‹ Poésies inéditesChapitre 29 sur 82 · MÉDÉE, JASON · texte numérisé non relu

MÉDÉE, JASON

MÉDÉE, se précipitant sur lui.

Non, non, je ne puis croire un horrible récit;

MliDLi:. ^7

Venez, Seigneur, venez éclaircir mon esprit.

Ou dit — Dieux ! je frémis à cette horrible idée — Que non content, Seigneur, d'abandonner Médéc, Vous voulez de ses bras arracher aujourd'hui Ces deux fruits d'un hymen que vous avez trahi. Serait-il vrai, Seigneur, et votre âme parjure Ose-t-elle à ce point outrager la nature ?

JASON

lit qu'a donc ce récit qui vous doive étonner, Madame, et de mon sang ne pourrais-je ordonner...

MÉDÉl:.

De ton sang ! Que dis-tu ? Non, tu n'es plus leur pèrc^

Tu les a reniés en repoussant leur mère.

Ils ne sont qu'à moi seule^ et tu ne peux, cruel,

Les enlever sans crime ;i ce sein maternel.

C'est le seul bien qui reste encore en ma puissance.

JASON

Les Grecs en eux. Madame, ont mis leur espérance, Ils aiment eu mes fils le sang de leurs héros, Et Jason doit veiller sur des destins si beaux.

La Grèce hait en eux le sang d*une étrangère, nile leur apprendrait à détester leur mère.

JASON

Puissent-ils ignorer notre fiitul amour I

MEDEE

Puissent-ils k coiinaitrc et me venger un jour! Mais non, rends-moi mes fils, et mon cœur te pardonne; Je bénirai, cruel, la main qui m'abandonne, Je cacherai ma honte aux yeux de tes enfants, J'éteindrai devant eux tous mes ressentiments. J'étoufferai ma plainte, et leur paisible enfance, Conservant jusqu'au bout son heureuse ignorance, Apprendra de ma bouche à respecter ton nom.

Moi-même k leur amour je dépeindrai Jason Jeune, beau, généreux, tel que la Grèce entière Admirait ce héros dans sa vertu première, Tel enfin que moi-même autrefois je le ris, Avant que ses serments indignement trahis...

Mais je leur cacherai sa fatale victime.

Je dirai tes vertus, je leur tairai ton crime; Ma haine à leur aspect se verra désarmer.

Et je sens qu'à ce prix je puis encor t'aimer. T'aimerl Oui, je le sens, quoiqu'ingrat et volage. Ce que j'adore en eux c'est encor ton image.

J'en rougis. Mais ce cœur, qu'on ne peut maitriscr, Nous fait chérir encor ce qu'on doit mépriser. Hélas! traînant partout cette flamme funeste, Laisse-moi quelque temps ce gage qui m'en reste, Et ne m'enlève pas, du moins, dans un seul jour, Ces derniers souvenirs d'un éternel amour.

Les dieux à peu de jours ont borné ma carrière. Qp'au moins jusqu'à la mort ils consolent leur merci Qu'ils élèvent ma tombe, et que leurs jeunes maius

MÉOÉE. 49

Cachent ma triste cendre à l'horreur des humains ! Hélas! je n'ai plus qu'eux dans toute la nature. Pour sauver un ingrat, pour servir un parjure, J'ai rompu tous les nœuds, brisé tous les liens, Et tous tes ennemis sont devenus les miens 1 Et maintenant où fuir? où cacher ma misère?

Où promener un nom en horreur à la terre ?

Où trouver un appui pour ce nom odieux, Si tu m'ôtes le .seul que me laissent les dieux? Non, je saurai mourir avant qu'on m'en sépare! Q^oi, vous pourriez, grands dieux ! voir un époux barbare, Arrachant de mes bras ces enfants malheureux, En faire à ma rivale un sacrifice affreux, Ravir ces tendres fruits aux doux soins d'une mère. Et les porter aux pieds d'une femme étrangère. D'une rivale enfin!... Et toi, toi qui m'entends. Dans ces fils malheureux si. tu chéris ton sang, S'ils sont de ton pays la gloire et l'espérance. Peux-tu donc à ce point exposer leur enfance? Sais-tu dans quelles mains tu vas les confier? Au cœur d'une marâtre oses-tu te fier?

Ne sont-ils pas les fruits d'un sang qu'elle déteste? Ne crains-tu pas... O ciel! aveuglément funeste! Je tremble... Prêtez-leur, grands dieux! votre secours. Et rendez-moi mes fils ou terminez mes jours !

JASON

Q^i peut commettre un crime aisément le soupçonne. A d'injustes frayeurs votre âme s'abandonne, Et, s'il fallait trembler pour ces fils malheureux,

Je connais une main plus à craindre pour eux ! Mîiis pour veiller sur eux le ciel leur laisse un père ; Ils connaîtront encor les bienfaits d'une mère : Creuse en a pour eux la tendresse et les droits ; Et vous les avez vus pour la dernière fois.

(Il s*èloiguc)

SCÈV^E ///

MEDEE, IPHISE

MEDÉE, seule.

Eh bien ! ce dernier coup me rend tout mon courage. Que la vengeance enfin soit digne de Toutrage ! Puisque son cœur se plaît à déchirer le mien. Trouvons un coup plus sûr pour arriver au sien, Surpassons ses forfaits, rendons crimes pour crimes, S*il se peut, à Toutrage égalons les victimes 1 Courons, et que ce fer, teint d'un sang qu'il chérit. Porte deux fois la mort dans son cœur interdit I Viens!...

IPHISE se précipite pour la retenir.

Arrêtez! grandsdieux ! où courez-vous, Madame > Vous vous perdez, calmez le trouble de votre âme;

Modérez ce courroux, reprenez vos esprits.

Allez-vous vous livrer à tous vos ennemis?

D'une aveugle colère enchaînez l'imprudence, Et pour mieux l'assurer, suspendez la vengeance.

MÉDÉE

Ipliisc, il est trop vrai, je ne me connais plus; Viens rendre quelque force à mes sens éperdus. Vous qui m'abandonnez dans ce moment suprême. Dieux ! dois-je donc aussi m'abandonncr moi-même ?

(lille se laisse tomber sur un siège)

Non, non! soyons Médée, en cet instant affreux, Et sachons nous passer des hommes et des dieux. Mourons, puisqu'il le faut! mais que toute la terre Se souvienne à jamais de mon heure dernière, El que mon sort apprenne aux siècles à venir Si je sus me venger comme on me sut trahir!

(Elle se lève)

I PHI si:.

De ce juste courroux calmez la violence, Madame, et s'il se peut, contraignez -le au silence. Songez-vous en quels lieux vous osez éclater?

Songes-tu qui je suis et qui m'ose insulter?

IPHISE.

Je sens ainsi que vous Texccs d'un tel outrage ;

Je vois tous vos malheurs et ce cœur les partage, Nfadame; mais enfin, dans cet instant affreux, Même un reste d'espoir brille encore à mes yeux : Creuse auprès de vous a promis de se rendre...

M É D É E , avec fureur.

Quoi ! Creuse en ces lieux ! Eh bien, je vais Tatteudre. Elle-même à ma main vient donc enfin s'offrir!

IPHISE.

Elle vient pour vous plaindre et pour vous secourir.

MÉDÉE

La pitié pour Médée est le dernier outrage.

IPHISE.

A ce dernier effort pliez votre courage.

MÉDÉE

Q.u'espères-tu? Mon sort n'est plus entre ses mains : Misérable instrument de ses fatals desseins, Le ciel à mes malheurs a fait servir sa vie.

Elle fut ma rivale et non mon ennemie ; Va, je la plains, Iphise, et je ne la hais pas.

IPHISE.

Je l'entends, dans ces lieux elle porte ses pas. Madame, contenez une aveugle colère.

MÉDLE.

C'est assez, va, je sais ce qui me reste à faire.

M£DÊE. 55

SCÈÎ\,E IV

CRÊUSH, MÉDÉE, IPHISE

CREUSK.

Je lie viens point ici pour oftrir à vos yeux

Un objet dont l'aspect doit vous être odieux,

Madame; une puissance à toutes deux fatale

De votre amie, hélas ! m'a fait votre rivale :

Je rougis devant vous d'un bonheur qui vous nuit;

L'impénétrable ciel lui seul a tout conduit :

Il le sait, si par vous je dois être excusée!

Vous-même, vous savez si je fus abusée,

Ht par quel invincible et triste enchaînement

Le sort dans votre époux me montra mon amant.

A ce funeste amour je me livrai sans crime.

Hélas! et maintenant, malheureuse victime

Du courroux paternel et de l'ordre des dieux,

J'achève avec effroi cet hymen odieux.

Ces nœuds tant désirés n'ont plus pour moi de charmes.

Oui, j'abhorre un bonheur qui vous coûte des larmes,

Ht, tout en avouant un malheureux amour,

Je ne demande au ciel que la mort en ce jour.

lit cependant, tandis que cet hymen s'apprête,

Q^i'Athènes se prépare à cette horrible fête,

due tout aigrit ici votre juste douleur, Et que peut-être enfin vous accusez mon cœur, Échappant aux regards d'un amant et d*un père, Je viens plaindre en secret un destin trop sévère, Exhaler des chagrins qu'on me force à cacher, Et partager des pleurs que je voudrais sécher !

MÉDÉE, fièrement et ironiquement.

Madame, de mes maux je n*accuse personne.

Et ce cœur offensé vous plaint et vous pardonne :

Un dédaigneux oubli saura sécher mes pleurs,

Et je n*ai pas besoin d'autres consolateurs.

J*ai trop senti peut-être une cruelle injure,

Mais ce cœur est trop fier pour pleurer un parjure

Dès que d'un autre feu l'infidèle est épris,

Je ne sens plus pour lui qu'horreur et que mépris.

Dans l'innocent objet d'une flamme fatale.

Madame, je ne crois plus voir une rivale ;

Je ne dispute pas un bien si précieux

Et cède sans regrets un cœur vil à mes yeux.

Mais ce que je ne puis abandonner de même.

Ce qui cause mes pleurs, en ce moment suprême.

Ce sont mes fils. Madame, à mon amour ravis,

(En pleurant)

D'un hymen détesté rejetons trop chéris.

Vous connaîtrez un jour tout l'amour d'une mère. Madame, et si jamais un destin trop sévère Arrachait de vos bras vos enfiuits malheureux, Hélas! vous jugeriez de mes tourments affreux.

MEDEE. 55

CREUSE

Que ne puis-jc, grands dieux ! tarir ses justes larmes !

MÉDÉE

Vous le pouvez, Madame ; au nom de mes alarmes, Au nom de Tamitié qui nous unit un jour, Prenez soin de ces fruits d'un malheureux amour. Ils vous sont confiés : veillez sur leur enfance, D'une mère auprès d'eux remplacez la présence. Et que leurs jeunes ans retrouvent près de vous Ces doux soins que mon cœur, hélas ! trouvait si doux ! Soyez pour leur faiblesse un appui tutélaire. Madame, et quelquefois parlez-leur d'une mère : N'éteignez pas en eux un faible souvenir D'un nom trop malheureux qu'ils auraient dû chérir, Et, s'il faut leur cacher une fatale histoire, De mon amour, du moins, laissez-leur la mémoire. Mais c'est trop peu, Madame, en ces moments affreux. Accordez plus encore à ce cœur malheureux :

Donnez de vos bontés une preuve dernière Et ne repoussez pas une juste prière ; due de votre pitié j'éprouve les effets :

Quand je pars, quand je vais les quitter pour jamais. Permettez qu'à mes yeux on les présente encore. Vous fléchirez sans peine un cœur qui vous adore, Obtenez-moi de lui qu'en ces derniers moments, Pour la dernière fois, j'embrasse mes enfants !

CREUSE

Que me demandez-vous, hélas !

56 POKSIES INÉDITES.

MÉDÉE

Eh quoi! Madame, D'où naît en ce moment ce trouble de votre âme ? Quoi, ce dernier bienfait que fose demander...

CREUSE

C'est le seul qu'à vos vœux je ne puisse accorder.

Jason entre mes mains les a remis lui-même :

J'ignore les raisons de sa rigueur extrême.

Madame, mais son cœur paraissait agité

D'un effroi que mes yeux ont mal interprété.

Mais cachez, m'a-t-il dit, une race si chère

A tous les 5'eux, Madame, et surtout à leur mère!

MÉDÉE

Et vous obéiriez à cet ordre odieux!

Et vous l'imiteriez! Et ce cœur généreux,

Complice jusqu'au bout des forfaits d'un parjure.

Outragerait ainsi l'amour et la nature I

Non, non. Madame, non, et je vous connais mieux:

On n'a pas à ce point déjà séduit vos yeux.

Votre âme, d'un perfide innocente victime,

Peut partager ses feux sans partager son crime,

Et dans ce cœur sensible aux feux de l'amitié.

L'amour n'a pas encore éteint toute pitié!

Quoi! tandis que, conduite aux autels d'hyméuée.

Le bonheur va pour vous marquer cette journée,

Qu*Athène applaudissant à votre heureux amour,

Vous enchaînez un cœur que je perds sans retour,

MÉDÉE. 57

Vous verriez sans horreur une mère outragée, Et par les justes dieux peut-être enfin vengée, Troubler votre bonheur en ces instants si doux. Et du ciel sur ces nœuds appeler le courroux ! Vous lui refuseriez une pitié stérile !

Vous verriez ses douleurs d'un œil sec et tranquille, Et vous refuseriez à ses cris douloureux De voir encor ses fils et de pleurer sur eux !

CREUSE

Non, ce cœur n'est point sourd à vos justes alarmes, Çt je me perds peut-être en cédant à vos larmes : Vous les verrez, Madame.

MÉDÉE

Âh ! puissent à ce prix Les dieux laisser enfin à jamais impunis Les crimes d'un ingrat à qui le sort vous lie ! Puissent ces justes dieux verser sur votre vie Les bienfaits qu'en ce jour vous avez mérités. Et vous laisser longtemps tout ce qu'ils m'ont ôté !

CREUSE

Puissent ces vœux touchants être des vœux sincères ! Madame, mais je vais, trompant des yeux sévères, Ordonner qu'en secret auprès de vous conduits. Vos fils quelques instants distrayent vos ennuis. Et puissent leur présence et leurs tendres caresses Apporter quelque trêve à vos justes tristesses!

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