‹ Poésies inédites de LamartineChapitre 16 sur 82 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

MÉDÉE enchaînée, JASÛN MlîiDÉE à ses gardes, eu voyant Jason, avec Fureur.

Où me conduisez-vous? Dieux!!! c'est donc toi, barbare !

JASON, froidement.

Modérez ce courroux dont l'ardeur vous égare ,

Madame., et, s'il se peut, pendant cet entretien, Conservez votre esprit calme comme le mien.

MÉDÉE

Comme le tien , ô ciel ! eh quoi ! ta perfidie Dans le crime à ce point s'est sitôt endurcie Que tu puisses traîner ta victime à tes pieds Sans que de cet aspect tes yeux soient effrayés !

JASON

Je vous l'ai déjà dit: faites taire, Madame ,

Ces injustes excès où s'emporte votre âme ;

Tous ces noms odieux que vous m'osez donner,

Sans doute à vos malheurs on peut les pardonner,

D'un semhlable courroux c'est ce qu'on doit attendre ;

Mais ce n'est plus ici le lieu de les entendre :

Jason ne prétend plus à se justifier

D'un crime que son cœur a commis tout entier.

(Ici Médée veut l'interrompre.)

Oui , Madame , il est vrai , ce cœur n'est plus le même. Accusez-en des dieux la volonté suprême, D'un amour qui n'est plus invoquez les saints droits ; Ce cœur indépendant ne connaît pas de lois, Madame ; et cet amour, dont il brûlait naguère, D'une âme subjuguée ivresse involontaire, Qui naît en un moment ou s'éteint en un jour, Souvent à notre insu disparaît sans retour,

MEDEE. 39

Sans qu'on puisse accuser de crime ou d'inconstance Un cœur trop innocent qu'entraîne sa puissance. Ses indiscrets serments, aussitôt effacés, Par de nouveaux bientôt se trouvent remplacés ; Et , coupables aussi de semblables faiblesses , Les dieux ne vengent pas ces frivoles promesses.

MËDÉE, l'interrompant.

Oses-tu bien, perfide, ici parler des dieux ? Leurs foudres pour toi seul dorment-ils dans les deux ? Penses-tu que ce ciel , que ton audace outrage , Avec Tépoux ingrat confond l'amant volage ?

JASON

Ces dieux mêmes, Madame, ont rompu nos liens, Et vos jours souilleraient des jours tels que les miens ; Le ciel avec horreur voit ce nœud qu'il déteste, Vos crimes l'ont brisé: vous savez trop le reste !

MÉDEE.

0 comble de l'horreur et de l'atrocité ,

Juste effet d'un courroux que j'ai trop mérité !

0 d'un fatal amour châtiments légitimes !

Le perfide ose ici me reprocher mes crimes !!

Mes crimes, malheureux, c'est toi qui lésas faits!

Chacun de tes exploits m'a coûté des forfaits:

Quelle main m'a tracé cette route sanglante

ZiO POESIES INEDITES.

Où tu poussas, cruel! ta malheureuse amante,

Et de tous ces forfaits, pour toi seul accomplis,

Dis , perfide ! quel -autre a recueilli le prix ?

Toi seul guidais mes pas quand ma main détestable ,

Bravant d'un monstre affreux la rage redoutable ,

Alla ravir pour toi ces trésors précieux

Où la mort attendait tes pas audacieux ;

Pour toi seul j'ai trahi ma patrie et mon père;

Pour toi , pour te ravir à sa juste colère ,

D'un frère, ô souvenir! les membres déchirés

Ont été sur nos pas à ses regards livrés ;

Pour toi , pour te venger dune race abhorrée ,

La flamme a consumé le malheureux Pelée ;

Et lorsqu'enfin mon nom, en tous lieux détesté.

Est un objet d'horreur au monde épouvanté ,

Quand j'ai de tous les dieux attiré la colère ,

Qu'il ne me reste enfin que toi seul sur la terre,

Tu t'unis à ces dieux conjurés contre moi ,

Et m'oses reprocher ce que j'ai fait pour toi !

Ah ! que ta perfidie a changé de langage !

Je ne retrace point à ton esprit volage

Ces serments, vains jouets d'un lâche séducteur,

Prononcés par ta bouche et trahis par ton cœur ,

Je dois les mépriser puisque tu les oublies !

Mais lorsque de Colchos les forces réunies

Poursuivaient sur les mers ta fortune et tes jours,

Que tu perdais la vie , enfin , sans mon secours,

MEDEE. U

Quand mon art tout-puissant, enchaînant la tempête .

Fit reculer les flots qui grondaient sur ta tête

Et t'amena vainqueur aux bords de ton pays,

Devais-je de Jason attendre un pareil prix ?

Tes jours n'étaient-ils pas le fruit de mon courage,

Ton salut mon bienfait, ta gloire mon ouvrage ?

Ton cœur n'était-il pas ma conquête et mon bien?

Pouvais-tu refuser de l'accorder au mien ?

Et cet amour fatal , dont ton âme volage

Va faire à ma rivale un criminel hommage ,

Si ces mêmes bienfaits n'ont pu le mériter ,

Mes crimes assez cher ont trop su l'acheter !

Et ton ingratitude à présent me l'enlève !

Et j'en serai témoin ! Non, non, barbare, achève,

Achève ! prends ces jours qui ne sont rien sans lui ,

Et commets à la fois deux crimes aujourd'hui !

JASON

A quelque injuste excès que s'emporte votre âme,

Jason ne sut jamais se venger d'une femme,

Et sa reconnaissance a pris soin de vos jours:

Athène à ma prière en épargne le cours ,

Pourvu qu'un prompt départ , suspendant sa vengeance .

Vous ravisse à ces lieux que votre aspect offense !

MIÎDÉE.

Moi, fuir ! moi, sans vengeance abandonner ces lieux!

h2 POÉSIES INÉDITES.

Perfide , tu devrais me connaître un peu mieux.

Eh quoi ! jusqu'à ce jour n'as-tu vu dans Médée

Qu'une femme aisément trahie, intimidée,

Et dont le faible cœur ne sût à ses malheurs

Opposer que des cris ou de stériles pleurs ?

Non , non, si jusqu'ici, pour de moindres offenses,

Le monde a retenti du bruit de mes vengeances,

Ne crois pas que ce cœur, vainement outragé,

Ingrat, pour Jason même ait aujourd'hui changé:

Plus l'offenseur fut cher , plus sanglant est l'outrage,

Et tu reconnaîtras mon amour à ma rage !

Tu trembles, tu frémis, je te vois frissonner...

Mes forfaits ont-ils donc le droit de f étonner?

De mon fatal amour que d! illustres victimes

Ont dû t' accoutumer à redouter mes crimes !

Et si , partant d'excès , j'ai voulu te servir ,

Juge par quels forfaits je saurai te punir !

Et la terre et l'enfer connaissent ma puissance ,

Et la terre et l'enfer serviront ma vengeance !

Mais, qu'ai-je besoin d'art pour combler tes malheurs?

Lâche , j'ai bien assez de mes seules fureurs.

Moi-même , dans le sein de ta coupable amante

J'irai porter ce fer , et ma main dégouttante

De ce sang à ton cœur si cher, si précieux ,

De ce spectacle horrible abreuvera tes yeux.

Moi-môme j'en viendrai jouir avec délice,

Et mes derniers regards auront votre supplice !

MEDEE. ko

JASON, en voulant s'éloigner.

Qu'entends— je, justes dieux!

MÉDÉE, se précipitant vers lui.

Hélas ! qu'ai-je donc dit?

L'amour et la fureur égarent mon esprit. Je ne me connais plus, ma raison m'abandonne. N'en crois pas ma fureur ! Non , cruel , non, pardonne, Pardonne ! vois Médée embrasser tes genoux ! Son amour sait trop bien te sauver de ses coups. De fureur et d'amour tour à tour possédée , Je ne me trouve plus, je ne suis plus Médée , Et cet art tout-puissant que l'on redoute en moi , Cruel , tu le sais trop , ne peut rien contre toi. Mais au moins si ton cœur , à la pitié sensible, A mes derniers désirs n'est point inaccessible , Si tu m'aimas un jour, ah ! barbare , permets Que Médée, à ton char attachée à jamais Comme une vile esclave à tes pieds enchaînée . Finisse près de toisa triste destinée : Soit qu'un nouvel amour arrête ici tes pas, Soit qu'entraîné bientôt vers de nouveaux climats, Tu voles vers la gloire à ta valeur promise, Que Médée à tes lois, à tes rigueurs soumise, Puisse au moins en tous lieux te prêter son secours, Par son art tout-puissant sauver encor tes jours,

hk POESIES INÉDITES.

Et, témoin d'un bonheur qui rend ma vie affreuse , En te servant du moins être moins malheureuse !

JASON

Non , c'en est fait, Madame , il faut nous séparer! Contre l'ordre des dieux cessez de murmurer. Le péril en ces lieux partout vous environne; Fuyez , c'est à ce prix qu' Athènes vous pardonne, Et que je puis enfin faire tomber vos fers : Mille chemins. Madame, à vos pas sont ouverts; Vivez , aller chercher sur des mers ignorées Des climats plus heureux , de nouvelles contrées Où vos crimes encor ne soient pas parvenus. Éteignez loin de moi des chagrins superflus, Et que les dieux enfin vous ôtent la mémoire D'un malheureux amour fatal à votre gloire ! Vivez....

(aux gardes). Vous, de ses fers allez la dégager.

MtDÉE.

Oui , je vivrai , cruel , assez pour me venger !

Ta cruelle pitié semble accroître ma rage ,

Et tes bienfaits pour moi sont un nouvel outrage !

On ôte les fers à Médée. Jason se retire.

MEDEE. 45

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