SCÈNE II
MÉDÉE, CREUSE, IPHISE
CREUSE
Madame, pardonnez si je viens en ces lieux Interrompre les pleurs qui coulent de vos yeux. Que n'en puis-je tarir la source infortunée ! A vos sombres ennuis toujours abandonnée, Depuis plus de six mois rien ne peut adoucir Ces éternels chagrins (pic l'on vous voit nourrir. En vain mon amitié les plaint el les partage, Rien ne peut de vos yeux en écarter l'image ; Le temps, de tous nos maux ce doux consolateur, Semble des vôtres seuls accroître lu rigueur.
Qui peut donc prolonger une peine aussi vive? Vous n'avez dans ces lieux que le nom de captive ; Tout vous y rit, Madame, et voudrait dissiper Ce triste souvenir qui vous semble occuper.
MÉDÉE
Ah ! que puissent les dieux, h vos vertus propices, D'un amour malheureux vous sauver les supplices. Madame, et vous laisser à jamais ignorer Ces tourments dont sa main aime à nous déchirer !
CREUSE
Eh quoi ! même à ees maux n'est-il plus d'espérance?
Je n'ai de ces chagrins que peu d'expérience,
.Mais l'amour comme à vous m'a coûté quelques pleurs,
El même à les verser j'ai trouvé des douceurs :
Il mêlait dans mon cœur l'espoir à la tristesse,
Et jamais ses tourments...
MÉDÉE, avec inquiétude.
Quoi ! vous aimez, Princesse?
Vous aimez ! Mais au moins votre cœur généreux N'aime point un perfide, indigne de ses feux ! Un séducteur ingrat!...
CREUSE
J'aime un héros, Madame,
MEDEE. -
Digne en tout de l'excès de l'amour qui m'enflamme, Jeune, beau, vertueux, tel qu'on peint à nos yeux Os illustres mortels, dignes enfants des dieux.
MÉDÉE
Qu'entends-je ?
(à Creuse)
Jusqu'ici votre amitié sincère, .Madame, de ces feux m'avait fait un mystère. J'ignorais... Depuis quand votre cœur engagé Sous ce joug malheureux s'est-il enfin rangé ?
CREUSE
Depuis (|ue les forfaits d'une femme inhumaine, Madame, ont amené ce héros dans Athène.
MÉDÉE
Quoi, .Madame, Jason !
CREUSE
Lui-même.
MÉDÉE
Dieux vengeurs !
Me réserviez-vous donc a cel excès d'horreurs î
2k POESIES INEDITES.
ÏPHISE.
Contenez un moment le trouble de votre àme ; Craignez de découvrir...
CREUSE
Vous vous troublez, Madame
MÉDÉE (bas).
Dieux !
(à Creuse :)
Pardonnez, Princesse, à mon étonnemeni.
Je ne m'attendais pas au nom de cet amant ; Je croyais que sa foi, dès longtemps enchaînée, Lui devait interdire un nouvel hyménée, Et qu'à Médée enfin uni par de saints nœuds Il ne pouvait sans crime ailleurs porter ses vœux.
CREUSE
De ces nœuds malheureux, dont la honte l'accable,
Enfin il a brisé la chaîne déplorable ,
Et sans retour, Madame, il a répudié
L'épouse dont son nom semblait humilié.
Par un nouvel hymen, plus cligne de sa gloire,
Il brûle du premier d'effacer la mémoire;
Et Médée a caché dans le fond des déserts,
Loin des bords de la Grèce, au bout de l'univers,
MEDEE
Ses crimes, ses malheurs, sa honte et sa misère, L épouvante et l'horreur de la nature entière !
MÉDÉE, agitée, se levant.
Ponrrai-je à ma fureur résister plus longtemps ?