‹ Poésies inédites de LamartineChapitre 19 sur 82 · MÉDÉE, JASON · texte numérisé non relu

MÉDÉE, JASON

MÉDËE, se précipitant sur lut.

Non, non, je ne puis croire un horrible récit; Venez, Seigneur, venez éclaircir mon esprit. On dit — Dieux! je frémis à cette horrible idée — Que non content, Seigneur, d'abandonner Médée, Vous voulez de ses bras arracher aujourd'hui Ces deux fruits d'un hymen que vous avez trahi. Serait-il vrai, Seigneur, et votre âme parjure Ose-t-elle à ce point outrager la nature ?

JASON

Et qu'a donc ce récit qui vous doive étonner, Madame, et de mon sang ne pourrais-je ordonner

MÉDÉE

De ton sang! Que dis-tu? Non, tu n'es plus leur péri

Tu les as reniés en repoussant leur mère.

Ils ne sont qu'à moi seule, et lu ne peux, cruel,

Les enlever sans crime à ce sein maternel.

C'est le seul bien qui reste encore en nia puissance,

JASON

Les Grecs en eux, Madame, ont mis leur espérance, Ils aiment en mes iils le sang de leurs héros, Et Jason doit veiller sur des destins si beaux.

La Grèce hait en eux le sang d'une étrangère, Elle leur apprendrait à détester leur mère.

JASON

Puissent-ils ignorer notre fatal amour!

MÉDÉE

Puissent-ils le connaître et me venger un jour ! Mais non, rends-moi mes fils, et mon cœur te pardonne ; Je bénirai, cruel, la main qui m'abandonne, Je cacherai ma honte aux yeux de tes enfants. J'éteindrai devant eux tous mes ressentiments, J'étoufferai ma plainte, et leur paisible enfance, Conservant jusqu'au bout son heureuse ignorance, Apprendra de ma bouche à respecter ton nom. Moi-même à leur amour je dépeindrai Jason Jeune, beau, généreux, tel que la Grèce entière Admirait ce héros clans sa vertu première, Tel enfin que moi-même autrefois je le vis. Avant que ses serments indignement trahis. ..

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Mais je leur cacherai sa fatale victime.

Je dirai tes vertus, je leur tairai ton crime ;

Ma haine à leur aspect se verra désarmer,

Et je sens qu'à ce prix je puis encor t'aimer.

T'aimer! Oui, je le sens, quoiqu'ingrat et volage,

Ce que j'adore en eux c'est encor ton image.

J'en rougis. Mais ce cœur, qu'on ne peut maîtriser.

Nous fait chérir encor ce qu'on doit mépriser.

Hélas! traînant partout cette flamme funeste,

Laisse-moi quelque temps ce gage qui m'en reste,

Et ne m'enlève pas, du moins, dans un seul jour,

Ces derniers souvenirs d'un éternel amour.

Les dieux à peu de jours ont borné ma carrière.

Qu'au moins jusqu'à la mort ils consolent leur mère !

Qu'ils élèvent ma tombe, et que leurs jeunes mains

Cachent ma triste cendre à l'horreur des humains!

Hélas! je n'ai plus qu'eux dans toute la nature.

Pour sauver un ingrat, pour servir un parjure,

J'ai rompu tous les nœuds, brisé tous les liens,

Et tous tes ennemis sont devenus les miens !

El maintenant où fuir? où cacher ma misère?

Où promener un nom en horreur à la terre ?

Où trouver un appui pour ce nom odieux,

Si tu m'ôtes le seul que nie laissent les dieux?

Non, je saurai mourir avant qu'on m'en sépare !

Quoi, vous pourriez, grands dieux! voir un époux barbare.

Arrachant de mes bras ces enfants malheureux,

En faire à ma rivale un sacrifice affreux,

Ravir ces tendres fruits aux doux soins d'une mère,

Et les porter aux pieds d'une femme étrangère,

D'une rivale enfin!... Et toi, toi qui m'entends,

Dans ces fils malheureux si tu chéris ton sang,

S'ils sont de ton pays la gloire et l'espérance,

Peux-tu donc à ce point exposer leur enfance?

Sais-tu dans quelles mains tu les vas confier?

Au cœur d'une marâtre oses-tu te fier?

Ne sont-ils pas les fruits d'un sang qu'elle déteste?

Ne crains-tu pas... ô ciel! aveuglement funeste !

Je tremble... prêtez-leur, grands dieux! votre secours.,

Et rendez-moi mes fils ou terminez mes jours!

JASON

Qui peut commettre un crime aisément le soupçonna. A d'inj ustes frayeurs votre âme s'abandonne, Et, s'il fallait trembler pour ces fils malheureux, Je connais une main plus à craindre pour eux ! Mais pour veiller sur eux le ciel leur laisse un père : Ils connaîtront encor les bienfaits d'une mère : Creuse en a pour eux la tendresse et les dro its ; Et vous les avez vus pour la dernière fois.

Il s'éloigne

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