‹ Poésies inédites de LamartineChapitre 48 sur 82 · SCENE II ZORAIDE, CONRAD, ERNEST, suite · texte numérisé non relu

SCENE II ZORAIDE, CONRAD, ERNEST, suite

COXRAD, se précipitant aux genoux de Zoraïde.

L'ordre de Zoraïde en ce palais m'appelle ! Moment cher et fatal! je parais devant elle : Je la revois, ô ciel! et je lui fais horreur!

Non, connaissez-la mieux; relevez-vous, Seigneur. Je vois un ennemi dans un héros que j'aime. Je ne prononce pas. Qu'il se juge lui-même ! Le parti qu'à ma voix il va prendre en ce jour Dira seul s'il fut digne ou de haine ou d'amour.

Z0RA1DE. 131

CONRAD

Voyez un ennemi, mais non pas un perfide; Mon bras est à mon Dieu, mon cœur à Zoraïde. Quel que soit le parti qu'ait dû servir ce bras, Princesse, plaignez-le, mais ne l'accusez pas.

In guerrier tel que vous se doit à sa patrie ;

On ne peut l'accuser quand il s'y sacrifie.

Je le sais. Cependant, lorsqu'au camp des chrétiens

L'amour allait unir vos destins et les miens,

Et lorsque, me quittant pour me rendre à mon père,

Nous mêlions à nos pleurs les noms d'époux, de frère,

Avais-je dû m'attendre à vous voir en ces lieux

Démentir aussitôt de si tendres adieux?

Et sans vouloir vous faire un injuste reproche,

Était-ce à vous, Seigneur, d'attaquer Antioche?

Ne pouviez-vous porter vos coups en d'autres lieux,

Et fallait-il mon sang pour contenter les dieux?

CONRAD

Hélas! soumis aux lois d'un devoir trop sévère, Ce que j'ai fait, sans doute il a fallu le faire. Quand le ciel a parlé, quoi qu'il puisse souffrir, Un guerrier parmi nous ne doit plus qu'obéir.

Obéir! Ainsi donc s'il t'ordonnait encore De plonger un poignard dans ce cœur qui t'adore, A la voix de ce Dieu, ton bras obéissant Viendrait sans balancer se plonger dans mon sang!

CONRAD

Qui? moi qui, pour sauver à vos yeux quelques larmes, A verser tout mon sang aurais trouvé des charmes, Que j'aille de vos jours, exécrable bourreau...

En se tournant vers Ernest.

Quel cœur résisterait à cet affreux tableau ?...

Eh bien! ce que j'ai dit, cruel, tu vas le faire : Quand ta main sans pitié vient immoler mon père, Lorsque, sur les débris de son trône écroulé, Sous le fer des chrétiens son sang aura coulé, Penses-tu que j'hésite un moment à le suivre? Que pour son meurtrier ce cœur consente à vivre? Qu'on m'entraîne, à la voix d'un prêtre criminel, Aux pieds de vos autels teints du sang paternel? Non, cruel, non, ton Dieu, rassasié de crimes, De tes mains à la fois recevra deux victimes; Et le coup qu'à mon père aura porté ton bras Sera le môme coup dont tu me frapperas.

ZORAIDE. 133

CONRAD

Dieu! je me fais horreur! Qu'avez- vous dit, Madame?

Eh quoi ! de ce tableau je vois frémir ton àme ? Tout barbare qu'il est, ton cœur a frissonné ; Des crimes qu'il prépare, est-il donc étonné ? Eh bien! si sur ce cœur qu'étonne ma présence L'amour ou la pitié gardent quelque puissance, Si tu frémis du coup que ton bras va porter, Arrête, et jusqu'au bout daigne encor m'écouter : Je ne veux point, usant de trop indignes feintes, Te cacher nos périls ou te voiler nos craintes. Il est vrai, ces remparts, attaqués par vos coups, Sont prêts en s'écroulant à nous livrer à vous ; Ces palais fastueux où régna mon enfance, Nos temples, nos trésors, vont être en ta puissance ; Ils n'ont plus, pour tromper l'attente des vainqueurs, Qu'une femme, un vieillard, trop faibles défenseurs, Trop indignes rivaux pour augmenter ta gloire; Anlioehe en un mot te cède la victoire. Tout, jusqu'à ses dieux même, a trompé son espoir, Et pour la renverser tu n'as plus qu'à vouloir. Ordonne maintenant, .le dois du moins t'apprendre A quel prix en les mains tu la verras se rendre : N'espérez pas, chrétiens, que nos lâches soldats

Aux fers de leurs vainqueurs aillent tendre les bras, Qu'au sein de l'esclavage et de l'ignominie Ils traînent, vils captifs, une honteuse vie : Tout guerrier généreux est maître de son sort, Tous à la servitude ils préfèrent la mort, Tous jurent de mourir aux pieds de leurs murailles, Et vous n'aurez conquis qu'un champ de funérailles. Ces palais embrasés s'écrouleront sur vous ; Sous leurs débris sanglants nous aurons péri tous ; Vos soldats, enflammés de la soif des rapines, Ne se partageront qu'un monceau de ruines, Ils ne trouveront plus qu'un horrible désert; Et le premier spectacle à tes regards offert Sera ce corps sanglant, couché sur la poussière, Et demandant vengeance à la nature entière : Voilà ce que ce jour doit offrir à tes yeux. Regarde ta victime, et poursuis si tu peux!

CONRAD, à part et égaré.

Dieu cruel! je ne puis t'obéir davantage, Je suis vaincu, je cède à cette horrible image. C'en est fait!...

ERNEST, à part.

Dieu puissant, de ce cœur combattu Raffermis le courage et soutiens la vertu !

Eh bien ! contre famour trop longtemps endurcie, La pitié rentre enfin dans ton âme attendrie. Zoraïde à ces pleurs reconnaît son amant. J'ai vaincu, cher Conrad, vois le prix qui t'attend :

En tombant à ses genoux.

C'est moi, c'est Zoraïde à tes pieds expirante, Qui vient te conjurer, d'une voix suppliante, De recevoir ici, pour prix de son bonheur, Et son trône, et ses jours, et sa vie, et son cœur! Ce cœur depuis longtemps a partagé ta flamme : Tes yeux avaient trop su le lire dans mon âme, Quand, d'un père irrité déplorant les rigueurs, Ma flamme en te quittant éclata par mes pleurs. Ce père, enfin fléchi, souscrit à ma tendresse, Tu lui prends son bonheur, il te rend ta maîtresse; Dans le plus abhorré de tous ses ennemis Il me donne un époux, il ne veut voir qu'un fils, Si, touché de ses maux, si, vaincu par mes larmes, Des chrétiens loin de lui tu détournes les armes. Ah! n'y résiste pas! Cher Conrad, souviens-toi De ces jours où le sort me sépara de toi, De nos tristes adieux (pie prolongeaient nos larmes, De notre désespoir, de nos tendres alarmes, De ces garants sacrés par ta bouche attestés, De tes serments surtout si souvent répètes.

Tu jurais qu'en dépit du ciel et de la terre

Tu viendrais m'arracher jusqu'aux bras de mon père;

Tu jurais de mourir ou de vivre pour moi.

Tes serments sont remplis : Zoraïde est à toi,

Tes bienfaits et l'amour sont le nœud qui l'enchaîne.

En quelque lieu du monde où son amant l'entraîne,

Soit qu'il vienne régner en ces heureux climats,

Soit qu'aux pôles glacés il conduise mes pas,

Zoraïde, à jamais te consacrant sa vie,

Partout où tu seras trouvera sa patrie !

Aux vertus de ton cœur formant bientôt le sien,

Ta loi sera ma loi, ton Dieu sera le mien !

Et, trahissant le dieu qu'encensa ma jeunesse,

Je deviendrai chrétienne à force de tendresse .'

Réponds- moi... Quoi ! ton front de nouveau s'obscurcit !

Tu tétais...

CONRAD, après un moment de silence agité.

Je succombe et demeure interdit.

Exiges-tu, grand Dieu! cet affreux sacrifice? Et n'es-tu pas déjà content de mon supplice?

ERNEST

Fuyez, fuyez, Seigneur, ces détestables lieux Et ne prolongez pas ces dangereux adieux. Le Dieu que vous servez l'ordonne par ma bouche, Sa force vous soutient...

ZORAIDK. 137

Tais-toi, chrétien farouche!

Trop barbare ennemi, j'aurais vaincu sans toi !

CONRAD, appuyé sur Ernest qui veut l'entraîner.

Que tardons-nous? Fuyons!

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