CRÉON, JASON
CRÉON
Non, non, quelle que soit la tendresse d'un père, Je ne puis à ce point m'avilir pour vous plaire! J'ai juré de venger l'horreur de ses forfaits, Et je dois compte aux dieux des serments que j'ai faits ! J'en dois compte à ce sang qu'a répandu sa rage , A ces rois offensés et que sa vie outrage, A moi-même, Seigneur ! Eh quoi ! ces murs sacrés, Par sa présence ici longtemps déshonorés, Auraient couvert sa honte et protégé son crime ! J'aurais aux dieux vengeurs dérobé leur victime, Outragé tous ces rois contre elle réunis, Et soustrait à leurs mains ses excès impunis !
MKDEE. 35
Non , Seigneur. De ces dieux la vengeance blessée Ferait tomber sur moi leur justice offensée... Et que diraient ces rois qui comptent sur ma foi ? Et la Grèce...
JASON
Seigneur, que diraient-ils de moi, Si je pouvais souffrir qu'une femme proscrite, Sous l'appui de mon bras dans vos États conduite, Dont on connaît assez les malheureux bienfaits, Expiât sous mes yeux ses prétendus forfaits ? Que diraient l'univers et la Grèce étonnée ?
CRÉON
Par l'univers, Seigneur, Médée est condamnée;
Et si ce nom fameux pouvait être terni ,
Il le serait plutôt de laisser impuni
Un monstre si longtemps en horreur à la terre !
JASON
Eh bien, assouvissez votre juste colère, tëpargnons-nous, Seigneur, des discours superflus, Prenez , prenez ses jours, je ne les défends plus. Par ce sang qu'il lui faut rendez le ciel propice ; Faites-moi, s'il se peut , témoin de son supplice. Pensez-vous (pic , couvert de ce sang odieux, J'aille de votre tille épouvanter les yeux ,
Lui présenter, Seigneur , ma main encor fumante,
Et que, de vos rigueurs victime obéissante ,
Elle suive avec joie , au pied des saints autels ,
Un héros devenu le plus vil des mortels?
Pensez-vous donc que j'ose y prétendre moi-même ?
Non, Seigneur, vous savez , le ciel sait si je l'aime!
Mais le ciel sait aussi si je puis en ce jour
Immoler à ce point ma gloire à mon amour !
Ce n'est pas que mon cœur , rempli de la princesse ,
Garde encore ta Médée un reste de tendresse,
Ni qu'il prenne le soin de conserver des jours
Qui des miens si longtemps ont corrompu le cours ;
Non , Seigneur, mais son sang, que la Grèce demande ,
La gloire de mon nom veut que je le défende ,
Que, même contre vous , ici la secourant,
Je la protège encor , tout en la condamnant ;
Et tel est le malheur de mon destin funeste
Que je dois conserver des jours que je déteste !
CRÉOX.
Eh bien, vous le voulez, je vous cède , et mes mains Épargneront ces jours en horreur aux humains, Seigneur. Mais que du moins son impure présence Ne souille plus ces lieux que son aspect offense! Qu'elle parte , Seigneur , et porte en d'autres lieux Ses crimes , ses remords et le courroux des dieux ! Si ce jour même enfin la voit sortir d'Athènes,
MEDEE. 37
Vous pouvez à ce prix faire tomber ses chaînes , Apaiser ma vengeance et calmer mon courroux. Vous l'entendez : on va l'amener devant vous.