SCÈNE III
MÉDÉE , 1PHISE
MÉDÉE, seule.
Kh bien! ce dernier coup me rend tout mon courage. Que la vengeance enfin soit digne de l'outrage! Puisque son cœur se plaît à déchirer le mien, Trouvons un coup plus sûr pour arriver au sien, Surpassons ses forfaits, rendons crimes pour crimes, S'il se peut, à l'outrage égalons les victimes! Courons, et que ce fer, teint d'un sang qu'il chérit, Porte deux fois la mort dans son cœur interdit! Viens!...
IPHISE, se précipite pour la retenir.
Arrêtez! grands dieux! où courez-vous, Madame? Vous vous perdez, calmez le trouble de votre âme; Modérez ce courroux, reprenez vos esprits. Allez-vous vous livrer à tous vos ennemis? D'une aveugle colère enchaînez l'imprudence, Et pour mieux l'assurer, suspendez la vengeance.
MÉDÉE
Iphise, il est trop vrai, je ne me connais plus; Viens rendre quelque force à mes sens éperdus. Vous qui m'abandonnez dans ce moment suprême, Dùhix! dois-je donc aussi m'abandonner moi-même?
Elle se laisse tomber sur un siège.
Non, non, soyons Médée, en cet instant affreux, Et sachons nous passer des hommes et des dieux. Mourons, puisqu'il le faut! mais que toute la terre Se souvienne à jamais de mon heure dernière. Et que mon sort apprenne aux siècles à venir Si je sus me venger comme on me sut trahir!
Elle se lève.
IPHISE.
De ce juste courroux calmez la violence, Madame, et s'il se peut, contraignez-le au silence. Songez-vous en quels lieux vous osez éclater?
Songes-tu qui je suis et qui m'ose insulter?
IPHISE.
Je sens ainsi que vous l'excès d'un tel outrage; Je vois tous vos malheurs et ce cœur les partage, Madame ; mais enfin, dans cet instant affreux,
MEDÉE. 55
Même un reste d'espoir brille encore à mes yeux : Creuse auprès de vous a promis de se rendre...
MÉDÉE, avec fureur.
Quoi! Creuse en ces lieux! Eh bien, je vais l'attendre. Elle-même à ma main vient donc enfin s'offrir !
IPHISE.
Elle vient pour vous plaindre et pour vous secourir.
MËDÉE.
La pitié pour Médée est le dernier outrage.
IPHISE.
A ce dernier effort pliez votre courage.
MÉDÉE
Qu'espères-tu? Mon sort n'est plus entre ses mains: Misérable instrument de ses fatals desseins, Le ciel à mes malheurs a fait servir sa vie. Elle fut ma rivale et non mon ennemie ; Va, je la plains, Iphise, et je ne la hais pas.
IPHISE.
Je l'entends, dans ces lieux elle porte ses pas. Madame, contenez une aveugle colère.
MÉDÉE
C'est assez, va, je sais ce qui me reste à faire.