‹ Poésies inéditesChapitre 25 sur 82 · CRÉON, JASON · texte numérisé non relu

CRÉON, JASON

CRÉON

Non, non, quelle que soit la tendresse d'un père.

Je ne puis à ce point m*avilir pour vous plaire 1

J'ai juré de venger l'horreur de ses forfaits,

Et je dois compte aux dieux des serments que j'ai faits !

J'en dois compte à ce sang qu'a répandu sa rage,

A ces rois offensés et que sa vie outrage,

A moi-même, Seigneur 1 Eh quoi I ces murs sacres.

Par sa présence ici longtemps déshonorés.

Auraient couvert sa honte et protégé son crime !

J'aurais aux dieux vengeurs dérobé leur victime,

Outragé tous ces rois contre elle réunis.

Et soustrait à leurs mains ses excès impunis! Non, Seigneur. De ces dieux la vengeance blessée Ferait tomber sur moi leur justice offensée... Et que diraient ces rois qui comptent sur ma foi? Et la Grèce...

JASON

Seigneur, que diraient-ils de moi, Si je pouvais souffrir qu*une femme proscrite, Sous l'appui de mon bras dans vos Etats conduite, Dont on connaît assez les malheureux bienfaits, Expiât sous mes yeux ses prétendus forfaits?

Que diraient Tunivers et la Grèce étonnée?

Par l'univers, Seigneur, Médée est condamnée ;

Et si ce nom fameux pouvait être terni,

Il le serait plutôt de laisser impuni

(Jn monstre si longtemps en horreur à la terre.

JASON

Eh bien, assouvissez votre juste colère, lipargnons-nous. Seigneur, des discours superflus, Prenez, prenez ses jours, je ne les défends plus. Par ce sang qu'il lui faut rendez le ciel propice ; FaiteS'moi, s'il se peut, témoin de son supplice. Pensez-vous que, couvert de ce sang odieux.

J'aille de votre fille épouvanter les yeux.

Lui présenter. Seigneur, ma main encor fumante,

34 POÉSlliS INLDIÏliS.

Et que, de vos rigueurs victime obéissante.

Elle suive avec joie, au pied des saints autels,

Un héros devenu le plus vil des mortels?

Pensez-vous donc que j'ose y prétendre moi-mcmc?

Non, Seigneur. Vous savez, le ciel sait si je Taimc !

Mais le ciel sait aussi si je puis en ce jour

Immoler à ce point ma gloire à mon amour I

Ce n*est pas que mon cœur, rempli de la princesse.

Garde encore à Médée un reste de tendresse,

Ni qu'il prenne le soin de conserver des jours

dui des miens si longtemps ont corrompu le cours ;

Non, Seigneur, mais son sang, que la Grèce demande,

La gloire de mon nom veut que je le défende,

Qpe, même contre vous, ici la secourant,

Je la protège encor, tout en la condamnant ;

Et tel est le malheur de mon destin funeste

Que je dois conserver des jours que je déteste.

CRÉOX.

Eh bien I vous le voulez, je vous cède, et mes maiiiii lipargneront ces jours en horreur aux humains. Seigneur. Mais que du moins son impure présence Ne souille plus ces lieux que &on aspect offense! Qu'elle parte. Seigneur, et porte en d'autres lieux Ses crimes, ses remords et le courroux des dieux ! Si ce jour même enfin la voit sortir d'Athènes, Vous pouvez à ce prix faire tomber ses chdines, Apaiser ma vengeance et calmer mon courroux.

Vous l'entendez : on va l'amener devant vous.

SCÈ!KE II

JASON, seul

jASON, seul.

Amour, en cet instant raffermis mon courage, Fais-moi braver sa vue et mépriser sa rage ; De ses fatals bienfaits détruis le souvenir, Et défends à mon cœur de se laisser fléchir !

Mll'DÉE, euchahtéf, JASON.

MKDHE à ses gardes, en voyant Jason, avec fureur. Où me conduisez- vous? Dieux III c*est donc toi, barbare !

JASON, froidement.

Modérez ce courroux dont Tardeur vous égare,

Madame, et, s'il se peut, pendant cet entretien. Conservez votre esprit calme comme le mien.

MÉDÉE

Comme le tien, ô ciel! eh quoi! ta perfidie Dans le crime à ce point s*est sitôt endurcie Q^e tu puisses traîner ta victime à tes pieds Sans que de cet aspect tes yeux soient effrayés!

JASON

Je vous Tai déjà dit: faites taire. Madame, Ces injustes excès où s'emporte votre âme; Tous ces noms odieux que vous m'osez donner, Sans doute à vos malheurs on peut les pardonner. D'un semblable courroux c'est ce qu'on doit attendre ; Mais ce n'est plus ici le lieu de les entendre: Jason ne prétend plus à se justifier D'un crime que son cœur a commis tout entier.

(Ici Mèdée veut l'interrompre)

Oui, Madame, il est vrai, ce cœur n'est plus le même.

Accusez-en des dieux la volonté suprême.

D'un amour qui n'est plus invoquez les saints droits;.

Ce cœur indépendant ne connaît pas de lois.

Madame; et cet amour, dont il brûlait naguère,

D'une âme subjuguée ivresse involontaire,

Qui naît en un moment ou s'éteint en un jour,

Souvent à notre insu disparait sans retour,

Sans qu'on puisse accuser de crime ou d'inconstance

Un cœur trop innocent qu'entraîne sa puissance.

Ses indiscrets serments, aussitôt effacés, Par de nouveaux bientôt se trouvent remplacés; Et, coupables aussi de semblables faiblesses, Les Dieux ne vengent pas ces frivoles promesses.

MÉDÉE, r interrompant.

Oses-tu bien, periide, ici parler des dieux?

Leurs foudres pour toi seul dorment-ils dans les cicux? Penses-tu que ce ciel, que ton audace outrage, Avec répoux ingrat, confond Tamant volage?

JASON

Ces dieux mêmes. Madame, ont rompu nos liens. Et vos jours souilleraient des jours tels que les miens ; Le ciel avec horreur voit ce nœud qu'il déteste. Vos crimes l'ont brisé: vous savez trop le reste'!

MÉDÉE

O comble de l'horreur et de l'atrocité, Juste effet d'un courroux que j'ai trop mérité! O d*un fatal amour châtiments légitimes !

Le perfide ose ici me reprocher mes crimes ! 1 Mes crimes, malheureux, c'est toi qui les as faits! Chacun de tes exploits m'a coûté des forfaits : Quelle main m'a tracé cette route sanglante Où tu poussas, cruel 1 ta malheureuse amante, Et de tous ces forfaits, pour toi seul accomplis. Dis, perfide! quel autre a recueilli le prix? Toi seul guidais mes pas quand ma main détestable. Bravant d'un monstre affreux la rage redoutable,

Alla ravir pour toi ces trésors précieux

Où îa mort attendait tes pas audacieux ;

Pour toi seul fai trahi ma patrie et mon père ;

Pour toi, pour te ravir à sa juste colère,

D'un frère, ô souvenir! les membres déchirés

Ont été sur nos pas à ses regards livrés;

Pour toi, pour te venger d'une race abhorrée,

La flamme a consumé le malheureux Pelée;

Ht lorsqu*enfîn mon nom, en tous lieux détesté,

Est un objet d'horreur au monde épouvanté,

Q^iand j'ai de tous les dieux attiré la colère,

Qii'il ne me reste enfin que toi seul sur la terre,

Tu t'unis à ces dieux conjurés contre moi,

Et m'oses reprocher ce que j'ai fait pour toi !

Ah! que ta perfidie a changé de langage!

Je. ne retrace pointa ton esprit volage

Ces serments, vains jouets d'un lâche séducteur

Prononcés par ta bouche et trahis par ton cœur,

Je dois les mépriser puisque tu les oublies!

Mais lorsque de Colchos les forces réunies

Poursuivaient sur les mers ta fortune et tes jours.

Que tu perdais la vie, enfin, sans mon secours,

Quand mon art tout-puissant, enchaînant la tempête.

Fit reculer les flots qui grondaient sur ta tête

Et t'amena vainqueur aux bords de ton pays,

Devais-je de Jason attendre un pareil prix?

Tes jours n'étaient-ils pas le fruit de mon courage,

Ton salut mon bienfait, ta gloire mon ouvrage?

Ton cœur n'était-il pas ma conquête et mon bien?

Pouvais-tu refuser de l'accorder au mien ?

MliDEH. 39

lit cet amour fatal, dont ton âme volage

Va £aire à ma rivale un criminel hommage,

Si ces mêmes bienfaits n*ont pu le mériter,

Mes crimes assez cher ont trop su Tacheter I

Et ton ingratitude à présent me l'enlève !

Et j'en serai témoin! Non, non, barbare, achève,

Achève! prends ces jours qui ne sont rien sans lui.

Et commets à la fois deux crimes aujourd'hui !

JASON

A quelque injuste excès que s'emporte votre âme, Jason ne sut jamais se venger d'une femme, Et sa reconnaissance a pris soin de vos jours: Athène à ma prière en épargne le cours, Pour\'u qu'un prompt départ, suspendant sa vengeance , Vous ravisse à ces lieux que votre aspect offense !

MÉDÉE

Moi, fuir! moi, sans vengeance abandonner ces lieux ! Perfide, tu devrais me connaître un peu mieux. Eh quoi! jusqu'à ce jour n'as-tu vu dans Médcc QuNine femme aisément trahie, intimidée, Et dont le faible cœur ne sût à ses malheurs Opposer que des cris ou de stériles pleurs r Non, non, si jusqu'ici, pour de moindres ofl'enscs, Le monde a retenti du bruit de mes vengeances, Ne crois pas que ce cœur, vainement outragé, Ingrat, pour Jason même ait aujourd'hui changé: Plus l'offenseur fut cher, plus sanglant est l'outrage» Et tu. reconnaîtras mon amour à ma rage!

Tu trembles, tu frémis, je te vois frissonner. . .

Mes forfaits ont-ils donc le droit de t*étonner ?

De mon fatal aniouf que d'illustres victimes

Ont dû t* accoutumer à redouter mes crimes !

Et si, par tant d'excès, j'ai voulu te servir.

Juge par quels forfaits je saurai te punir I

Ht la terre et l'enfer connaissent ma puissance.

Ht la terre et l'enfer serviront ma vengeance!

Mais, qu'ai-je besoin d'art pour combler tes malheurs?

Lâche, j'ai bien assez de mes seules fureurs.

Moi-même, dans le sein de ta coupable amante

J'irai porter ce fer, et ma main dégouttante

De ce sang à ton cœur si cher, si précieux,

De ce spectacle horrible abreuvera tes yeux.

Moi-même j'en viendrai jouir avec délice,

Et mes derniers regards auront votre supplice!

JASON, en voulant s'éloigner.

Q.u'entcnds-jc, justes dieux !

MÉDÉE, se précipitant vers lui.

Hélas ! qu'ai-je donc dit } L'amour et la fureur égarent mon esprit.

Je ne me connais plus, ma raison m'abandonne. N'en crois pas ma fureur! Non, cruel, non 1 pardonne. Pardonne! vois Médée embrasser tes genoux!

Son amour sait trop bien te sauver de ses coups. De fureur et d'amour tour à tour possédée, Je ne me trouve plus, je ne suis plus Médéc,

MEDEE. 41

Et cet art tout-puissant que Ton redoute en moi, Cruel, tu le sais trop, ne peut rien contre toi. Mais au moins si ton cœur, à la pitié sensible^ A mes derniers désirs n'est point inaccessible, Si tu ni*aimas un jour, ah! barbare, permets Que Médée, à ton char attachée à jamais Comme une vile esclave à tes pieds enchaince, Finisse près de toi sa triste destinée :

Soit qu'un nouvel amour arrête ici tes pas.

Soit qu'entraîné bientôt vers de nouveaux climats, Tu voles vers la gloire à ta valeur promise, Que Médée à tes lois, à tes rigueurs soumise. Puisse au moins en tous lieux te prêter son secours, Par son art tout-puissant sauver encor tes jours, Et, témoin d'un bonheur qui rend ma vie affreuse. En te servant du moins être moins malheureuse!

lASON.

Non, c'en est fait, Madame, il faut nous séparer ! Contre l'ordre des dieux cessez de murmurer. Le péril en ces lieux partout vous environne; Fuyez, c'est à ce prix qu'Athènes vous pardonne. Et que je puis enfin faire tomber vos fers; Mille chemins. Madame, à vos pas sont ouverts; Vivez, allez chercher sur des mers ignorées Des cHmats plus heureux, de nouvelles contrées Où vos crimes encor ne soient pas parvenus.

Éteignez loin de moi des chagrins superflus.

Et que les dieux enfin vous ôtent la mémoire

D'un malheureux amour fatal à votre gloire!

Vivez...

(Aux gardes)

Vous, de ses fers allez la dégager.

Page 1