‹ Poésies inéditesChapitre 5 sur 82 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

je déclare que dans aucune poésie, même dans les épopées panthéistes de l'Orient où fourmillent les monstres à mille têtes et les divinités insensées, je ne connais rien de grotesque, d'impie et de révoltant comme ce diable à trois bouches qui remâche pendant toute l'éternité les nobles âmes de Brutus et Cassius avec celle de Judas.

Certes, la politique n'est pas absente du

poème de Milton ; la révolution d'Angleterre y laisse des traces Incontestables ; l'enfer y tient aussi une très large part. Mais, après tout, cet Anglais révolutionnaire et protestant se montre plus religieux, plus humain, plus chrétien, que l'autoritaire et catholique Dante. A côté de Milton, je me sens plus loin de la théologie du moyen âge, cela est sûr; mais je me sens plus près des véritables région? divines et plus en plein dans le monde moral. Comme écrivain, comme artiste et sculpteur de la parole, l'Anglais Milton est naturellement très inférieur à l'Italien Alighieri, le plus étonnant par le style de tous les poètes modernes, mais sa foi chrétienne est aussi vive; et, malgré son à prêté puritaine, sa religion est moins terrifiante que celle «le la Divine Comédie.

La terreur disparaît entièrement de l'épopée

PREFACn. VII

de Lamartine. A travers les épreuves nécessaires pour nous rendre capables de l'éternelle béatitude, Pâme humaine se donne carrière dans ces poèmes avec loute la sécurité de la foi, de Pespérance et de l'amour. Cet esprit pacifique, cette incapacité de haïr, cette indulgence universelle, qu'on a reprochés à Lamartine historien et politique, et qui sont, en effet, très discutabl(?s chez un homme d'Etat, devieiment chez le penseur et le poète les plus hautes qualités ; elles forment l'élément essentiel de l'esprit religieux. C'est l'immensité de l'amour et des aspirations vers l'infini, c'est la certitude dans l'attente du bien, c'est la perpétuelle adoration de la bonté de Dieu, qui nous frappent surtout dans la conception épique de Lamartine. Voilà pourquoi nous disons hardiment qu'elle est la plus religieuse entre toutes celles qui nous soient parvenues. C'est aussi la plus vaste, car elle n'embrasse pas seulement une époque, fût-ce la période cosmogonique et l'âge de l'Eden, mais toute la durée de notre monde, depuis l'apparition de l'âme sur la terre jusqu'à son retour dans le sein de Dieu. C'est la plus spiritualiste, car le drame s'accomplit tout entier dans l'àme ellemême et dans l'ordre moral. Il ne s'agit pas

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