‹ Poésies inédites de LamartineChapitre 21 sur 82 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

CREUSE, MEDÉE, IPHISE

CREUSE

Je ne viens point ici pour offrir à vos yeux

Un objet dont l'aspect doit vous être odieux,

Madame ; une puissance à toutes deux fatale

De votre amie, hélas! m'a fait votre rivale :

Je rougis devant vous d'un bonheur qui vous nuit;

L'impénétrable ciel lui seul a tout conduit :

11 le sait, si par vous je dois être excusée !

Vous-même, vous savez si je fus abusée, .

Et par quel invincible et triste enchaînement

Le sort dans votre époux me montra mon amant.

A ce funeste amour je me livrai sans crime,

Hélas! et maintenant, malheureuse victime

Du courroux paternel et de l'ordre des dieux,

J'achève avec effroi cet hymen odieux.

Ces nœuds tant désirés n'ont plus pour moi de charmes.

Oui, j'abhorre un bonheur qui vous coûte des larmes, Et, tout en avouant un malheureux amour, Je ne demande au ciel que la mort en ce jour. Et cependant, tandis que cet hymen s'apprête, Qu'Athènes se prépare à cette horrible fête, Que tout aigrit ici votre juste douleur, Et «pie peut-être enfin vous accusez mon cœur, Échappant aux regards d'un amant et d'un père, Je viens plaindre en secret un destin trop sévère, Exhaler des chagrins qu'on me force à cacher, Et partager des pleurs que je voudrais sécher!

MÉDÉE, fièrement et ironiquement.

Madame, de mes maux je n'accuse personne,

Et ce cœur offensé vous plaint et vous pardonne :

lu dédaigneux oubli saura sécher mes pleurs,

Et je n'ai pas besoin d'autres consolateurs.

J'ai trop senti peut-être une cruelle injure.

Mais ce cœur est trop lier pour pleurer un parjure :

Dès que d'un autre feu l'infidèle est épris,

Je ne sens plus pour lui qu'horreur et que mépris.

Dans l'innocent objet d'une flamme fatale,

Madame, je ne crois plus voir une rivale;

Je ne dispute pas un bien si précieux

Et cède sans regrets un cœur vil a nies yeux.

Mais ce (pie je ne puis abandonner de même,

Ce qui cause mes pleurs, eu ce moment suprême, Ce sont mes fils, Madame, à mou amour ravis,

En pleurant.

D'un hymen détesté rejetons trop chéris. Vous connaîtrez un jour tout l'amour d'une mère, Madame, et si jamais un destin trop sévère Arrachait de vos bras vos enfants malheureux, Hélas! vous jugeriez de mes tourments affreux.

CREUSE

Que ne puis- je, grands dieux! tarir ses justes larmes!

MÉDÉE

Vous le pouvez, Madame; au nom de mes alarmes,

Au nom de l'amitié qui nous unit un jour.

Prenez soin de ces fruits d'un malheureux amour.

Ils vous sont confiés : veillez sur leur enfance.

D'une mère auprès d'eux remplacez la présence,

Et que leurs jeunes ans retrouvent près de vous

Ces doux soins que mon cœur, hélas! trouvait si doux!

Soyez pour leur faiblesse un appui tutélaire,

Madame, et quelquefois parlez-leur d'une mère :

N'éteignez pas en eux un faible souvenir

D'un nom trop malheureux qu'ils auraient dû chérir,

E\, s'il faut leur cacher une fatale histoire,

De mon amour, du moins, laissez-leur la mémoire.

Mais c'est trop peu, Madame, en ces moments affreux. Accordez plus encore à ce cœur malheureux : Donnez de vos bontés une preuve dernière Et ne repoussez pas une juste prière; Que de votre pitié j'éprouve les effets : Quand je pars, quand je vais les quitter pour jamais. Permettez qu'à mes yeux on les présente encore. Vous fléchirez sans peine un cœur qui vous adore. Obtenez-moi de lui qu'en ces derniers moments, Pour la dernière fois, j'embrasse mes enfants!

CREUSE

Que me demandez-vous, hélas!

MÉDÉE

Eh quoi! Madame, D'où naît en ce moment ce trouble de votre âme? Quoi, ce dernier bienfait que j'ose demander?...

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