croire mes yeux. Médée ose affronter mon courroux dans ces lieux ! Ignore«t-eIle donc que le sang de Pelée Demande encor vengeance à la Grèce étonnée, Qjie mon bras s*est armé pour punir ses forfaits, Qjift ses jours odieux sont proscrits r

MI-DliF.. 2

MEDEE

Je le sais.

De ces jours détestés la trame déplorable Pour moi-même n'est plus qu'un fardeau qui m'accable. Tant qu'ils m'ont été cliers, j'ai su les conserver : Hâte-toi de les prendre et de m'en délivrer ; Fais-en un digne hommage à l'amour de ta iîUe, Epuise tout ce sang funeste à ta famille, Venge Pelée et toi, et la Grèce et Jason !

Ce sang retombera sur toute ta maison I

CRÉON

Oui, je les vengerai ; je punirai tes crimes ; J'en préviendrai peut-être! et tes tristes victimes Verront ce sang impur, à leurs mânes versé, Justifier le ciel trop longtemps offensé!

MÉDÉE, avec dédain et ironie.

l'rappe donc. Hâte-toi d'immoler une femme. Frappe, dis-je : ce trait est digne de ton âme ! Mais non ; pour soutenir ton bras mal affermi, Va chercher ce héros, ton gendre et ton ami.

Qu'il vienne consommer ce noble sacrifice.

S'enivrer de mon sang, jouir de mon supplice, Et, jusque dans ce cœur par ses mains déchiré. Punir le crime affreux de l'avoir adoré !

CRÉON

Rends grâce à ce héros dont le nom seul arrête

L'effet de mon courroux, suspendu sur ta tète; Ce lien malheureux, qui fit son déshonneur.

Est encor le seul frein qui retient ma fureur.

MÉDÉE

Hh bien, va donc briser ce lien qui t'offense, Ht donne un libre cours après à ta vengeance! Va, quels que soient les coups que j'attende de toi, Je t'en garde un plus sûr et plus digne de moi. Tremble !

CRÉON

Ah, c'en est trop! sa criminelle audace Au sein de ce palais m'insulte et me menace.

Je saurai prévenir tes sinistres desseins.

Gardes, chargez de fers ses parricides mains 1

M É D É E, tendant Us bras aux chaînes dont on la charge .

Tu peux donner des fers à ces mains sans défense ; Mais tu ne peux, barbare, enchaîner ma vengeance!

CRÉON, aux gardes.

Vous, que dans ce palais on observe ses pas ;

A sa propre fureur ne l'abandonnez pas;

Pour contenter du ciel l'implacable justice,

La mort seule k ce monstre est un trop doux supplice !

(Créon se retire)

M£dj1l. 29

scè:?CE V

MliDÉE, chargée de fers, IPHISE.

Page 1