‹ PoésiesChapitre 2 sur 23 · SUR SAINT-LAMBERT · texte numérisé non relu

SUR SAINT-LAMBERT

se retira dans sa jolie maison de eampagne à Eaubonne ( vallée de Montmorency ) , où il eut le bon- Leur d'être oublié des révolutionnaires, et de vivre environné des soins assidus de madame d'Houdctot. En janvier i8o3, lorsque l'Académie française, cou stituée sur de nouvelles bases, fut comprise, comme classe de la littérature française , dans les quatre sections de l'Institut, Saint-Lambert fut appelé à en faire partie ; mais il mourut quelques jours après , le 9 février i8o3 , dans sa quatre-vingt-sixième année.

Outre les ouvrages dont nous avons parlé, Saint- Lambert a publié un Essai sur le luxe , qu'il destinoit à l'Encyclopédie ; les Fêtes de V Amour et de l'Hymen, comédie-ballet, qui eut peu de représentations ; des Mémoires sur la vie de Bolingbroke ; et enfin, un long traité de philosophie, auquel il avoit travaillé pendant plus de quarante ans, et qui parut en 1797 et 1800, sous ce titre : Les Principes des mœurs chez toutes les Nations , ou Catéchisme universel. Ce livre étoit entièrement inconnu du public , lorsque le jury nommé , en t8o6 , par le gouvernement impérial pour adjuger les prix décennaux, s'avisa de

vi NOTICE SUR SAINT-LAMBERT.

lui décerner le grand prix de morale. Cette décision qui excita une surprise et un scandale général ne put faire vivre un ouvrage rpii méritoit si peu un tel honneur, et il n'y en a pas encore aujourd'hui qui soit moins lu que le Catéchisme universel.

J e présente au jugement du public un ouvrage d'un genre dans lequel les François ne se sont pas encore essayés. Plusieurs hommes de lettres et de goût ont pensé que les détails de la nature et de la vie champêtre ne pouvoient être rendus en vers françois : mais j'avois fait peu de réflexions quand je commençai mon poëme; j'étois jeune, et ce que ces hommes éclairés jugeoienl impossible ne me parut pas même difficile.

Élevé à la campagne , dans un pays peuplé d'heureux cultivateurs, je n'ai vu dans mon enfance que des objets champêtres et des hommes contents de leur état; j'ai vu de bonne heure les révolutions, les phénomènes, les beautés, les bienfaits de la na-

turc, el je ne les ai point vus avec indifférence. Ovide, Virgile, Lucrèce, Horace, me charmoient par les tableaux de la campagne qu'ils ont répandus dans leurs ouvrages ; j'essayai de les imiter : les couleurs d'un beau soir, l'éclat et la fraîcheur du malin , le moment d'une récolte abondante , devinrent les sujets de mes vers. J'étois dans l'âge où on chante ce qu'on aime ; j'avois un plaisir à peindre les objets qui avoient frappé mes sens ; j'avois la passion de peindre. Si j'ai pris ma passion pour du talent, c'est un malheur que je partage avec plus d'un artiste, et qui mérite de l'indulgence.

Faire des vers ou en écouter est un plaisir pour tous les hommes tant qu'ils restent sensibles. Il y a peu déjeunes gens qui n'aient fait des vers ; il n'y a pas de peuplade de sauvages en Amérique et en Afrique, de peuple barbare en Asie, et de nation policée en Europe , qui n'ait sa poésie et ses poètes.

Les habitants d'une contrée féconde , sous un climat tempéré, cultivèrent les premiers la poésie champêtre x ; Daphnis et Théocrite étoient de Sicile.

i L'auteur anglois qui embellit ce qu'il traduit île ma prose et de mes vers, pense que la poésie pastorale n'a pu naître

Chez ces peuples heureux, dont les occupations étoient douces et tranquilles , les hommes qui étoient nés avec le talent de la poésie célébrèrent leur bon-

que chez des peuples policés depuis long - temps , et qui avoient comparé les avantages et les inconvénients du séjour des campagnes et des villes.

Je crois que la poésie pastorale n'a pu être perfectionnée que chez des peuples policés, et que si Théocrite et Virgile n'avoienl pas vécu, l'un à la cour de Ptolémée-Philadelphe , et l'autre à la cour d'Auguste, ils auroient moins senti le prix de la campagne et les charmes d'une vie libre et pure.

Mais je suis persuadé que l'abondance des fruits ou des moissons, le retour du printemps , etc. , ont été chantés d'abord par des peuples cultivateurs et pasteurs.

La poésie est plus naturelle à tous les hommes qu'on ne le pense ; elle est commune chez les peuples sauvages , qui sont plus près que nous de la nature.

La guerre, menaçant toujours d'une destruction entière leurs foibles sociétés , y est accompagnée d'une crainte et d'une fureur excessives.

Leur passion pour la vengeance est extrême , parccque , n'étant protégés ni par une puissance réelle ni par les lois , la terreur qu'ils inspirent est leur seule protection.

Souvent menacés de la disette , souvent réduits à souffrir les plus grandes extrémités de la faim , une pèche, une chasse heureuse , la récolte des fruits , leur donnent une joie que les mêmes événements n'excitent point parmi nous; ils s'as-

heur et leur tranquillité; en chantant leurs plaisirs, ils parlèrent de la nature, à qui seule ils les dévoient : contents de leur état, ils en rappelèrent les circon-

semblent souvent , et leurs passions communes , éclatant H* brement dans leurs assemblées , s'augmentent, s'exaltent, et deviennent de l'enthousiasme.

Leurs passions , qui sont en petit nombre , mais extrêmes , et qui ne sont point gênées par la contrainte , paroissent donc dans toute leur énergie.

Les mots de leur langue , qui n'ont point encore passé d'un idiome à l'autre , sont plus véritablement les signes des choses , ils sont plus imitatifs.

Les sauvages généralisent peu, n'ont que peu d'idées abstraites , connoissent peu les distinctions , les nuances des passions et des différentes qualités de l'aine. Ils n'ont guère de mots que pour exprimer les objets sensibles , et c'est des objets sensibles qu'ils empruntent nécessairement leurs expressions lorsqu'ils ont à peindre les nuances des passions , des caractères.

C'est dans ce langage qu'ils parlent de leurs victoires , de leurs haines , de leurs desseins , de leur joie , etc.

Que manque-t-il à des discours passionnés , figurés , remplis de métaphores et d'images , pour être de la poésie ? la mesure ; et elle est naturelle à tous les hommes.

Par-tout l'homme se plaît à partager le son et le mouvement en temps égaux. Si je parcours un espace étendu et libre , j'y tourne et reviens sur le même terrain.

PlÉLIMINAIfel

•tances; toutes les intéressoienl : il n'y eut ■Demi détail de la fie pastorale qui leur paroi indigne «!<" leurs chants; ils n'imaginoienl pai une mira natnre

.le vdis l'homme ih'sieuvri , tranquille sur son »irge l.i iicr r par <1< s iniiiiM ■ment s périodiques nu m jambe ou ton

liras -, j'entendi la laboumu m traçant »v sillons , l'artisan à son atelier, chantai <i répétât nu air aui paroles, un air

monotone, et dont l.i mesure e-t li -.inl milite.

Cette passion d'nsserrir à la mesure les diseours , les tons, les mouvements , a peut-<tre il, s i NMai ph\«i.|in*. la *ic s'entretient par les moiivi un ut s n :;li I de plusieurs muet ees iiiiiiiM'iiKiils ,l< (< imiiienl peut-être a d'autres n.

menti du même genra-

La mesure njiiul. e au mou\ i un fit il au MM donne le n. de COQtinuar l'on et l'autre sans \ faire heaueoup d'.illention ; alors on lait a -la-fois lisait- de plusieurs de H ou i liante et on travaille , l'espi il pense , et le i OTM a. il | ou a plus \ i\i nient le sent mien t de son existent e , il pat raison seule on est plus heureux.

Voilà une cause morale de notie amour pour la mesure . il en a d'aulics du même Relire.

les nommai M Mat aperçus que II mesure umenoit foret un nt leur altenlioii au diseours, au chant mes un . et ils se sont servis d'elle pour fixer les esprits de eeut i|ui les eeoutoient .

Ils ont eonnu que la mesure donnoit du Jecours ù la me-

que celle de ces campagnes qui suffisoient à leurs besoins, ni d'autres mœurs que celles de ces parents, de ces amis, de ces voisins, qui leur éloient

moire , et ils y ont soumis les discours qu'ils craignoient d'oublier.

Ils ont vu que , lorsque la mesure n'ôtoit rien à la vérité et à la justesse de l'expression , elle donnoit le plaisir d'admirer la difficulté vaincue, et ajoutoil à l'énergie.

Ils ont dont mesuré les discours qui célébroient leurs victoires ou leur joie , et qui exprimoient leurs douleurs ou leurs craintes.

Ils ont eu des poèmes , et ils ont senti que le chant ou le récit des vers les remplissoit des mêmes sentiments qu'ils auroient éprouvés au moment même des événements que célébroient les vers.

Quand ils n'ont pas eu des événements réels à chanter, ils ont imaginé des poèmes qui excitoient en eux de fortes émotions ; et ce besoin de produire ou de reproduire en soi des sentiments, ce besoin qui a souvent donné la naissance aux arts d'imitation , a fait naître la poésie d'invention.

La plupart des poètes ont inventé des sujets effrayants ou pathétiques, pareeque le plus constant des besoins de l'homme est de se trouver sensible, et que la douleur lui fait connoitre toute retendue de sa sensibilité.

Biais l<s poètes ne se sont pas bornés aux chants lugubres. La mémoire du plaisir est une des consolations que nous donne la nature : plusieurs poètes ont chanté leurs plaisirs ,

chers. Leurs peintures étoient naïves comme leurs mœurs ; elles avoient de la vérité , mais de la rusliticilé. Ils peignoient avec exactitude, quelquefois même avec grâce : mais ils peignoient pour eux ; et leurs poèmes, qui dévoient charmer de simples pasteurs, dévoient moins plaire à des peuples polis.

Lorsque plusieurs petites nations sont englouties par une seule, quand les guerres et le luxe ont succédé au calme et à la simplicité de la vie champèlre , aussitôt que les habitants de la campagne oui été opprimés, et que les agriculteurs n'ont été que des esclaves, leur vie et leurs mœurs ont cessé d'être les objets de la poésie.

Dans ces beaux siècles où le génie féconde 1» s arts, polit le luxe, embellit les villes et la société, la campagne est oubliée : ceux qui la chantent ne sont pas écoutés : trop peu d'hommes s'occupent de la nature pour que les poètes soient tentés de la peindre.

pareeque les chanter c'étoit en jouir encore : dans Penthou siasme que leur inspiraient le printemps après un long hiver, une récolte abondante après la disette , la vie douce et paisible après les dangers , les habitants de la campagne ont célébré leur bonheur, ou, dans les temps inoins heureux , iU se sont consolés par des fictions agréables.

Mais clans les siècles de discussion et de raison qui doivent succéder à ceux du génie , quand les plaisirs du luxe sont réduits à leur juste valeur, lorsqu'ils inspirent moins d'enthousiasme pareequ'ils sont mieux connus, on sent davantage le prix de la vie champêtre; on sait mieux ce qu'on doit à l'agriculture : ses occupations sont honorées; la paix, l'innocence, qui les accompagnent, sont regrettées.

Des sybarites , ennuyés de leurs vices et de leurs intrigues , aiment à voir l'homme simple et sans artifice découvrant sa manière de sentir et de penser. Ils aimeroient les tableaux de la campagne, quand ils n'auroient que le mérite de présenter des objets nouveaux.

C'est dans un temps à peu près semblable à celui dont je parle , que Virgile a fait ses Églogues et ses Géorgiques ». La poésie champêtre est donc culti\ ée avant que les sociétés se forment eu grands peuples , et lorsque ces peuples ont presque usé les plaisirs communs dans les grandes sociétés.

i Ceux qui ne savent pas le latin peuvent aujourd'hui lire rc noime avec plaisir clans la traduction facile , élégante et harmonieuse de M. Delille.

Je sais que l'Italie n'étoit pai dam l'une ou rtntre de ces situations lorsqu'elle i donné l'Amint» . la Philis de Sciro, le Pastor fido : mais <• - , n'ouï de champêtre que le nom; on u \ troène ni 1rs tableaux « 1 « ■ la campagne, ni la Dsanirsd habitants. Dans les Egloguesdc Hacan,d< v> et de Fontenelle, on voit que les aoteuri uni imité les anciens el les Italiens, el non pas lu ualui Dans ce liècle, !<■ simple, l'en ..mi , l'harmonieux

Métastase el l'abbé Frugoni ont (ail de petit

vrages remplis * I « • tableaux de la campagne les plus liants et les plus vrais; «-u Angleterre, I liomsou el Philips ont relevé la poésie champêtre : m Ulemagne, MM. Haller el Gessuer lui dunneni un éclat qu'elle n'avoit [>.•-. eu depuis \ il

Elle n'a plus la rusticité qu'elle .i\(..t autrefois; elle n'a pas l'affectation , le précieux, l'esprit Eaux, qu'elle a eus dansées deux siècles précédents : ette peint la nature el îles mœurs vraies, niais embellies. Les poètes que je viens de nommer ne bramai paa leurs persouuages, niais ils lus fhoiiisscnt : ils m 1rs déguisent point , mais ils les présentent du coté «pu doit plaire. Ils ont laii pour leurs laboureurs <t leurs lui -ers ce que Racine et Voltaire ont i.m

pour leurs héros. Nous trouvons dsjH les nus H le*

io DISCOURS

autres notre espèce ennoblie, et jamais exagérée : ce sont des hommes qu'on n'a point vus, mais qu'on peut se flatter de rencontrer. Ils sont tels qu'on les demande, tels qu'ils devroient être, et qu'on l<> espère.

La poésie champêtre s'est enrichie dans ce siècle d'un genre qui a été inconnu aux anciens.

La philosophie a, pour ainsi dire, agrandi et embelli l'univers; on peut le regarder avec plus d'enthousiasme que dans les siècles d'ignorance. Le progrès des sciences comprises sous le nom de physique, l'astronomie, la chimie, la botanique, etc., ont fait connoitre le palais du monde et les hommes qui l'habitent. Depuis que l'homme a trouvé dans la nature des richesses nouvelles, il a soupçonné qu'il en pouvoit découvrir encore , et il a observé tous les êtres avec une attention curieuse. Des philosophes éloquents ont rendu la physique une science agréable; ils en ont répandu les idées, elles sont devenues populaires. Le langage de la philosophie, , reçu dans le monde, a pu l'être dans la poésie ; on a pu entreprendre des poèmes qui demandent une connoissance variée de la nature, et leurs auteurs ont pu espérer des lecteurs. Les Anglois et les Allemands ont créé le genre de la poésie descriptive :

PRELIMINAIRE. s*

les anciens aimoient et chantoient la camp.. nous admirons «i nous chantons la nature.

Ce genre nouveau a sa poétique, qui ■ i -: lui i étendue ; il a sans doute ses règles, m - priai ipes. Je ne prétends pas les donner : mais qu'il ma *<»it permis de faire quelques réflexions.

La poésie descriptive doit, comme louti très, se proposer d'émouvoir, el <le graver dus le cour el la iiiénioire des hommes, des rél • I • - < I

sentiments utiles ou agréables.

Le spectacle de la nature peu» donner diffi n nu -

émotions.

Elle esi sublime dans l'iaunmfsité des ciens ei des

Biers, dans les \asles déserts, il a lis l'espaOC . dan- les

ténèbres, dans sa force el sa fécondité sans bornes^

et dans la multitude intime det eln >. 1 Ile es| mi-

1)1 i me dans les grands phénomènes, comme les tram bleinenis de terre, les volcans, Ns débordements, les tempêtes. Klle est sublime dès qu'elle peut don

lier des sensations qui excitent en nous | étonne nient el la crainte.

Elle est grande el belle lorsqu'elle doqi présente un espace étendu , mais que l'imagination peul tel miner; de riches plaines, de belles montagnes, un pays varié, cultivé, peuplé, qui nous promet vies

i2 DISCOURS

biens, la sécurité, et le bonheur. Elle est grande et belle, lorsqu'elle nous donne des sensations qui excitent l'admiration et l'amour.

Elle est aimable et riante dans un espace fertile et borné, dans un vallon frais et orné de fleurs, sur un coteau parsemé de différentes sortes de verdure ; dans un jardin que le lu\e n'a point trop paré; enfin dans les lieux où elle nous promet du plaisir, et nous donne d'abord des sensations agréables.

Elle est triste et mélancolique lorsqu'elle excite en nous peu de sensations et nous donne peu d'idées; lorsqu'elle nous occupe de bruits monotones; lorsqu'elle est peu variée ; lorsqu'elle nous laisse trop à nous-mêmes; lorsqu'elle est moins un vaste désert qui nous effraieroit , qu'une solitude qui nous laisse tranquilles ; lorsqu'elle ne nous promet ni richesses ni plaisirs.

D'après ces observations, le poëte peut connoitre comment ses descriptions peuvent émouvoir, et1 quelles émotions elles peuvent donner.

Il fera moins des descriptions que des tableaux, et il faut que ces tableaux n'aient qu'un seul caractère. Dans le moment où le poète veut peindre, il doit m- pénétrer d'un seul sentiment, et composer1 • le manière que toutes les parties et la couleur de

PRÉLIMINAIRE. i3

son tableau concourent à exciter ce sentiment. Il ne parlera pas du geai et de la pie dans la peinture des concerts agréables du printemps. Il oubliera les querelles grossières des paysans lorsqu'il peint les plaisirs d'une moisson.

Il faut faire pour la nature physique que nous

avons sous nos yeux ce qu'Homère, le Tasse, nos

poètes dramatiques , ont fait pour la nature morale;

| il faut l'agrandir, l'embellir , la rendre intéressante.

Vous agrandirez la nature si vous la montrez de temps en temps dans le moment où elle est sublime ; et si votre plan ne vous permet pas de la saisir souvent dans ces moments , jetez à travers vos paysages les idées de l'espace , de l'ordre général , de l'infini , du mouvement ou du silence universel.

Vous embellirez la nature si vous rassemblez dans un espace étendu, mais limité, ses beautés et ses richesses : c'est ce qu'Ovide a fait dans sa description de la vallée de Tempe; Homère dans les jardins d'Alciuoùs ; l'Arioste dans l'ile d'Alcine ; le Tasse dans l'ile d'Armide; Milton, mieux qu'eux itous, dans la description du jardin d'Éden.

Vous rendrez la nature intéressante si vous la peignez toujours dans ses rapports avec les êtres sensibles; si dans vos descriptions vous répandez quel-

ques vérités de physique et de morale , quelques idées qui éclairent les hommes, des principes d'économie, des sentiments honnêtes ; enfin si vous ne la peignez jamais sans être rempli vous-même du sentiment qu'elle doit inspirer comme sublime, grande , triste , pauvre , riche , agréable , ou belle.

Il faut ménager des contrastes ; ils feront un plaisir extrême s'ils sont bien placés. Peignez des eaux , une forêt fraîche et sombre , après avoir peint l'excès de la chaleur : le lecteur vous suivra volontiers sousi vos ombrages ; il sera charmé de se dérober avec vous au feu du soleil brûlant et à l'aridité de la terre Vos contrastes plairont lorsqu'ils donneront au lecteur un sentiment nouveau ,'une sensation nouvelle, dans le moment où il les demandoit.

Les contrastes du riant au beau , du grand à l'agréable, de l'agréable au mélancolique, ne donnent pas de vives émotions ; mais ils plaisent , parcequ'ils répandent de la variété , et il faut en répandre beaucoup dans votre ouvrage.

Le contraste qui fera le plus d'impression , c'esl celui du sublime et du terrible avec le riant et k beau : mais il faut rarement en faire usage ; i° pareeque ce contraste est rare dans la nature; 20 pareeqçe le premier effet du sublime est l'étonnemenl

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et que si le sublime devient fréquent il n'étonne plus.

Il ne faut employer ce genre de beautés que pour réveiller de temps en temps la sensibilité du lecteur. Après avoir éprouvé de la crainte, une sorte de peine, de l'étonnement, il se trouvera plus sensible , il recevra plus vivement les impressions agréables.

Je crois qu'au milieu des descriptions on peut placer quelquefois, mais rarement, des tableaux qui rassembleroient une foule d'images voluptueuses et terribles, qui agiteroient l'ame en sens contraires, et la feroient passer rapidement du plaisir à la douleur : tel seroit le tableau d'une bataille livrée dans le printemps, et au milieu d'une plaine enrichie et parée de tous les présents de cette saison.

Une suite de descriptions cbampèlres lasseroit l'attention du lecteur le plus amoureux de la campagne. Après avoir parcouru votre galerie de paysages, il demandera des tableaux d'histoire ; il s'ennuiera de vous suivre dans vos solitudes ; il voudra voir l'homme, et quelquefois le voir en action.

Il faut donc placer dans les paysages et dans les intervalles l'homme champêtre, ses mœurs, ses travaux, ses peines, et ses plaisirs.

Il n'y faut pas placer de malheureux paysans ; ils n'intéressent que par leurs malheurs; ils n'ont pas

t6 DISCOURS

plus de sentiments que d'idées ; leurs mœurs ne sont pas pures ; la nécessité les force à tromper : ils ont cette fourberie , cette finesse outrée , que la nature donne aux animaux foibles et qu'elle a pourvus de foibles armes. Parlez d'eux , mais ne les mettez que rarement en action , et sur-tout parlez pour eux.

Il y a dans les campagnes de riches laboureurs , des paysans aisés : ceux-là ont des mœurs. Ce sont, dit Cicéron, des philosophes auxquels il ne manque que la théorie : la peinture de leur état et de leurs sentiments doit plaire à l'homme de goût , c'est-àdire à l'hounète homme éclairé et sensible.

Il y a un ordre d'hommes dont les poètes champêtres n'ont jamais parlé : ce sont les nobles , dont les uns vivent dans les châteaux et régissent une terre , et dont les autres habitent de petites maisons commodes, et cultivent quelques champs. Je suis étonné qu'on ne les ait point mis à la place de ces bergers d'Arcadie, de Sicile, des bords du Lignon; personnages fantastiques, aussi loin de nous que lest sylphes et les salamandres. M. de Fontenelle, en choisissant les acteurs de ses Eglogues dans la non blesse , auroil pu leur donner sa délicatesse et soûl esprit sans blesser la uaisemblance ; ils auroient pul

PRÉLIMINAIRE. i7

• -m galants sans être ridicules. Ils seraient intéressants pour les lecteurs, pareequ'ils sont des hommes plus près d'eux et de leur état.

On peut aujourd'hui donner des vertus cl des lumières aux nobles de la campagne ; ils s'éclairent de jour en jour, et n'en sont que plus heureux. Le tableau du bonheur dont jouissent ceux d'entre eux qui ont l'esprit sage, pourrait charmer les âmes honnêtes , que blesse dans les villes le spectacle des succès du vice. Combien d'hommes , et même dans les premières classes, ont senti que les jouissances de la vanité et des plaisirs frivoles retranchoient à leur liberté , à leur repos , et quelquefois à leur vertu ! Combien d'habitants des villes , s'ils voy oient le tableau du gentilhomme champêtre, ne se diroientils pas : Je ne suis pas aussi heureux que lui , et je pourrais l'être !

On doit assortir les épisodes aux paysages. I II y a de l'analogie entre nos situations, les états le notre ame, et les sites, les phénomènes, les états 5 le la nature.

n Placez un malheureux dans un pays hérissé «le

). ochers , dans de sombres forêts , auprès des tor-

I culs, etc. ; ces horreurs feront une impression qui

"il s'unir aux impressions de terreur ou de pitié

qu'inspire le malheureux , et augmenter l'émotion du lecteur.

Placez des jeunes gens amoureux sous de riants berceaux , sur des fleurs , dans un pays heureux , sous un ciel pur et serein , etc. ; les charmes de la nature ajouteront au sentiment voluptueux qu'inspirent les tableaux de l'amour.

Il y a d'autres analogies ; mais elles se présenteront à tout le monde, et il suffit d'indiquer cette source négligée de beautés nouvelles.

Vous pouvez quelquefois faire contraster la situation du personnage et le lieu de la scène, placer le plaisir au milieu des horreurs, la tristesse dans1 le jardin des délices ; et vous ferez alors de ces tableaux qui agitent l'ame en sens contraires , qui la touchent et la font rêver.

Si la poésie descriptive doit émouvoir, elle doit1 instruire.

Il ne suffit pas de répandre dans un poëme des sentiments honnêtes et des maximes vertueuses.

Il faut lui donner un but moral : c'est lui donnei à-la-fois un mérite et une beauté de plus. Il en aura plus d'unité dans le tout et dans ses parties.

Je n'ai point perdu de mu> te dessein d'inspiré «;i la noblesse et auv citoyens riches l'amour de h

campagne et le respect pour la vie champêtre ; aucune de mes digressions, aucun de mes tableaux, ne feront oublier ce but aux lecteurs.

J'ai fait des Géorgiques pour les hommes chargés de protéger les campagnes , et non pour ceux qui les cultivent : ce n'est point aux agriculteurs que j'ai parlé , ils ne m'auroient pas entendu. Les charmantes Géorgiques de Virgile, et les Géorgiques plus détaillées de Tanière, ne peuvent être d'aucun usage aux paysans. Donner à cet ordre d'hommes Ides leçons en vers sur leur métier est un travail inutile ; mais il sera utile à jamais d'inspirer à ceux que les lois élèvent au-dessus des cultivateurs la bienveillance et les égards qu'ils doivent à des citoyens estimables.

Il est utile , sur-tout dans ce moment , d'inspirer aux premières classes des citoyens le goût de la vie champêtre.

Le luxe , les arts des villes , une multitude d'emiplois, n'enlèvent que trop d'habitants aux campa- : gnes.

La noblesse ne sent plus assez le prix de la ?ie 1 libre et innocente des châteaux ; on veut des charges , des emplois; il faut être quelque chose, disent des hommes qui par eux-mêmes ne seroient rien.

»o DISCOURS

Le ministre éclairé qui , en changeant la forme de notre militaire , a diminué le nombre des offi-1 ciers , a rendu un grand service ; il a renvoyé dam les campagnes des hommes qui peuvent y être utiles.'

Peut-être la noblesse pensera -t- elle enfin que, dans les moments où elle n'est pas nécessaire à nos armées , elle peut employer son temps à éclairer ses vassaux , à perfectionner l'agriculture , et à s'enrichir par des moyens qui enrichissent l'état.

Le sujet de mon poëme est la marche de la nature ; je dois la suivre depuis l'équiuoxe du prin-l temps jusqu'au-delà du solstice d'hiver, et peindre ses promesses, ses bienfaits, sa décadence et ses rigueurs.

Le choix de mon sujet a divisé mon poëme : il )v a quatre saisons ; j'ai dû faire quatre chants.

La nature , au commencement du printemps, est sombre et majestueuse ; bientôt elle est aimable ei riante. Elle est grande , belle et touchante en été ; mélancolique en automne ; sublime et terrible en hiver.

J'ai dû ne donner à chacun de mes chants que lé caractère de la saison que j'avois à peindre.

Le sujet de ce poëme est sans doute intéressant ; mais, pour en augmenter l'intérêt , il a fallu peindre

PRÉLIMINAIRE. Il

l'état de l'homme dans les différentes saisons; il a fallu observer l'homme dans ses rapports avec la nature. Cette manière nouvelle de l'observer a dû me donner quelques idées nouvelles , et me faire apercevoir des vérités qui dévoient échapper à des moralistes plus habiles que moi. Celles de ces vérités qui pouvoient être entendues facilement , qui pou\ oient être senties, je les ai exprimées en vers, et j'ai rejeté dans les notes celles qui demandoient iquelques preuves et de l'attention.

La lecture de ces notes n'est point nécessaire à l'intelligence ou à l'effet du poëme; et j'avertis ceu\ ie mes lecteurs qui n'aiment point à penser, de ne pas se donner la peine de les lire.

J'avois senti que si la philosophie devoit être un ies principaux ornements d'un ouvrage tel que le mien , il falloit une philosophie à l'usage du grand sombre, claire, et sur -tout sensible. J'ai cherché [Uels sentiments la suite des phénomènes inspiroit b l'homme dans les divers moments de l'année , et i'ai exprimé ces sentiments. Ils sont l'ame du poëme.

Thomson, dans chacun de ses chants, voit la nature sublime et grande ; il aime mieux la peindre tonnante qu'aimable : peut-être cela est-il plus aisé, ^uand on peint les grands phénomènes et la nature

sublime, tous les mots sont poétiques, et il ne s'en présente pas d'autres : quand le tableau ne seroit pas achevé, il auroit encore de l'effet. Il est plus difficile d'ennoblir les objets communs que de peindre les grands objets , et d'animer un paysage que de décrire de belles horreurs.

Thomson n'étoit pas obligé de ramener souvent son lecteur au but moral que je me suis proposé : il chantoit la nature chez un peuple qui la eonnoîl et qui l'aime; et je l'ai chantée chez une nation qui l'ignore ou la regarde avec indifférence. Le poète anglois parle à des amants de leur maîtresse ; il esl sûr de leur plaire. Je veux inspirer de l'amour poui une belle femme qu'on n'a pas vue, et je montrf son portrait. Thomson veut qu'on admire la nature, et je voudrois la faire aimer.

Je me suis presque toujours imposé de ne peiudn que les campagnes de nos climats. Si j'avois pein' souvent celles des climats étrangers , il auroit falli trop enchâsser des descriptions dans des descriptions. J'ai préféré pour épisodes les tableaux de: mœurs et quelques actions susceptibles d'intérêt souvent j'ai fondu mes descriptions dans ces épisodes , de manière qu'elles en sont une partie es ■entieUe. Souvent je les ai abrégées pour donnei

place à quelques uns de ces vers simples qu'on aime à répéter dans les différentes circonstances de ila vie.

J'ai regretté de ne pouvoir faire passer dans mon ouvrage les beautés que Thomson a prodiguées dans le sien. Les dessins de nos poèmes n'étoient pas les mêmes; et la différence du plan doit entraîner celle des détails. Lorsque nous avons peint les mêmes objets , ce n'est pas dans les mêmes proportions; et , lorsque nos tableaux se ressemblent par le dessin , ils ne peuvent avoir la même couleur.

POEME

ARGUMENT

Exposition du poème. Invocation. Dédicace du printemps. Tableau de la nature dans nos climats au moment de l'équinoxe. Les premiers beaux jours ramènent les oiseaux ; les vents s'apaisent , et la navigation n'est plus dangereuse. Premiers effets du printemps sur les animaux et sur l'homme. Naissance des fleurs. Pluie de mai. Tableau de la campagne après cette pluie. L'espérance est un sentiment attaché au retour du printemps ; on l'éprouve moins dans les jardins parés. La variété , attribut du printemps, qu'on ne trouve pas dans les jardins .s\ métriques. Jardin «à-la-fois utile et agréable. Le printemps rend la santé. Tableau d'une belle matinée vue dans la convalescence. La campagne dans sa beauté, et le printemps dans sa perfection. Foule de sensations délicieuses. La guerre vient souvent au printemps opposer ses horreurs aux charmes de la nature. L'empire de l'amour sur les animaux et sur l'homme. Plusieurs des productions de la terre approchent de leur maturité.

POEME

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J e chante les saisons, et la marche féconde De l'astre bienfaisant qui les dispense au monde Il prodigue au printemps la grâce et la beauté ; Du trésor des moissons il enrichit l'été ; L'automne les enlève aux campagnes fertiles ; Et l'hiver en tribut les reçoit dans nos villes. O toi qui de l'espace as peuplé les déserts, Qui de soleils sans nombre éclairas l'univers, Qui diriges la course éternelle et rapide Des mondes emportés dans les plaines du vide, Arbitre des destins , maître des éléments,

Toi dont la volonté créa l'ordre et le temps ; Ton amour paternel veille sur notre asile ; Il épancha ses dons sur ce globe fertile : Mais rhomme a négligé les présents de tes mains. Je viens de leur richesse avertir les humains, Des plaisirs faits pour eux leur tracer la peinture, Leur apprendre à connoitre, à sentir la nature. Esprit universel cpie l'homme ose implorer, Accepte mon hommage, et daigne m'inspirer.

Et toi cpii m'as choisi pour embellir ma vie, Doux repos de mon cœur, aimable et tendre amie, Toi qui sais de nos champs admirer les beautés, Dérobe-toi , Doris , au luxe des cités , Auy arts dont tu jouis , au monde où tu sais plaire ; Le printemps te rappelle au vallon solitaire : Heureux si près de toi je chante à son retour Ses dons et ses plaisirs, la campagne et l'amour !

L'homme s'éveille encore à la voix des tempêtes : Mais le vent du midi qui mugit sur nos tètes Des brûlants Africains traversa les déserts; Il enleva des feux qu'il répand dans les airs; Il les mêle aux vapeurs qui couvrent nos rivages ; Il agite, balance, et presse les nuages, Qui , sur les prés blanchis, sur les coteaux glacés, Dnisi'iit en tombant les frimas condensés.

LE PRINTEMPS. sg

J'ai vu du haut des monts les neiges écoulées En torrents orageux rouler dans les vallées, Les fleuves déchaînés sortir de leurs canaux , Et les glaçons rompus dispersés sur les eaux. Neptune a soulevé ses plaines turbulentes. La mer tombe et bondit sur ses rives tremblantes ; Elle remonte et gronde, et ses coups redoublés Font retentir l'abyme et les monts ébranlés. Sous un ciel ténébreux , Borée et le Zéphire Des campagnes de l'air se disputent l'empire ; Et des champs dévastés les tristes habitants , Les yeux levés au ciel , demandent le printemps.

Mais les sombres vapeurs qui retardoient l'aurore S'enlr'ouvi eut aux rayons du soleil qui les dore ; L'astre victorieux perce le voile obscur Qui nous cachoit son disque et le céleste azur ; Il se peint sur les mers, il enflamme les nues : Les groupes éclatants de ces eaux suspendues Semblent des monts en feu l'un sur l'autre entasses

Enfin d'un long repos les moments sont passés, Le premier des beaux jours succède à l'ombre humide. Le berger vigilant , l'agriculteur avide , De la nature oisive observent le réveil , Et loin de leurs foyers vont jouir du soleil. L'un voit en souriant ces prés, ce pâturage .

3o LES SAISONS.

Où bondiront encor les troupeaux du village, Et l'autre en méditant contemple ces guérets Où sa main déposa les trésors de Cérès. Déjà Progné revient , et cherche à reconnoître Le toit qu'elle habita, les murs qui l'ont vu naître ; Déjà le peuple ailé s'essayant dans les airs , D'un vol timide encor rasant les champs déserts, Se ranime , s'égaie, et d'une aile hardie Il s'élance en chantant vers l'astre de la vie.

Ce retour des oiseaux apprend au nautounier Qu'aux promesses d'Éole il peut se confier. Vous qu'aux portes du jour la fortune rappelle, Partez , allez braver l'élément infidèle : L'océan solitaire attendoit vos vaisseaux : Des flots moins élevés retombent sur les flots, Et des astres plus doux calment les vents et l'onde. Volez des champs d'Olinde aux rives de Golconde ; Cueillez dans l'Yémeu ce fruit délicieux Dont les sels irritants, les sucs spiritueux, Des chaînes du sommeil délivrent la pensée. Du brûlant équateur à la zone glacée Allez porter nos arts, nos plaisirs, et nos lois ; El du Nègre indolent, du farouche Iroquois, Dissipant l'ignorance, écartant les misères, Expiez, s'il se peut, les fureurs de vos pères.

LE PRINTEMPS. 3i

Brillant astre du jour, de climats en climats Tu poursuis en vainqueur les ombres , les frimas ; Tu conduis le zéphir dans les airs qu'il épure. Il trace autour du globe un cercle de verdure ; Et des bords du Niger, des monts audacieux Où le Nil a caché sa source dans les cieux , Cet émail qui s'étend de contrée en contrée Arrive aux bords glacés de l'onde hvpcrborée. En tapis d'émeraude il borde les ruisseaux, Et rampe des vallons au penchant des coteaux , Jusqu'aux monts odorants où la brebis charmée Goûte du serpolet la sève ranimée :

Le bercail eudormoit ses esprits languissants; L'air libre et les beaux jours ont réveillé ses Béas Je la vois qui bondit sous la garde fidèle Du chien qui la rassure en grondant autour d'elle ; Et la jeune bergère , assise au coin d'un bois, Chante , et roule un fuseau qui tourne sous ses doigts.

Tandis que mes regards erroient sur ces campagnes, Le pampre a reverdi sur le front des montagnes. Ce vert sombre et foncé des humbles végétaux Doit bientôt revêtir les chênes, les ormeaux : Et dans peu la forêt reprendra sa parure.

Quels chants vont éclater sous son toit de verdure !

3i LES SAISONS.

Déjà le rossignol fait retentir les bois ;

Il sait précipiter et ralentir sa voix ;

Ses accents variés sont suivis d'un silence

Qu'interrompt avec grâce une juste cadence.

Immobile sous l'arbre où l'oiseau s'est placé,

Souvent j'écoute encore , et son chant a cessé.

EnOn dans les forêts la chaleur plus active Redonne un libre cours à la sève captive ; Ce rapide torrent , gêné dans ses canaux , Ouvrant , pour s'échapper, l'écorce des rameaux , Du bouton déployé fait sortir le feuillage, L'élève et le répand sur l'arbre qu'il ombrage. Le chevreuil plus tranquille est caché dans les bois ; Je ne vois plus l'oiseau dont j'écoute la voix : Ce vêtement nouveau de la nature entière, Cette aimable couleur dans sa beauté première , Réjouit à-la-fois et repose mes yeux , Que fatigue au printemps l'éclat brillant des cieux.

O vallons, ô coteaux, champs heureux et fertiles, Quels charmes ces beaux jours vont rendre àvos asiles! Oh ! de quel mouvement je me sens agité Quand je reviens à vous du sein de la cité ! Je crois rentrer au port après un long orage, Et suis prêt quelquefois d'embrasser le rivage ; Tous mes jours sont à moi , tous mes fers sont rompus :

Ici les vrais plaisirs me sont enfin rendus ;

J'y sens renaître en moi le calme, l'espérance,

Et le doux sentiment d'une heureuse existence.

Ah ! le monde frivole où j'étois entraîné,

Et son luxe, et ses arts, ne me l'ont point donné.

Tout me rit , tout me plaît dans ce séjour champêtre ;

C'est là qu'on est heureux sans trop penser à l'être.

Je ne jouis pas seul. Le retour du printemps "Vient d'inspirer la joie aux citoyens des champs : Les entends-tu, Doris, bénir leur destiné»', Et saluer en chœur l'aurore de l'année ? Vois-tu l'activité, l'espoir de son honheur, Éclater dans les yeux du jeune agriculteur i' Content de voir finir les jours de l'indolence , Il veut par le travail mériter l'abondance , Il se plaît dans sa peine ; il craint la pauvreté ; Mais il craint plus encor la triste oisiveté. Tandis cjue sous un dais la mollesse assoupie Traîne les longs moments d'une inutile vie, Le chant gai de l'oiseau qui monte au haut des airs Pour donner aux oiseaux le signal des concerts

i L'avertit de quitter sa couche fortunée.

' Il hâte à son réveil l'emploi de sa journée ;

! Il dompte, en se jouant , ce taureau menaçant Qui résiste avec crainte et cède en mugissant ;

Et le soc enfoncé dans un terrain docile Sous ses robustes mains ouvre un sillon facile. Il va semer ces grains si chers aux animaux Compagnons éternels de ses nobles travaux : La hérse, en les couvrant sous la glèbe amollie , Assure le dépôt qu'à la terre il confie.

S'il a vu dans ses champs l'ivraie ou les chardons Combattre le froment, usurper les sillons, Il invite au travail sa compagne fidèle.

Elle assemble aussitôt ses enfants autour délit- , L'ainé , le fer en main , a devancé ses pas ; Le plus jeune sourit emporté dans ses bras; Et tous avant l'aurore ils vont loin du village Délivrer le froment opprimé sous l'herbage. L'enfant laborieux, mais novice en son art. Suit sa mère en aveugle, et l'imite au hasard ; Et le fer que conduit sa main mal assurée Blesse la jeune plante à Cérès consacrée. Il voit autour de lui ses frères empressés Rassembler en monceaux les cailloux dispersés; Tous de leurs vains travaux relèvent l'importance, Et chacun d'eux alors croit sortir de l'enfance.

La mère d'un souris flatte leur vanité, Applaudit à leur zèle, excite leur gaité, Ft d'un oeil satisfait les voit sur la verdure

LE PRINTEMPS. 2r>

S'agiter, se jouer, croître avec la nature.

Mais les moments sont chers; les beautés du printemps Se succèdent en foule , et brillent peu d'instants : Jouissons, le temps vole, et Flore nous appelle.

Le soleil, entouré d'une splendeur nouvelle, Va dans sa route oblique embraser les gémeaux ; Conduit par la pléiade il sort du sein des eaux , Sur nos champs embellis prodigue la lumière, Et semble avec plaisir prolonger sa carrière ; Des lapis de verdure il fait sortir les fleurs ; Il nuance, varie, anime les couleurs.

La rose est en bouton, l'aubépine fleurie Parfume le rempart qui défend la prairie. J'ai vu la marguerite étalant ses beautés, Son cercle émaillé d'or, ses rayons argentés : Ici la prime-vère élève sur la plaine Ses grappes d'un or pâle et sa tige incertaine. Heureux , cent fois heureux l'habitant des hameaux , Qui dort , s'éveille, chante , à l'ombre des berceaux , El, ravi des beautés qu'il voit dans la campagne. Du plaisir qu'il éprouve avertit sa compagne ! Églé va consulter dans le ruisseau voisin Quelle fleur doit orner ou sa tète ou son sein ; Clés trésors du printemps semés sur la verdure

Sont pour elle un tribut qu'il doit à sa parure.

Naissez, brillantes fleurs, sur ces vastes gnérets; Couronnez ces vergers, égayez ces forets, Réjouissez les sens, et parez la jeunesse : En donnant les plaisirs, promettez la richesse. Tempère, astre du jour, le feu de tes rayons, Ne brûle pas ces bords que tu rendis féconds ; Sans dissiper leurs eaux échauffe les nuages, Et que la douce ondée arrose nos riva

Ah ! Doris , c'est alors qu'il faut voir le printemps : Hàtons-nous, quittons tout: les vieillards, les enfants, Pour voir tomber des eieux la vapeur printamère , Sont déjà rassemblés au seuil de leur chaumière. Helas! ils ont tremblé que l'excès des chaleurs Ne consumât les fruits desséchés sous les fleurs. Ne flétrit dans les prés l'herbe qui vient de naître , Et ne retint caché l'épi qui veut paroitre : Mais ils ont vu pâlir le disque du soleil.

Cet astre, eu s'élevant de l'orient vermeil, . Se montre environné d'une vapeur légère Qui monte dans les cieux, s'étend sur l'hemisplu Et, sans troubler les airs, répand l'obscurité. Le feuillage du saule est à peine agité . Et les foibles roseaux ne courbent point leurs têtes ; On n'entend point ces bruits précurseurs des tenu pètes;

Les troupeaux sans frayeur s'écartent des hameaux , Et l'oiseau dans les bois chante sous les rameaux.

La nue enfin s'abaisse , et sur les champs paisibles Distille sa rosée en gouttes insensibles. Je ne vois point les flots de sa chute ébranlés , INi leur sein sillonné de cercles redoublés ; A peine je l'entends dans le bois solitaire Tomber de feuille en feuille et couler sur la terre. Jusqu'à la fin du jour la tranquille vapeur Sur les champs ranimés dépose la fraîcheur. Le soleil au couchant dore enfin nos rivages ; Il sème de rubis le contour des nuages : La campagne étincelle ; un cercle radieux, Tracé dans l'air humide, unit la terre auv cieux ; Et bientôt les vapeurs où brillait la lumière Suivent le globe ardent qui finit sa carrière.

La nuit, qui sur son char s'élève au firmament , Amène le repos , suspend le mouvement ; Et le bruit faible et doux du zéphyr et de l'onde Se fait entendre seul dans le calme du monde. Ce murmure assoupit les sens du laboureur : Les spectacles du jour ont réjoui son cœur, Il a vu sur ses champs descendre l'abondance ; Et des songes flatteurs, enfants de l'espérance, Lui rendent les plaisirs qu'interrompt sou sommeil.

Mais quels brillants tableaux étonnent son réveil ! Quel éclat! quels parfums! quels changements rapides !

L'épi s'est élancé de ses tuvaux humides ; Les arbustes des champs, tous les arbres féconds. Opposent leurs couleurs aux couleurs des gazons, Et leur tige, à travers la blancheur la plus pure, Laisse de son feuillage échapper la verdure.

Oh ! que l'homme est heureux , qu'il doit être con-i teut Des beautés qu'il admire et des biens qu'il attend ! L'espérance , Doris, descend sur ces campagnes, Plane sur ces coteaux , vole sur ces montagnes, Erre dans ces vergers, et revient au printemps Intéresser notre ame au spectacle des champs : De raisins et d'épis sa tète est couronnée ; Elle montre de loin les bienfaits de l'année. Promet à tout mortel le prix de ses travaux : Le plaisir au jeune homme, au vieillard le repos. Je viens la retrouver dans ce vallon champêtre. Elle m'y fait jouir des biens encore à naître : En vain je la cherchais dans ces tristes jardins Où des vases brillants surchargeai cent gradins , Où languit, enchaîné dans sa prison de verre, J y stérile habitant d'une vive étrangère.

Qu'attendre, qu'espérer d'un théâtre de fleurs ?

La tulipe orgueilleuse étalant ses couleurs ,

Le narcisse courbé sur sa tige flottante,

Et qui semble chercher son image inconstante,

L'hyacinthe azuré qui ne vit qu'un moment,

Des regrets d'Apollon fragile monument,

Ne valent pas pour moi les fleurs d'un champ fertile.

Le beau ne plaît qu'un jour , si le beau n'est utile. Au pied de ces tilleuls, sous ces vastes ormeaux, Dont jamais aucun fruit n'a chargé les rameaux, J'ai regretté souvent ces vergers où Pomoue M'annonçoitau printemps les bienfaitsde l'automne; Dans ces murs , ces lambris , dont j'étois entouré, Mon esprit inquiet se trouvoit resserré : Ils bornent à-la-fois l'espérance et la vue ; J'y regrettois des champs l'opulente étendue, Les moissons et les bois, les prés et les vallons, Les troupeaux suspendus à la cime des monts, Le pampre des coteaux. La nature féconde Tarie à chaque instant le théâtre du inonde ; Et nous, dans nos enclos stérilement ornés , Nous la bornons sans cesse à nos desseins bornés : Là j'admire un moment l'ordre, la symétrie ; Et ce plaisir d'un jour est l'ennui de la vie.

Oh ! que j'aime bien mieux cet utile jardin

4o LES SAISONS.

Où l'art, eu se cachant, subjugue le terrain, Prodigue la richesse, et veut que la parure Ne semble à l'œil trompé qu'un jeu de la nature ! Raimond le gouverna : roi de ses plants nombreux , Content de son empire , il y vivait heureux. Six arpents composoient son modeste héritage ; Les flancs d'une colline en repoussoient l'orage, Et, recourbés en arc , embrassoient un vallon Où mùrissoit la figue à côté du melon. Là, sur un sable d'or une onde pure et vive Poursuivoit librement sa course fugitive, Distribuoit la sève aux plants du potager, Baignoit en murmurant les arbres du verger, Et formoit un bassin dont la perche dorée ïroubloit, en se jouant, la surface azurée : Le saule, ami des eaux, L'entourait d'un lambris.

Les regards du soleil, le ruisseau, les abris, Fécondoient à l'cnvi ce lieu simple et champêtre : Sa richesse étonnoit l'œil même de son maitre. Raimond y recevoit le tribut des cités, Et ses mets abondants n'étoient point achetés.

Mais le fils du vieillard, sa plus chère espérance, Lindor, dans l'âge heureux qui succède à l'enfance, Sans la connoitre encrir cherchant la volupté, L n jour vit dans les champs une jeune beauté

De guirlandes de Heurs composer sa coiffure.

Auprès d'elle un vieillard assis sur la verdure D'un vallon parfumé respirait les odeurs ; Et la jeune beauté lui présentait des fleurs. Lindor aima. Bientôt de retour chez son père, Il trouve leur enclos trop simple, trop austère; Il y manque des fleurs. Autour de sou jardin Le pécher sous son ombre accueillit le jasmin, Le ruisseau sur ses bords admit la giroflée, A la fleur des gazons la jonquille est mêlée, Et les humbles fraisiers rampent sous les œillets.

Lindor cueille des fleurs qu'il assemble en bouquets , Et les porte à Glycère, à la beauté qu'il aime ; Aux jardins de Lindor elle en cueille elle-même : Il veut les rendre alors plus riants et plus beaux. Il fait monter, tomber et serpenter les eaux ; Il les fait disparaître. Il sait l'art de surprendre Par des plants, des aspects, qu'on ne doit point attendre.

Dans ce jardin fécond l'odorat est flatté , Les yeux sont satisfaits, et le goût est tenté ; I Tout plaît aux sens , au cœur , et tout charme Glycère.

Lindor apprend enfin que lui-même a su plaire. Ils craignirent bientôt des témoins indiscrets ;

Le lierre tapissa le fond d'un autre frais ; L'odorant chèvre-feuille et le pampre flexible, Composant de concert une alcôve paisible, Sous leurs rameaux unis, sous leurs fleurs en festons Déroboient au grand jour des fleurs et des gazons. Près de là le ruisseau roule, tombe en cascades, Et fuit, sous des lilas recourbés en arcades, Jusqu'au verger en fleurs qui se peint dans ses eaux Le mvstère et la paix habitent ces berceaux. Lindor y vient attendre ou regretter Glycère. Au père de Lindor elle a conduit son père. Les vieillards enchantés vont unir leurs enfants. Cet hymen, ces beaux lieux, ces charmes du printemps, Leur rendant l'espérance et de jeunes pensées , Leur sang se rallumoit dans leurs veines glacées , Et portoit dans leurs yeux le feu de la santé.

Charme de la jeunesse, ame de la beauté, Compagne du travail et de la tempérance ; Santé , premier des biens, trésor de l'indigence, Soutien de nos vertus, source de nos désirs, Toi, sans qui la nature offre en vain les plaisirs, Tu reviens consoler, dans la saison nouvelle, Le mourant qui s'éteint , le \ ieillard qui t'appelle.

Jadis j'ai vu mes jours s'avancer vers leur fin ;

lin art souvent funeste et toujours incertain Alloit détruire en moi Ja nature affaiblie ; Le retour du printemps me rendit à la vie ; Je me sentis renaître; et bientôt sans effort , Soulevé sur ce lit d'où s'écartoit la mort , J'embrassai ces amis dont les soins pleins decharmes Suspendoieut mes douleurs, dissipoientmesalarmes: Je revis mes vergers, ce ruisseau, ces forêts, Que j'avois craint long-temps de perdre pour jamais.

Oh ! que l'ame jouit dans la convalescence ! Je ne pouvois rien voir avec indifférence ; Mes yeux étoient frappés d'un papillon nouveau : Cet insecte, disois-je, est sorti du tombeau , De sa cendre féconde il tire un nouvel être ; La nature à tous deux nous permit de renaître. Sur la fleur du tilleul, sur la rose ou le thym, Si je voyois l'abeille enlever son butin, Elle revient, disois-je, errer sur ce rivage, Après avoir langui dans un long esclavage ; Et moi, je viens m'unir à tant d'êtres divers, Et reprendre ma place en ce vaste univers.

J'allois me pénétrer des rayons de l'aurore ; J'allois jouir du jour avant qu'il pût éclore : J'étois pressé de voir, pressé de me livrer Au plaisir de sentir, de vivre , et d'admirer.

Je Iressaillois, Doris, au moment où ma vue,

Pénétrant par degrés dans la sombre étendue,

Démèloit les couleurs, et distiuguoit les lieux.

Les objets confondus s'arrangeoient sous mes veux :

D'abord des monts altiers la surface éclairée

Se présentoit de loin de vapeurs entourée ;

Un faisceau de rayons, détaché du soleil,

Couloit rapidement sur l'horizon vermeil ;

Et l'astre lumineux, s'élançant des montagnes,

Jetoit ses réseaux d'or sur les vertes campagnes.

O toi cpii m'as rendu la pensée et les sens,

Marche, éclaire le monde, et prodigue au printemps

Des charmes, des plaisirs, dont je jouis encore!

C'est ainsi qu'au moment qui succède à l'aurore, De l'orient en feu j'admirois les beautés, L'émail des gazons frais, les ruisseaux argentés, El le jeu des rayons dans ces perles liquides Que dépose la nuit sur les vallons humides. Les vents qui murmuraient dans les arbres voisins, M'apportant les parfums des champs et des jardins, Mes sens étoient charmés, et mon aine ravie Croyoit sentir la sève et respirer la vie.

J'entendis tout-à-coup un mélange de voix Résonner dans la plaine, éclater dans les bois : Le berger ranimoit les chalumeaux antiques ;

La pauvreté contente entonnoit des cantiques ; La bêlante brebis, les taureau mugissant, Vers les monts émaillés couroient en bondissant. Cependant les oiseaux errant dans les bocages Remplissoient de leurs chants les voûtes des ombrages :

L'insecte, en bourdonnant, murmuroit son plaisir.

I Ces sons qu'à mon oreille apportoit le zéph] r, Les campagnes, les cieux, la nature embellie, Tout me félicitoit du retour à la vie:

Et moi, je renaissois pour voir un monde heureux. Ma voix mêloit ses chants aux chants harmonieux Qui célébroient l'aurore et la saison nouvelle.

Oh ! combien ces concerts, la joie universelle, k Augmentaient à mes yeux les charmes du printemps! J'associois mon cœur à tous les cœurs contents ; Je m'égalois, Doris, à cet Etre-Suprême , Heureux par le bonheur de tant d'êtres qu'il aime :

II jouit dans nos cœurs , c'est là sa volupté ; III jette dans l'espace un regard de bonté,

Et parcourt d'un eoup-d'o'il ces campagnes profondes. ' Pour y voir le plaisir animer tous les mondes.

Ah! c'est ici, Doris, qu'il doit fixer les yeux. Vois, admire, jouis... O jours délieieuv ! Le printemps dans sa gloire embellit tous les êtres;

Animaux , végétaux , tou'. dans ces lieux champêtres

Arrive en ce moment au jour de sa beauté.

Déjà près du cancer le soleil est monté ;

Ce ciel tranquille et pur que blanchit la lumière

En réfléchit l'éclat sur la nature entière.

Tandis que ce grand astre , aux deux tiers de son tour,

Est encor loin des mers où s'éteindra le jour,

Arrêtons-nous, Doris, au bord de ce bocage,

Et, du tertre émaillé que ce vieux chêne ombrage,

Regardons ces coteaux l'un à l'autre enchaînés,

Et ces riches vallons de pampre couronnés.

Vois dans ces champs, ces bois, la nature affranchi" •

Se livrer librement à sa noble énergie,

Répandre autour de toi ses bienfaits au hasard ,

Et son luxe échapper aux entraves de l'art ;

Contemple cette plaine et riante et féconde,

Qui semble un autre Éden , et le jardin du monde.

Là, Racchus a cédé la campagne à Cérès,

Vertumne avec Pomone ombragent ces guérets;

Vois ces arbres eu fleurs de leur cime agitée

Verser sur les sillons une pluie argentée,

Les rubis du pavot qu'emportent les zéphyrs,

Et le bluet flottant qui sème ses saphirs.

Ici les églantiers ont dessiné la route

D'un ruisseau qui serpente égaré sous leur voûte;

Plus loin l'astre du jour, les champs et les coteaux , Ont pris du mouvement et tremblent dans ces eaux Dont le reflet brillant se peint sur la verdure. Mais aujourd'hui , Doris , est-il dans la nature Des prés, des champs, des bois sans grâce et sans

beauté ?

Est-il en ce moment un cœur sans volupté? Pour moi , sous ces berceaux , tranquille , heureux de

vivre , Content du jour qui passe, et du jour qui va suivre, Je jouis, sans choisir, des plaisirs renaissants Que la saison nouvelle apporte à tous mes sens.

Et c'est dans ces beaux jours que les rois de la terre Évoquent des enfers le démon de la guerre ! C'est lorsque le printemps, précédé des zéphyrs, Des monts chargés de fleurs appelle les plaisirs, Que la voix des tyrans nous appelle au carnage ! Leurs esclaves cruels, ministres de leur rage, Sur des bords consacrés aux transports les plus doux, Vont lancer le tonnerre et tomber sous ses coups. Là, le jeune guerrier s'éclipse à son aurore ; Il rougit de son sang la fleur qui vient d'éclore , Et tourne ses regards vers l'aimable séjour Où le rappelle en vain l'objet de son amour; Les regrets dont sa mort sera bientôt suixie

Ajoutent dans son cœur au regret de la vie. Là, périt un héros : ses enfants aujourd'hui Vont vivre sans modèle et croître sans appui, Et d'un maître inconnu la sagesse étrangère Ne pourra remplacer les exemples d'un père. Il meurt en prononçant les noms de ses enfants.

La fureur et la mort volent dans tous les rangs ; La discorde implacable, entassant ses victimes, T foudroie au hasard des guerriers magnanimes. Des lâches au combat par la crainte entraînés, D'utiles citoyens, des brigands effrénés. Satellites des rois, assassins mercenaires, Immolez, s'il le faut, ces monstres sanguinaires Dévoués, comme vous, auv fureurs des tyrans ; Mais respectez du moins des mortels innocents, F.t ne poursuivez pas le citoyen champêtre V travers les moissons que ses mains ont fait naître. Faut-il que la victoire, enivrant les vainqueurs . Au cri de la nature ait fermé tous les cœurs !

Hélas! sur les hameaux qu'il embrase avec joie, L'un suit d'un œil content le feu qui se déploie; L'autre, le front poudreux, le bras ensanglanté, Profanant le plaisir, outrageant la beauté, Vient d'arracher la fille <i >;i mère tremblante. El massacre l'amant aux veux de son amante.

Ceux-ci vont dépouiller, dans le champ des combats , Leurs compagnons mourants cpii leur tendent les

bras.

O féroces humains ! ô honte ! ô barbarie !... Mais un roi juste et sage a calmé leur furie. Des peuples éclairés et polis par les arts Ne vont plus s'égorger sous les drapeaux de Mars ; Et déjà le printemps ne craint plus que la guerre Ravage les beautés qu'il prodigue à la terre.

Amour, c'est pour toi seul qu'il orne l'univers ; Tiens remplir de tes feux l'air, la terre, et les mers. Des grâces, des plaisirs source aimable et féconde, Principe de la vie, ame et ressort du monde, Enflamme , réunis les êtres dispersés ; Rends heureux l'univers; qu'il aime, et c'est assez. Par l'excès des plaisirs fais sentir ta puissance : La nature est enfin digne de ta présence ; Jeune, riante, et belle, elle attend tes faveurs; Ton trône est préparé sous des berceaux de fleurs ; Des chants multipliés dans les airs se confondent, Et volent des coteaux aux vallons qui répondent. Je vois les animaux l'un vers l'autre accourir, S'approcher, s'éviter, se combattre , et s'unir : Ils semblent inspirés par une ame nouvelle ; Et Je feu du plaisir dans leurs* yeux étincelle.

5o LES SAISONS.

Le coursier indocile, inquiet, agité. Échappé en bondissant au frein qui l'a dompté; Du haut de la colline il porte au loin la vue ; Il cherche un seul objet dans la vaste étendue.

La génisse mugit de vallons en vallons, Et le taureau fougueux suit ses pas vagabonds. Par les sons étouffés d'un lugubre murmure Il révèle aux échos le tourment qu'il endure.

La bergère effrayée entend les loups cruels Annoncer en hurlant leurs plaisirs mutuels.

Amour, tu sais dompter l'instinct le plus sauvage : Le tyran de Libye, entouré de carnage, Dans les sables brûlants, au fond des antres sourds, Exprime en rugissant ses féroces amours. A ses horribles feux sa compagne sensible Lui répond par un cri lamentable et terrible ; Leur long rugissement roule au loin dans les airs ; Le berger de Zara tremble dans ses déserts ; Et, quand le couple affreux s'unit dans l'ombre obscure , Il semble en jouissant menacer la nature.

Le tigre à tes faveurs a long-temps résisté ; Auroit-il à regret senti la volupté ?

Au plus doux des plaisirs mêlant sa barbarie. Il caresse en grondant son amante en furie.

LE PRINTEMPS. 5x

Mais dans ces champs, ces bois, sur le toit des hameaux, Des sentiments plus doux animent ces oiseaux ; Je les vois s'empresser autour de leurs amantes, Et, les yeux enflammés, les ailes frémissantes, Par des soins, par des chants, demander du retour, Inspirer le plaisir, et mériter l'amour.

Sur ce dôme azuré, la colombe amoureuse A son amant chéri se montre dédaigneuse ; Il cherche à se parer des couleurs de son sein, Et change en s'agitant leur émail incertain : Le dédain l'éloignoit, un coup-d'œil le rappelle.

L'aigle, entouré des feux dont l'olympe étincelle, Suit , atteint son amante, et jouit dans les cieux.

Le moineau téméraire, ardent, impétueux, Yole à l'objet qu'il aime. Il presse, il sollicite ; D'un moment de rigueur il s'iudigne, il s'irrite; Le délai le consume, et l'instant des plaisirs N'est pour lui qu'un passage à de nouveaux désirs.

Le cygne a déployé ses ailes argentées, Et , sillonnant les eaux mollement agitées , Aux yeux de son amante étalant sa beauté, Navigue avec orgueil, flotte avec majesté.

Voyez sous ces rameaux ces tendres tourterelles Nourrir de cent baisers leurs ardeurs mutuelles ,

Et , par des sons touchants, un murmure enflammé,

Exhaler le plaisir d'aimer et d'être aimé :

Se voir est leur bonheur, et l'amour est leur vie.

Des chants de son amant Philomèle est ravie : Il a chanté pour plaire, il chante ses plaisirs.

Le serpent , rajeuni par le feu des désirs, Fier de l'émail nouveau de sa robe éclatante, Se déroule, s'élance, enlace son amante. Les atonies vivants s'unissent dans les airs, Tandis que la baleine et les monstres des mers De leurs longs mouvements troublent le sein des

ondes :

On les voit se jouer sous leurs voûtes profondes , Et dans les flots tremblants se suivre et s'abymer.

Tout désire et jouit : l'homme seul sait aimer. Il est souvent des sens l'esclave involontaire; Mais à son cœur sensible un cœur est nécessaire.

L'amour dans ces oiseaux meurt avec le printemps ; L'amour chez les humains revient dans tous lestemps Consoler les douleurs dont l'ame est poursuivie : Il embellit l'aurore et le soir de la vie. D'un sentiment confus dès l'enfance agité, L'homme a connu l'amour même avant la beauté Du vieillard la beauté reçoit encor l'hommage ; Il vient, en rougissant, vanter son esclavage,

Et, des ans auprès d'elle oubliant le fardeau , Semer de quelques fleurs les bords de son tombeau.

Mais e'est dans les beaux joursde l'ardente jeunesse Que l'amour fait sentir sa fougue et son ivresse, Sur-tout dans ces moments où les feux du printemps Secondent ceux de l'âge et la force des sens ; Des charmes les plus doux l'image retracée Revient à chaque instant occuper la pensée : Les sens n'ont qu'un objet, le cœur qu'un sentiment; Le besoin du plaisir est alors un tourment.

Amour, charmant Amour, la campagne est ton temple :

Là, les feux d'un ciel pur, le penchant et l'exemple, Le doux esprit des fleurs, le souffle du zéphyr, Les concerts amoureux, tout dispose au plaisir; Tout le chante , le sent , l'inspire, et le partage : Les vergers , les hameaux , le chaume , et le treillage , Les bosquets détournés, les vallons ténébreux, Tout devient un asile où l'Amour est heureux.

Ici, dans leur enfance, au fond de la feuillée, Et sur la mousse fraîche et mollement enflée, Dans les bras l'un de l'autre, Hylas et Lycoris Attendent que l'amour éclaire leurs esprits. L'abeille au fond des fleurs goûte moins de délices A pomper le nectar qu'enferment leurs calices ,

Et, dans son vol léger, l'amoureux papillon

Donne moins de baisers aux roses d'un vallon.

Là, dans un bois fleuri, Chloé, timide et tendre, Opposoit la pudeur aux transports de Sylvandre ; Mais les oiseaux unis qui courbent ces rameaux, Ces accents de l'amour dans tous les animaux, Cette molle douceur dans les airs répandue , Portent la volupté dans son ame éperdue; L'incarnat de son teint, ses regards languissanls, De l'amoureux Sylvandre ont égaré les sens ; Sourd à de foibles cris, à des refus timides, Ses yeux étincelants et ses lèvres avides Errent rapidement de beautés en beautés. Enchaînés l'un à l'autre, ivres de voluptés, Tous leurs sens enflammés au même instant jouissen t.

Ces amants plus heureux que les vertus unissent , Et dont les sentiments profonds, purs, et constants , Résistent aux faveurs , sont respectés du temps, Au plaisir de s'aimer trouvent de nouveaux charmes. Un doux ravissement leur fait verser des larmes ; Enchantés du présent , calmes sur l'avenir, Savourant du passé l'aimable souvenir, L'un et l'autre rend grâce à l'objet qu'il adore, Kl ne demande au ciel qu'un cauir plus tendre encore. A la douce clarté des flambeaux de la nuit ,

LE PR INTEMPS. 55

Sous uu berceau de myrte ou l'amour les conduit , Au chant des rossignols dont les voix se répondent , Leurs baisers, leurs soupira, leurs «'unes se confondent. Us jouissent encor dans le calme des sens.

Ce feu puissant et doux , cette ame du printemps, Ces chaînes de l'amour, ces fureurs mutuelles. Vont donner l'existence à des races nouvelles. J'ai vu dans la forêt les couples des oiseaux A leur postérité préparer des berceaux : Sur les germes naissants la mère est établie, Et le feu de son sein les dispose à la vie : Ils vont briser leurs fers, ils vont jouir du jour.

Ce moment à la terre annonce un autre amour Il a ses voluptés-, ses transports, son ivresse. Sentiment vif et pur, généreuse tendresse, Protégez, conserve/ les êtres animés.

Nés pour aimer un jour, qu'ils soient d'abord aimés. Le plus grand des plaisirs leur donna la naissance ; Qu'un souvenir si doux attache à leur enfance ; D'un être foible encor qu'un autre soit l'appui , Qu'il prodigue des soins qu'on prodigua pour lui. A l'amour maternel la nature confie Ces êtres imparfaits qui commencent la vie.

O jeunesse des bois, sorte/, de vos berceaux , Mêlez-vous dans les airs aux peuples des oiseaux.

Parcourez la campagne . errez sous la verdure, Jouissez de vos biens, possédez la notoire. Tons ses fruits sout à vous : le flambeau de l'été Avance les moments de leur maturité, Et déjà le trésor des richesses champêtres Promet des aliments à la foule des êtres.

Page 28 , vers 5 et suiv. :

Je viens de leur richesse avertir les humains , Des plaisirs faits pour eux leur tracer la peinture , Leur apprendre à connoître , à sentir la nature.

Cest dans cet esprit que ce poëme est composé ; on y fait sentir par-tout le prix des plaisirs simples , purs, faciles, et trop négligés. Pour jouir de ces plaisirs , la plupart des hommes manquent de lumières * d'attention , ou de liberté. Auroit-il été indigne des moralistes d'entrer dans quelques détails sur les sensations et les sentiments agréables dont la suite fait le charme de la vie ? Mais peut-être n'a-t-on pu encore s'occuper assez des vérités d'usage. Le genre humain vient de passer à travers quinze siècles de ténèbres ; quand il a commencé à en sortir , il a

plus cultivé le raisonnement que la raison. De puissants génies ont employé leurs forces à donner de nouveaux fondements aux opinions reçues , que de puissants génies se bornent à renverser. Le temps d'édifier n'est peut-être pas arrivé. II me semble que ce n'est guère encore qu'en combattant des erreurs qu'on établit des vérités , et que les meilleurs livres n'éclairent que parcequ'ils détrompent.

Page 29 , vers 9 et 10 :

Sous un ciel ténébreux , Borée et le Zéphyre Des campagnes de l'air se disputent l'empire.

Le zéphyr est ici le vent du midi , et il est quelquefois très violent. Voyez l'Iliade, liv. IV: « Comme « lorsqu'un pasteur assis sur un cap élevé voit les « nuages s'avancer des extrémités de l'océan , et tra- « verser la plaine liquide, emportés par les coups du « violent zéphyr, etc. » Les zéphyrs signifient toujours des vents frais et doux; on donne quelquefois le même sens au singulier, zéphyr.

Page 3 1 , vers 1 et 2 :

Brillant astre du jour, de climats en climats

Tu poursuis en vainqueur les ombres, les frimas.

On a suivi dans ce poème le système de Ptolémée ,

SUR LE PRINTEMPS. 5g

non qu'il ait encore des partisans, mais parccqu'il est le système que persuade la vue. Or ce n'est qu'en parlant aux sens qu'on frappe l'imagination, ce qui est l'objet de tout poème; de plus, le système de Ptoléméc est encore d'usage dans la sphère armillairc, où l'on place la terre dans le centre du monde, quoiqu'on soit bien sûr qu'elle décrit une ellipse autour du soleil.

Page 32, vers 12 :

L'élève et le répand sur l'arbre qu'il ombrage. « Sed frudil gemmas , et frondes explicat omnes. » Viri;. , Georgi

Page 32 , vers 14 :

Je ne vois plus l'oiseau dont j'écoute la voix. « And the birds sing concealed. »

Tiiomsoiv.

Page 33, vers 12 :

Vois-tu l'activité , l'espoir de son bonheur...

Les animaux et l'homme éprouvent, autant que les

| arbres et les plantes , les effets de ce moment où le

soleil , nous lançant des rayons moins obliques , rend

la chaleur à nos climats , et ranime ces esprits et ces

liqueurs qui sont la sève des végétaux sensibles , comme il anime la sève de la luzerne et du chêne. Les temps humides et sans chaleur de la fin de l'automne et de l'hiver affaiblissent dans les hommes la vivacité des perceptions , la rapidité des idées , l'activité de l'ame et des sens. Les hommes sentent moins vivement leur existence , et par cette raison , ils ont moins de gaieté , d'espérance , de résolution , de sentiments énergiques. Le retour de la chaleur nous donne une activité physique , une tendance au mouvement , plus de farce et de vie , et le besoin de faire usage de nos facultés.

Page 35 , vers 18 :

Heureux, cent fois heureux l'habitant des hameaux !

« Je ne souhaite point de posséder les richesses de « Pélops ni de courir plus vite que les vents ; mais «je chanterai sous cette roche, te pressant entre mes « bras , et regardant en même temps la mer de Si- « cile. » Théocrite , idylle i5.

Page 36 , vers 4 :

Réjouissez les sens , et parez la jeunesse.

L'odorat nous donne des sensations plus intimes, un plaisir plus immédiat, plus indépendant de l'es-

prit , que le sens de la vue. Nous jouissons profondément d'une odeur agréable au premier instant de son impression ; le plaisir de la vue tient plus aux réflexions , aux désirs qu'excitent les objets aperçus , aux espérances qu'ils font naître , etc. Il y a pourtant un plaisir attacbé à l'exercice de ce sens ; c'est celui que nous donnent les couleurs douces, ou plusieurs couleurs vives qui s'adoucissent par leur mélange. Les surfaces rondes et polies , celles des corps dont les formes diminuent ou augmentent par des gradations sensibles , sont aussi très agréables à la vue; mais c'est uniquement par le plaisir qu'elles promettent au sens du tact.

Page 38 , vers to :

L'espérance , Doris , descend sur ces campagnes.

Le printemps est la saison des promesses de la nature. L'espérance que nous donnent ces promesses n'est point accompagnée d'impatience, i° parcequ'elle ost vague , et qu'elle se porte sur une multitude d'objets ; i9 pareeque nous avons alors plusieurs jouissances nouvelles , les odeurs , la beauté des fleurs , le chant des oiseaux, et par-tout le spectacle du plaisir. Cette espérance n'est point accompagnée d'inquiétude, i° parcequ'elle se porte, comme je riens

6a NOTES

de le dire , sur plusieurs objets ; 2° parcequ'elle est fondée, et que la nature nous trompe rarement. Enfin cette espérance est souvent un sentiment vif et délicat, pareeque nous avons au printemps plus de .-.fusibilité et de gaieté.

Page 38 , vers 16 :

Promet à tout mortel le prix de ses travaux.

La plupart des moralistes comptent au nombre de nos maux les fausses espérances ; ils oublient que , tant qu'elles durent , elles donnent des plaisirs véritables , et que l'homme détrompé qui les perd les remplace par d'autres espérances. Ils comptent pour rien les illusions agréables, les sentiments doux que l'espérance répand sur tout le cours de la vie. Elle change la fatigue même en jouissance; elle attache du plaisir aux soins , aux jeux , à l'action , aux affaires.

La vieillesse n'ote pas les espérances, mais elle les borne ; le vieillard espère encore le plaisir du lendeii. .mi , celui de la semaine, de l'année même qui doit suivre; et si ces espérances sont moins étendues, elles sonl plus raremenl trompées.

Ce n'étoit pas par pudeur que Pliryné ne recevoit

ses amants que la nuit ; elle retardent jusqu'au soir la jouissance des plus grands plaisirs , afin que chaque moment du jour fût embelli par l'espérance.

Page 39, vers 16 et suiv. :

J'y regrettois des champs l'opulente étendue, Les moissons et les bois, les prés et les vallons , Les troupeaux suspendus à la cime des monts , Le pampre des coteaux, etc.

Le premier qui transporta la symétrie dans les jar «lins fut un architecte, qui voulut trop étendre les limites de son art , faute de les connaître. Il vit qu'eu prolongeant, alignant, cintrant des masses de verdure , en faisant couler les eaux dans de longs parallélogrammes , en les faisant jaillir eu ligue droite , et retomber au centre d'un cercle parfait , il étonnoit, on l'admiroit; et si son talent fut employé daus de grands espaces où il devoit produire beaucoup d'effet , sans doute il s'admira lui-même.

Le Nostre porta son art à la perfection dans les jardins de Versailles , des Tuileries , et dans ceux de plusieurs riche» particuliers: on eut alors daus ces jardins quelques nus des plaisirs «pie l'architectiw pou! donner.

Louis XIV, souvent admiré avec justice, étoitplus souvent eneore,imité ridiculement; il n'y eut guère de seigneur châtelain, de propriétaire de petite maison de campagne , qui ne fît faire ses jardins d'après ceux de Versailles.

Mais l'architecture est celui de tous les beaux arts qui donne le moins de plaisir aux sens , et qui touche le moins l'ame ; si vous lui ôtez la grandeur et l'utilité , elle ne vous dit rien : ce n'est donc pas elle qu'il faut consulter pour embellir un terrain , c'est la peinture. Tandis que nos architectes nous bâtissoient des jardins , les paysagistes décoroient depuis deux mille ans ceux de la Chine.

Les paysagistes estimés des gens d'esprit choisissent et disposent la nature pour produire certains effets. Les Poussin, les Claude le Lorrain, les Vernet, ont songé à faire des impressions sur l'ame; et, pour y réussir , il a fallu qu'ils connussent l'homme et la nature ; il a fallu que l'art de nous donner par les paysages des émotions agréables , tristes , voluptueuses, terribles, mélancoliques, ou riantes, fût fondé sur une théorie : elle étoit connue à la Chine ; cette nation avoit remarqué trois caractères principaux dans la nature, le riant, l'horrible, le romanesque, et elle donnoit ces caractères à ses jardins.

Sa théorie a été depuis perfectionnée par les An-

glois ; la seule peinture du paradis terrestre dans Milton devoit les éclairer sur les moyens d'assembler et de placer les productions et les beautés naturelles : mais c'est aux. paysagistes et aux Chinois qu'ils ont dû l'art de caractériser l'ensemble et les différentes parties de leurs jardins.

Pour le caractère principal, ils consultent d'abord la situation , le genre de pays qu'ils ont à décorer ; ils connoissent à merveille les effets des montagnes , des rochers , des escarpements, des forêts, des bocages , des torrents , des rivières , des ruisseaux , des cascades, des vallons , des coteaux , etc. ; et c'est en contrastant, combinant, mêlant , séparant ces différentes formes de la nature, selon que l'exige la situation, le genre du pays, qu'ils donnent à leur-, jardins le mérite de faire sur votre aine telle impression , de lin inspirer tel sentiment.

Dans un terrain de quelque étendue, il ne suffit pas de donner un caractère à L'ensemble; on retomberait à quelques égards dans l'inconvénient des jardins arrangés par l'architecture; il faut caractériser les détails. Les différentes sortes de verdure, d'arbres et de plantes, servent a fortifier le caractère du tout, et font quelquefois seuls le car. ictère des détails. Le pin est Un arbre d'une verdure triste; le platane, d'une verdure gaie ; tel arbre est difforme par sa tige

fifi NOTE S

et ses rameaux , tel autre est d'une forme agréable ; tous peuvent plaire quand ils sont placés pour produire un certain effet.

Il en est de même des différents genres de plantes et de fleurs.

Les Anglois ajoutent encore aux caractères de leurs jardins par les bâtiments et les animaux. Ils placent des chèvres sur des rochers , des brebis sur une pelouse , quelques daims dans un bocage , des colombes près d'un lieu charmant qui respire la paix et l'amour.

Dans un jardin qui a le caractère de la richesse et de la fécondité , ils placent de petites fermes. Ils élèvent des temples de différents genres : dans un endroit riant , celui de Vénus ; dans un paysage agréable , mais d'un caractère un peu plus sévère , celui de l'Amitié; dans un lieu majestueux, on trouvera les statues des grands hommes ; dans un pays triste , on verra des ruines. Ils font un grand usage de la fable, dont les divinités président aux champs, aux troupeaux , aux saisons , etc. La nature prend quelquefois tous les caractères possibles autour du temple de Pan , qui est son emblème.

Les Anglois, et les Chinois encore plus, mettent de l'attention au choix des pierres, des rochers, <lr> cailloux, qu'ils emploient; et il faut qu'ils conviennent au gf-nre <bi bâtiment ou au terrain.

Non seulement ils possèdent, l'art des contrastes, mais ils possèdent l'art plus difficile de vous faire pas ser, par une multitude de gradations et de nuances , de l'horrible au beau, du romanesque à la nature féconde et simple, du triste au gai, enfin d'un genre à l'autre. Us savent mieux que nous faire usage des points de vue, les varier, les ménager; ils savent ne montrer du pays qui les environne que ce qui s'accorde ou contraste avec leurs jardins.

Les différentes parties de ces jardins ont donr de l'effet; les parties des nôtres n'en peuvent avoir.

Dans nos beaux jardins, l'effet principal de l'ensemble c'est l'étonnement ; celui des jardins anglois c'est de vous donner une multitude d'idées, et de réveiller en vous une foule de sentiments.

Dans nos jardins , l'esprit saisit des proportions , des rapports ; dans les jardins anglois , il voit des scènes, des tableaux, et il en imagine.

Les jardins françois , avec leurs parallèles , leurs angles, et leurs cercles, semblent faits pour des géomètres qui voudroient s'égayer; et les jardins anglois, pour des poètes ou des philosophes sensibles.

Les nôtres se gravent d'abord daivs la mémoire; Ceux des Anglois vous inspirent le dessein de les étudier : les nôtres sont imposants; les leurs sont intéressants.

i i\ des Lnglois promettent de la fécondité et des productions de tonte espèce; ils sont le luxe d'vn peuple sage et citoyen.

Les nôtres ne rappellent que la puissance de l'art sur la nature, b richesse du propriétaire, et sa personnalité . qui sacrifie les productions utiles aux hommes . a des formes arbitraires et a de stériles ornements.

11 va sans Joute quelquefois ilu mauvais goût dans les jardins de plusieurs Anglois; leur antipathie pour la ligne droite TOUS fait trop souvent arriver par le plus long aux lieux où vous a\e/ dessein d'aller ; ils imaginent trop souvent produire de grands effets avec de petits moyens; plusieurs .viennent trop les arbres utiles aux arhres d'une forme agréable, etc. Mais, en g' aérai, le système de leurs jardins ne peut être que relui d'un peuple pleiu d'esprit, qui eouuoit et qui aime la nature.

Page 3g . ?ers Nous la bornons nos desseins bornés.

I.i vue d'un grand et beau jardin, comme celui de ailles par exemple, nous donne un plaisir ..-

SUR LE PRINTEMPS. 6g

semblable à celui que nous donne la vue d'un bâtiment vaste et régulier ; dans l'un et dans l'autre nous admirons les proportions et la symétrie, qui nous facilitent le moyen d'enregistrer flans notre mémoire eette collection d'idées que nous venons d'aequérir; le beau jardin nous plaît encore par les masses de verdure, couleur toujours Agréable au sens de la vue, qui nous rappelle- les promesses du printemps, et qui, dans le temps des chaleurs, nous annonce de la fraîcheur et de l'ombre. Ce jardin nous donne aussi ui\^ idée avantageuse de L'homme, qui a su disposera son gré de la nature ; mais il nous la donne inoins que l'architecture même la plus imparfaite. La masse des bâtiments est d'abord ce qui excite notre admiration; elle tient la vue dans une forte tension; et la sensation se fortifie , parcequ'elle est continuée sans mélange d'autres sensations. Les p\ ramides d'Egypte arrêtent les yeux, du voyageur, étonnent ses sens, et lui inspirent une sorte de respect religieux. Après les avoir long -temps observées sans un sentiment distinct, il se dit: «Voila pourtant ce (pie l'bomme a ! fait!» Il ne tarde pas a ajouter :« Voila ce qui durera toujours ! » Les bâtiments gothiques imposent par leur masse, et par leur légèreté unie à la plus grande liardiose. Ils jettent dans l'esprit des idées sombres, mais qui plaisent. La multitude de leurs ossements douue

7o NOTES

plutôt une suite de sensations qu'une sensation continuée, et parla nuit à la force de l'impression. L'ar- < liitecture régulière d'un grand bâtiment nous frappe d'abord par l'étendue , par une suite d'ornements de même genre, par une sorte d'uniformité qui multiplie dans l'œil la même vibration. Elle rappelle la puissance et sur -tout le génie de l'homme; elle réunit, comme l'architecture gothique , la légèreté et la hardiesse ; elle présente des surfaces polies , des rondeurs ; elle place les angles de manière à rappeler la pyramide , à laquelle tient l'idée de la solidité ; elle rappelle aussi les idées d'utilité , de commodité ; et de plus sa symétrie nous donne l'espérance de conserver l'image fidèle de tout ce que nous venons d'admirer.

Je reviens aux jardins symétriques ; et je dis qu'ils ne sont propres qu'à rassembler une foule , les habitants d'une grande ville qui s'y rendent pour s'y promener, se rencontrer, se reconnoître , etc. : mais j'ajoute que la symétrie même empêche que ces jardins ne fassent long-temps un plaisir vif, puisqu'elle les a gravés dans notre mémoire ; bientôt ils n'ont plus rien (1<- neuf à nous montrer, lorsque nous n'y allons que pour eux ; les plaisirs qu'ils nous donnent n'étant ni assez grands ni en assez, grand nombre pour ne pas s'user eu peu de temps , nous n'éprouvons plus que

SUR LE PRINTEMPS. ;i

l'ennui dans ces lieux où le premier coup-d'œil nous a transportés.

Page 39 , vers i5 :

Oh! que j'aime bien mieux cet utile jardin...

Il résulte de ce que j'ai dit dans les notes précédentes, qu'il ne faut pas penser dans un petit jardin à étonner par l'ensemble , au mérite de la symétrie , et à celui de produire de grands effets sur l'âme. Vos monticules , vos petits rochers , vos petits déserts , vos petites chutes d'eau , n'auront jamais un grand caractère, et ne feront qu'en montrer la prétention.

Quelle est donc la parure d'un terrain médiocre ? l'excès de la fécondité. Tel est l'enclos de Raimond : il est varié, il est à-la-fois riant <?t riche, utile et voluptueux. Multipliez les plants et les productions de votre jardin : si vous en variez le terrain, que ce soit pour ménager des abris; qu'il produise enfin l'utile et l'agréable ; que les fleurs même , qui sont déjà utiles parles plaisirs qu'elles donnent aux sens de la vue et de l'odorat, aient encore , s'il est possible , un autre objet d'utilité ; placez sous vos arbres quelques ruches d'abeilles , seule espèce d'êtres vivants qui puisse animer un petit jardin.

NuTES

Page .'(o . vers 1 i

Et ses mets abondants nYtoient point achetés. .... Dapibus mensas onerahat inemptis.

Virg.

Page 4 J . vers i5 :

J'associois mon cœur à tous les cueurs contents.

Nous sommes organises pour vivre en soeiéte , comme les perdrix pour vivre en compagnie. Un des phénomènes qui me prouvent le plus cette vérité, qui n'a jamais été contestée que dans ce siècle, c'est cette disposition que nous avons tous à partager le sentiment des autres.

Les signes forts et énergiques des passions , soit les geste-, les mots, les cris, etc. , tyrannisent nos organes; ils entraînent cette espèce d'imagination passive qoe le- -ens subjuguent souvent, et qui subjugue la raison même.

L'aversion , l'amour, la joie, la douleur, l'audace, l.i crainte, le sentiment du ridicule, etc. , passent ai-

sèment d'un homme à l'autre. Nous ne voyons presque jamais un homme ému, sans partager son émotion. C'est l'une des causes du pouvoir de la poésie.

Le poète est un homme passionné ; et s'il s'exprime avec vérité, avec énergie, s'il n'emploie que le mot propre ou des figures qui réveillent une foule d'idées et de sentiments accessoires, s'il a l'harmonie de son sujet, il vous fera partager nécessairement son émotion, à moins que son sujet ne soit trop étranger à votre caractère, à vos occupations, à vos goûts, etc.

Si nous partageons ainsi l'émotion, la passion d'un seul, nous recevons plus promptement et plus fortement les impressions d'une multitude.

Quand les hommes sont rassemblés, souvent un enthousiasme rapide passe d'un individu à l'autre ; tous les cœurs deviennent sensibles de la sensibilité des autres. L'émotion augmente en proportion du nombre de ceux qui la partagent, et de la force des signes que l'assemblée donne de son émotion.

Vo\ C7. jouer Mérope ou /aire à Versailles, où le respect pour le prince ne permet pas aux spectateurs de manifester les impressions qn'ds reçoivent, vous serez moins touché qu'au théâtre de Paris, où le public exprime librement ce que l'auteur et l'acteur lui font sentir. Lisez seul les belles scènes de Corneille, VOUS eu sentirez moins le sublime que si vous les lisiez troc

quelques hommes de goût, ou que si vous les entendiez au théâtre.

Dans une assemblée, le même sentiment passe dans des hommes dont la situation, les caractères, les opinions , ne sont pas les mêmes. Alors le phdosophe le plus ferme est du plus au moins comme cet homme sensé qui rougissoit de mêler ses larmes à celles d'un auditoire que faisoit pleurer un mauvais prédicateur ; il répétoit souvent : » 11 ne sait ce qu'il dit , il ne sait ce qu'il dit , » et n'en pleuroit pas moins.

Il conservoit du moins assez de bon sens pour sentir l'ineptie de l'orateur : mais ces impressions générales troublent souvent le jugement des hommes qui en ont le plus.

La persuasion de nos semblables porte en nous le sentiment de la persuasion. La croyance est un sentiment contagieux , et les passions le donnent plus souvent que la raison.

Aussi les anciens, qui sentoient ces vérités, cherchoient-ils , en parlant au peuple , à exciter les passions : dans leurs démocraties , les orateurs du premier ordre , les Cicéron , les Démosthène , les Eschine , cmployoient bien plus la force de l'imagination que relie du raisonnement. C'est par de grands mouvements, par du pathétique , par des figures sublimes, qu'ils maîtrisoient une assemblée. Us avoient plus do

charmes que de logique. Ils savaient persuader, et négligeoient de convaincre.

Mais , depuis l'invention de l'imprimerie , depuis qu'il est devenu rare de parler à un grand peuple assemblé , l'éloquence a dû changer. Quand il a fallu se borner à se faire lire, il a fallu discuter et raisonner plus qu'émouvoir. Aussi plusieurs de nos écrivains médiocres sont-ils supérieurs en méthode et en logique aux plus grands orateurs de l'antiquité. Il est vrai que nos meilleurs écrivains leur sont inférieurs dans le genre d'éloquence propre à exciter les passions.

Cinq cents personnes qui liront séparément un discours le liront de sang-froid. Le sentiment de croyance, qui a ses degrés de force et de foiblesse comme tous les autres, ne deviendra pas en eux un enthousiasme insensé , l'amour effréné de leur propre opinion. On n'échauffe point un public épars comme un public assemblé; on discute les livres, on les approuve, on les réfute froidement. C'est avec transport ou indignation qu'on embrasse ou que l'on condamne l'opinion de l'orateur : nos raisonneurs dont OU lit les ouvrages ne peuvent donc être dangereux ; et, chez les nations les plus éclairées, un orateur pourrait encore inspirer à la multitude ses opinions, ses passions, et ses erreurs.

Page 4-5 , vers 1 8 :

Il jouit dans nos cœurs , c'est là sa volupté.

Puisque l'Etre-Suprême a fait de l'amour du plaisir et de la crainte de la douleur les ressorts qui meuvent les êtres, il est digne de sa bonté de leur donner plus de moyens de jouir que d'occasions de souffrir, d'autant crue le sentiment de la douleur physique est plus vif en nous que celui du plaisir physique. Il me semble que souvent l'homme seul empêche l'homme de jouir: les mauvaises lois, les usages absurdes, les fausses opinions , certaines erreurs qui semblent attachées à notre espèce, font plus de malheureux que la nature. Ce qu'il y a de certain , c'est que l'idée consolante d'un Dieu bon , d'un Dieu qui se plaît au spectacle de nos plaisirs, doit nous rendre bons;parcequ'il est de la constitution de l'homme d'imiter ce qu'il respecte, ce qu'il admire, ce qu'il adore.

Page \- , vers 1 1 :

El c'est dans ces beaux jours que les rois de la terre... Je nie suis étonné plus d'une fois que, dans les ré-

publiques modernes, le droit de faire la guerre ou la paix fût déposé entre les mains d'un petit nombre, et que l'action la plus importante des sociétés fût décidée par des bommes qui ont souvent des intérêts opposés à celui de la société. Combien de ministres , pour se rendre nécessaires, ou pour contrarier nu ministre, ont imaginé d'embraser le monde! De dix guerres qui affligent l'Europe, à peine y en a-t-il nue qui puisse être de quelque avantage au peuple qui la commence. Souvent une nation est attaquée par celle des nations qui auroit le plus d'intérêt d'être son alliée ou de rester en paix. L'incertitude où l'on eaJ toujours des intentions de ses voisins oblige les ^<>nvernemeuts à entretenir des armées toujours subsistantes ; mais ces armées menacent autant les loi^, le prince ou la liberté, qu'elles rassurent le citoyen contre l'étranger.

Page 49 1 vers 11 :

Des grâces, des plaisirs, sonne aimable et fecowlr. Lucrèce dit .

Nec sine te quicquam «lias in luoiinis ores

Kxoritur, neque lit Uetuin, neque amabile quicquam.

Page 49 , vers 16 :

ta nature est enfin digne de ta présence.

La sève en action et surabondante dans les végétaux leur a fait pousser ces fleurs qui doivent les reproduire. Une surabondance d'esprits, un superflu de vie , un excès de sensibilité active , sollicitent en même temps les animaux aux plaisirs de l'amour. On peut suivre les gradations par lesquelles les hommes passent, de l'engourdissement et de la tristesse dans laquelle ils setrouvoient vers la fin de l'hiver, à cet état de vie et de joie où ils se trouvent lorsque le soleil entre du signe du bélier dans celui du taureau. Nous avons commencé par avoir un nouveau sentiment de nos forces et plus d'activité. Nous avons reçu une multitude de sensations nouvelles qui ont exercé agréablement nos facultés. Bientôt l'espérance ajoute en nous , et peut-être dans la plupart des animaux , à la vivacité des sentiments et des sensations. Enfin le sixième sens se déclare dans ce moment où les êtres animés sont dans une joie vive qui s'augmente dans chacun d'eux par le sentiment de la joie universelle.

Page 49 , vers 19:

Des chants multipliés dans les airs se confondent , Et volent des coteaux aux vallons qui répondent.

Le plaisir que nous fait le chant des oiseaux n'est pas précisément de la même sorte que celui que nous fait une belle musique : le chant des oiseaux n'a que de la mélodie sans mesure, sans accord, sans harmonie ; mais cette mélodie, sur-tout dans le rossignol et la fauvette, est très touchante, et porte à l'âme une impression voluptueuse. Le chant de l'alouette > composé de transitions subites d'un ton à l'autre , et de sons aigus qui se succèdent rapidement, a le caractère de la gaieté. Le mélange des chants de tous les oiseaux est agréable, c'est le cri de la joie et <h> l'amour; il en rappelle l'idée, et toute idée d'un sen timent le réveille en nous plus ou moins vivement , selon notre situation, notre îîge, notre caractère.

Page 49 , vers »3 :

Ils semblent inspirés par une ame nouvelle.

Un caractère que leur donne le sentiment dont i!> sont remplis, c'est la confiance. Los oiseaux les plus timides, les plus sauvages, ne cherchent point alors

à s'éloigner de l'homme et de ceux des animaux qui ne sont point trop ennemis de leur espèce. Pleins du sentiment d'amour, ils semblent l'étendre sur tout ce qui respire. Il semble qu'ils ne puissent ni craindre ni fuir aucun des êtres qui peuvent aimer. Alors le rossignol , le pinson , le chardonneret , chantent sur les arbres sous lesquels je me repose. Ils me regardent avec une sorte de curiosité et de bienveillance, et ma présence ne suspend ni leurs chants ni leurs caresses.

Pu: k 52 , vers 14 :

Tout désire et jouit : l'homme seul sait aimer.

La pudeur est naturelle à la femme , puisque, par la résistance , elle excite les désirs, et qu'elle ajout? un prix aux faveurs qu'elle doit accorder : ce sentiment , joint à la durée que doit avoir entre l'homme et la femme l'association que commence l'amour, et que prolonge l'éducation des enfants, fait entrer nécessairement dans l'amour de l'homme plus de moral (pie dans l'amour des animaux. Quand le jeune homme, plein de forces et d'espérances , se découvre une puissance nouvelle , une faculté de plus , un nouveau moyeu de jouir, s'il n'est point contrarié sur les desirs que son nouveau sens fait naître, il est au moment

SUR LE PRINTEMPS. 8r

le plus heureux de sa vie ; la confiance , la franchise > le courage, l'amitié, la bonté, toutes les passions qui d'ordinaire tiennent au contentement, se manifestent en lui; elles brillent dans se? yeux , elles s'expriment par des manières douces et vives , par des plaisanteries, par des jeux. Le moral de l'amour ajoute encore à ses plaisirs ; l'amour d'une femme estimable le rassure contre la défiance de lui-même ; il jouit de l'admiration qu'il a pour elle, et du bonheur de posséder ce qu'il admire; son amour est une sorte d'enthousiasme qui donne à son ame de l'énergie et de l'étendue. Cet amour inspire à la jeunesse le désir et les moyens de plaire; il lui fait sentir le prix de l'opinion, il plie l'humeur, il contient l'amour-propre , il le dirige , il le rend généreux ; enfin il donne , augmente, ou rend plus aimables, des vertus qui font le charme de la société. C'est un de ces remèdes que la nature ne se lasse point d'opposer à tant d'institutions , de lois, de coutumes, d'usages, d'opinions, qui nous rendent tristes et barbares.

Page 55 , vers 22 :

A l'amour maternel la nature confie

Ces êtres imparfaits qui commencent la vie.

Dans toutes les espèces , l'amour de la mère pour

fi

les enfants est beaucoup plus tendre et plus énergique que celui du père : cet amour est accompagné dans les femmes d'une activité inquiète, souvent de l'abandon de soi-même, et presque toujours des plus étranges illusions. La mère, plus foible, voit dans ses enfants un nouvel appui : lassée d'obéir, elle voit des êtres tendres dont elle va recevoir les premières caresses. De plus , les femmes sont plus sensibles que nous à la pitié, qui donne une sorte d'amour pour l'être foible et souffrant qu'on peut soulager ; enfin il est fort probable qu'elles ont encore pour leurs enfants un sentiment non raisonné , effet de l'instinct , de l'organisation, et fondé, au moins en partie, sur la douleur que leur cause l'abondance du lait dont leurs enfants les délivrent : cet instinct, cet amour, s'aperçoivent moins dans les sociétés polies que chez les sauvages que la superstition ou quelque opinion absurde n'ont pas dénaturés. On voit cbez eux des mères désolées de la perte d'un enfant de quelques jours; elles vont se rendre, plusieurs mois après sa mort , aux lieux où il est inhumé ; elles y poussent des cris, elles s'y pressent le sein, et arrosent le tombeau de leur lait et de leurs larmes.

POEME

ARGUMENT

Le soleil et la chaleur font éclore une multitude d'êtres nouveaux qui animent les éléments. Caractère de grandeur et d'opulence que l'été donne a la nature. Elle est moins variée qu'au printemps; elle ne doit être vue qu'en grand. Riche et vaste pavsage fait pour être vu pendant l'été; ses effets sur famé. Eloge de l'agriculture. Comhien il est facile de rendre heureux les laboureurs ; leurs mœurs. L'été dans sa force. Puissance et majesté de la nature sous la zone torride ; la chute du Nil; une forêt. Paysages tels qu'on les désire pendant la chaleur, et leurs effets sur les sens et sur l'aine. Tondaison. Fenaison , et gaieté des travaux champêtres. Un gentilhomme que la guerre avoit ruiné prend une ferme. Maturité des blés. Corvée et ses horreurs. Orage. Grêle. Vue d'un pays après un orage qui n'a point fait de degàt. Épisode dans lequel sont renfermées plusieurs circonstances de l'été; un bain » la moisson; actions de grâces après la moisson, etc.

O toi dont l'Éternel a tracé la carrière, Toi qui fais végéter et vivre la matière, Qui mesures le temps et dispenses le jour, Roi des mondes errants qui composent ta cour, Du Dieu qui te conduit noble et brillante image, Les saisons, leurs présents, nos biens, sont ton ouvrage.

Tu disposas la terre à la fécondité Quand tu la revêtis de grâce el de beauté; Tu t'élevas bientôt sur la céleste voûte ; Et des traits plus ardents répandus sur ta route De l'équateur au pôle ont pénétré les airs. Le centre de la terre, el Tabyme des mers ; A des êtres sans nombre ils donnent la naissance.

Tout se meut, s'organise, et sent son existence : Le sable et le limon se sont-ils animés ? Dans les bois, dans les eaux, sur les monts enflammes,

Les germes des oiseaux, des poissons, des reptiles, S'élancent à-la-fois de leurs prisons fragiles. Ici le faon léger se joue avec l'agneau ; Là le jeune coursier bondit près du chevreau ; Sur les bords opposés de ces feuilles légères Résident des tribus l'une à l'autre étrangères ; Les calices des fleurs, les fruits, sont habités; Dans les humbles gazons s'élèvent des cités ; Et des eau\ de la nue une goutte insensible Renferme un peuple atome, une foule invisible.

Comme un flot disparaît sous le flot qui le suit, Un être est remplacé par l'être qu'il produit. Ils naissent, Dieu puissant, lorsque ta voix féconde Les appelle à leur tour sur la scène du monde : Dévorés l'un par l'autre, ou détruits par le temps, Ils ont à les desseins servi quelques instants.

INIais si l'été brûlant a prodigué la vie A tant d'êtres nouveaux dont la terre est remplie, Il augmente, il achève, il mûrit les trésors Qu'un air plus tempéré fit naître sur nos bords.

Quel aspect imposant il donne à la nature ! Il ne la flétrit pas, il change sa parure : Sans doute elle a perdu de sa variété ; Mais, simple avec grandeur, belle avec majesté, Elle a pour ornements sa superbe opulence ;

Nos biens sont sa beauté, sa grâce est l'abondance.

Déjà l'œil dans nos champs compte inoins de couleurs ; L'été dans le parterre a relégué les fleurs. Je n'irai plus chercher au bord de la prairie Cet émail, ces beautés que le printemps varie. Je porte mes regards sur de vastes guérets ; Je parcours d'un coup d'œil les champs et les forêts, Un océan de blés, une mer de verdure.

Dans un espace immense il faut voir la nature ; Loin des riants jardins, loin des plants cultivés, J'irai sur l'Apennin, sur ces monts élevés, D'où j'ai vu d'autres monts, formant leur vaste chaîne, De degrés en degrés s'abaisser sur la plaine. Un fleuve y serpeutoit, et ses flots divisés Baignoient dans cent canaux les champs fertilisés. Je le voyois briller à travers les campagnes, Se noircir quelquefois de l'ombre des montagnes, S'approcher, s'éloigner, et d'un cours incertain Se perdre et s'enfoncer dans un sombre lointain. Mes regards étonnés de ces riches spectacles Commandoient à l'espace, et voloient sans obstacles Jusqu'aux, fonds azurés où la voûte des airs S'unit , en se courbant , au vaste sein des mers. Je vovois les moissons du soleil éclairées

Ondoyer mollement sur les plaines dorées ; Des forêts s'élever sur les monts écartés ; Des arbres couronner les bourgs et les cités ; Des prés déjà blanchis, et des pampres fertiles. Du peuple des hameaux entourer les asiles : Le globe des saisons , dans les flots radieux Précipitant ses traits lancés du haut des ciem , Le fleuve étincelant , et la mer argentée , Renvoyoient sur les monts leur lumière empruntée. C'étoit dans ces moments où l'excès des chaleurs Sous leurs paisibles toils retient les laboureurs : Il sembloit qu'à moi seul la nature en sileuce Étalât sa richesse et sa magnificence.

Les trésors rassemblés sur ces vastes cantons , Ces monts et ces forêts, ces mers, ces champs féconds. De ce tout varié la confuse harmonie, Ce spectacle si grand des vrais biens de la vie, Occupoient ma pensée, et portoient dans mon cœur Un plaisir réfléchi, le calme, et le bonheur.

J'admirois tes bienfaits, divine agriculture: Tu sais multiplier les dons de la nature ; Toi seule à l'enrichir forces les éléments ; Elle doit à tes soins ses plus beaux ornements. Sans toi ces végétaux que tu sais reproduire Périssent en naissant, ou naissent pour se nuire.

Tu tiras les humains du centre des forêts ; Fixés auprès des champs qu'ils cultivoient en paix , Ils purent prononcer le saint nom de patrie, Et connoître les mœurs, ornements de la vie. Bientôt les animaux , vaincus dans les déserts, Esclaves des humains, se plurent dans nos fers. L'homme ravit la laine à la brebis paisible ; Le taureau lui soumit son front large et terrible ; La génisse apporta son nectar argenté, Aliment pur et doux , source de la santé. L'agriculture alors nourrit un peuple immense, Et des champs aux cités ht passer l'abondance. La candeur, l'équité, la liberté, l'honneur, Fut le partage heureux du peuple agriculteur; Et lui seul, enrichi des trésors nécessaires, Reçut de l'étranger les tributs volontaires.

Sénat d'un peuple-roi qui mit le monde aux fers, Conseil de demi-dieux qu'adora l'univers, Cérès avec Bellone a formé ton génie.

Des hameaux dispersés sur les monts d'Ausonie, Des vallons consacrés par les pas des Catons, Du champ des Régulus, du toit des Scipions, S'élancoit au printemps ton aigle déchaînée Pour annoncer la foudre à la terre étonnée. Au retour des combats, tes vertueux guerriers

9o LES SAISONS.

Au temple de Cérès appendoient leurs lauriers.

Les arbres émoudés par le fer des Émiles,

Les champs sollicités par les mains des Camilles,

De leurs dous à l'envi combloient leurs possesseurs ,

Et ces fruits du travail n'altéraient point les mœurs.

Peuple qui, des rochers de la Scandinavie, Descendis eu vainqueur sur l'Europe asservie, Tu maintiens sur tes bords les vertus des héros, Mais tu sais respecter l'habitant des hameaux ; Et du vil publicain, du noble tyrannique, Il n'a point à nourrir le faste asiatique : Il prend place au conseil près du trône des rois, Sait penser, obéir, suivre et donner des lois.

Hélas ! le malheureux qui rend nos champs fertiles Est immolé sans cesse aux habitants des villes ; Et, dédaignant ses soins, son état, ses vertus, Nous honorons ici les talents superflus, Uu vain faste, des noms, un frivole art de plaire.

O toi par qui fleurit l'art le plus nécessaire, Ami de l'innocence, honnête agriculteur, Qu'il est facile et doux de faire ton bonheur !

Ah ! s'd n'a point à craindre une injuste puissance, Un tyran subalterne, ou l'avide linance, Si la loi le protège, il est heureux sans frais; Auprès de la nature il sent tous ses bienfaits :

Le luxe ne vient point lui montrer ses misères. Coulent de ses plaisirs, de l'état de ses pères, Il peut aimer demain ce qu'il aime aujourd'hui ; Et la paix de son cœur n'est jamais de l'ennui. Vous le rende/ heureux, volupté douce et pure. Attachée à l'hymen, aux nœuds de la nature, L'épouse qu'il choisit partage ses travaux, De l'ami de son couir elle adoucit les maux. Ses enfants sont sa joie, ils seront sa richesse ; Il verra leurs enfants appuyer sa vieillesse , Et , sur son front ridé rappelant la gaîté , Prêter encore un charme à sa caducité.

Qu'il revient avec joie à son humble chaumière Dès que l'astre du jour a fini sa carrière ! Qu'il trouve de saveur aux mets simples et sains Qu'une épouse attentive apprêta de ses mains ! La paix, la complaisance, et le doux badinage, Aimables compagnons de son heureux ménage, Entourent avec lui la table du festin.

Réveillé par l'amour, inspiré par le vin, Versant à ses enfants le doux jus de l'automne, Il chante ses plaisirs et le dieu qui les donne ; Sa fille, en souriant, répète ses chansons.

Mais voici le moment où l'astre des saisons Arrive du cancer au lion de INémée.

Il revêt de splendeur la nature enflammée :

Le déluge embrasé qu'il répand dans les airs

Couvre les champs , les monts , les forêts , et les mers.

Tout reçoit, réfléchit la clarté qu'il dispense ;

Tout brille confondu dans la lumière immense.

La campagne gémit sous les rayons brûlants ;

Des coteaux eutr' ouverts ils pénètrent les flancs ;

Sous l'herbe épaisse encore ils sillonnent les plaines ;

Les monts ont refusé le tribut des fontaines ;

Le ruisseau languissoit, et meurt dans ses roseaux ;

Le fleuve humilié sent décroître ses eaux ;

Son rivage est flétri ; la sève consumée

Déjà ne soutient plus la plante inanimée,

Et le grain, détaché de l'herbe qui pâlit,

Dans le limon poudreux tombe et s'ensevelit.

Le coursier sans vigueur et la tête penchée

Jette un triste regard sur l'herbe desséchée ;

Tandis que le pasteur sous des ormes touffus,

La tête sur la mousse et les bras étendus,

S'endort environné de ses brebis fidèles

Et des chiens haletants qui veillent autour d'elles.

La chaleur a vaincu les esprits et les corps ;

L'ame est sans volonté , les muscles sans ressorts.

L'homme, les animaux, la campagne épuisée,

Vainement à la nuit demandent la rosée.

L'ÉTÉ. yî

Sons un ciel sans nuage ils ont vu les éclairs Serpenter sur les monts, se briser dans les airs. La nuit marche à grands pas, et de son chard'ébène Jette un voile léger que l'œil perce sans peine : Son empire est douteux, son règne est d'un moment : L'éclat du jour qui naît blanchit le firmament ; Des feux du jour passé l'horizon luit encore. Où sont ces vents si frais qui devançoient l'aurore ? La chaleur qui s'étend sur un monde en repos A suspendu les jeux, les chants, et les travaux : Tout est morne, brûlant, tranquille; et la lumière Est seule en mouvement dans la nature entière.

O si l'astre puissant des saisons et des jours Opprime les climats éloignés de son cours, S'il devient si terrible aux zones tempérées, Quelles sont ses fureurs dans ces vastes contrées Que le tropique embrasse, où le flambeau des deux Parcourt à l'équateur son cercle radieux !

C'est là que la nature et plus riche et plus belle Signale avec orgueil sa vigueur éternelle ; C'est là qu'elle est sublime. Aux feux brûlants des airs Opposant les grands lacs, les fleuves, et les mers, Kt commandant aux vents d'y porter la rosée, Klle y rend la fraîcheur à la terre embrasée. Le mélange fécond et des feux et des eaux

Y fait naître, y nourrit de puissants végétaux, Titans majestueux, l'honneur de la nature. L'hiver n'ose attenter à leur sombre verdure; Us répandent au loin leurs rameaux spacieux, Ou leur cime s'élance et va fendre les cieux. C'est là qu'un peuple errant du cocotier fertile Reçoit ses aliments, sa boisson, son asile ; L'arbuste de Ternate enrichit ces climats ; Le soleil y mûrit l'odorant ananas, Et ce bois dont les sels, portés de veine en veine, Rendent son cours paisible au sang qui les entraîne. Là se change en miel pur la pulpe des roseaux ; Des baumes bienfaisants coulent des arbrisseaux : Cet arbre épais et noir vous offre son ombrage; Mais fuyez ; la vapeur cpii sort de son feuillage Endormiroit vos sens du sommeil de la mort.

Il est dans l'Atlantide, au Bengale , à Timor, Des vergers qu'en tout temps chargent Flore et Po-

mone, Et des champs où trois fois le laboureur moissonne: Des nuages d'odeurs y flottent dans les airs ; De la terre embaumée ils volent sur les mers, Et portent au nocher le plaisir et la vie.

() combien la nature imprima d'énergie Au sol, aux végétaux de ces climats brûlants!

Elle étonne encor plus dans les êtres vivants.

Elle éleva pour eux des forêts étendues

Qui couronnent le globe et supportent les nues.

Ce colosse effrayant si puissamment armé, Cet être qui de loin semble un mont animé, L'éléphant y repose; il voit sous ces ombrages Passer comme un torrent les races et les âges, Et dans la douce paix coulent ses ans nombreux.

Sensible , mais cruel , terrible , et généreux , Le lion s'y permet des meurtres nécessaires : S'il poursuit des forêts les hôtes solitaires, C'est pour calmer la faim dont il est dévoré ; Tandis qu'ivre de sang et de sang altéré , Sans faim et sans besoins multipliant ses crimes , Le tigre en se jouant déchire ses victimes.

Plus terribles encor, d'énormes animaux, Souverains tour-à-tour de la terre et des eaux, Sur les deux éléments font craindre leur puissance. Par ses cris menaçants le crocodile immense Y fait trembler les bords dont il fut adoré.

Le monstrueux serpent de lui-même entouré A l'aspect des troupeaux en sifflant s'y déploie ; Et , s' élançant en orbe, il engloutit sa proie.

L'homme, les animaux, craignent moins ses fureurs Que ces longs tourbillons d'insectes destructeurs

Qui partent des forêts, des marais, et des ondes ; Le nuage animé sur des plaiues fécondes Ravage les moissons, la verdure, et les fruits.

Mais quels feux éclatants embellissent les nuits, Lorsqu'aux bords du Niger, où la jeune Africaine De son teint qui pâlit va ranimer l'ébène , Lorsqu'au vallon d'Aden , aux champs du Zamorin , L'ombre vient d'orient voiler un ciel serein ! Des insectes sans nombre exhalent la lumière, De feux errants sans cesse ils couvrent la bruyère ; Et, sur les bords des mers, ces phosphores vivants Brillent sur les palmiers balancés par les vents.

Tout est horrible ou beau sur ce brûlant espace; C'est là que de la terre attirant la surface Le soleil éleva les Andes et l'Atlas.

Jamais leur front serein n'est chargé de frimas. Des tourbillons de feu , des globes de fumée, Sortent en rugissant de leur cime enflammée. La chaleur dans leur sein fait germer ces métaux, Source de l'industrie, aliment de nos maux. Sur les champs sablonneux le rubis étincelle. Dans les flancs des rochers la nature immortelle Épure avec lenteur les feux du diamant. De la chaîne des monts tombent en écumant Des fleuves, des torrents qu'ont nourris les orages ;

A travers les rochers et les forêts sauvages, Los empires puissants et les vastes déserts , Leur cours impétueux les porte au sein des mers : L'Onllane et l'Indus, le Gange et le Zaïre, Repoussent l'océan qui gronde et se relire.

Dans ces mêmes climats, de ces gouffres sans fonds Il fait monter aux cieux les trombes, les tiphons, Des fleuves suspendus, des colonnes liquides.

Près du cap dont Gama franchit les bords arides , Semblable à ces vapeurs qui couvrent un volcan , Repose sur les monts le terrible ouragan ; Il s'ébranle, mugit, lance des clartés sombres, Et part environné du tumulte et des ombres. Les foudres redoublés ouvrent ses flots errants : Il tourne autour du globe, et roule des torrents, Les cités, les forêts qu'il brise à son passage. Couvrent de leurs débris la zone qu'il ravage. Il soulève les monts, bouleverse les mers , Et le sable entassé dans ces affreux déserts , Dans ces champs enflammés de la vaste Libye, Solitude sans eaux, sans verdure, et sans vie, Où des sources de feux, un fleuve étineelant, Tombent du haut des airs sur un sable brûlant. L'astre par qui tout naît, tout végète ou respire. Y combat la nature, v détruit son empire.

Sur cet espace inculte , aride et sans couleur,

On voit quelques rochers noircis par la chaleur,

Seule variété que présente à la vue

Des sables éclatants la stérile étendue.

Hélas ! ce ciel d'airain , ce soleil irrité , Annonce à nos climats la même aridité.

Tout languit, tout péril. Sirius en furie A dévoré la sève ; il menace la vie.

O que ne puis-je errer dans ces sentiers profonds Où j'ai vu des torrents rouler du haut des monts A travers les rochers et la sombre verdure ! Que ne suis-je égaré dans la vallée obscure Où des monts de Lima qui portent son canal , Tombe le Nil immense en voûte de cristal ! Je verrois rejaillir ses eaux précipitées, Le soleil enflammer leurs masses argentées, Et sous un ciel serein les humides vapeurs De la brillante Iris étaler les couleurs. Le bruit , l'aspect des eaux, leur écume élancée, Rafraîchiroient de loin mes sens et ma pensée ; Et là , couronné d'ombre, entouré de fraîcheur, Je braverois en paix les feux de l'équateur.

Et vous, forêt sacrée, espaces frais et sombres, Séjour majestueux du silence et des ombres , Temples où le druide égara nos aïeux ,

L' É T É. gg

Sanctuaire où Dodone alloit chercher ses dieux,

Qu'il m'est doux d'échapper sous vos vastes ombrages

A la zone de feu qui brûle ces rivages !

Vous pénétrez mes sens d'une agréable horreur;

Le plaisir que j'éprouve est mêlé de terreur;

Je ne sais quoi de grand s'imprime à mes pensées.

Ce dôme ténébreux, ces ombres entassées,

Ce tranquille désert, ce calme universel,

Leur donne un caractère auguste et solennel.

Tout semble autour de moi plein de l'Etre-Suprème.

Là je viens sous ses yeux m'interroger moi-même ;

Là, contre les erreurs d'un monde corrompu ,

Je munis ma raison, j'affermis ma vertu.

Je t'adresse mes vœux, ô bienfaiteur des mondes :

"Viens parler à mon cœur sous ces voûtes profondes;

Augmente dans ce cœur l'amour de l'équité,

Le respect pour tes lois, et sur-lout la boulé.

Puissé-je, loin des cours, du vice, et des orages,

Aimer, faire le bien, et chanter tes ouvrages,

Et libre, exempt d'erreurs, et du monde oublié,

Cultiver les beaux arts, les champs, et l'amitié !

Mais souvent le zéphyr agite la verdure ; Le feuillage frémit, se soulève, et murmure : Chaque arbre est animé. Les chênes, les ormeaux, Sont devenus pour moi des compagnons nouveaux.

ioo LES SAISONS.

Je rentre en ce moment dans le monde sensible ; Et les bois, dépouillant Jour majesté terrible, Ne sont pins à mes yeux qu'un paisible séjour, Où ne pénètrent point le tumulte et le jour.

Si je veux habiter de plus riants asiles , J'irai dans ces vergers peuplés d'arbres fertiles, Le long de ce coteau qui dérobe un vallon Au souffle de Borée, au vol de l'Aquilon : Une eau eaime et limpide y descend des collines. Et des plants de Pomone abreuve les racines : Ce vent foible et léger qui vole sur les eaux, Et qui suit dans les bois la course des ruisseaux , Me frappe à l'instant même où j'entre sous l'ombrage. Il m'apporte le frais et l'odeur du feuillage.

La prune suspendue à ces rameaux féeonds. Les grappes d'incarnat qui courbent ces buissons. Ces rubis émaillés qu'arrondit la nature . Sur ces arbres touffus sortant de la verdure, M'offrent, pour tempérer mon sang trop allume , Leur chair délicieuse et leur jus parfumé.

Là le bélier docile à la voix qui le guide Se plonge en frissonnant dans le cristal liquide : Au signal du berger le dogue menaçant Ramène sur le bord le troupeau frémissant. Cependant le fermier, les filles du village,

Rassemblés sous un chêne, à l'ombre du feuillage, Et tous en demi-cercle assis sur le gazon, Bientôt à la brebis vont ravir la toison. Elle arrive auprès d'eux ; elle semble alarmée A l'aspect des ciseaux dont la troupe est armée. La bergère, en flattant l'animal simple et doux, Dissipe sa frayeur, le prend sur ses genoux ; Et la brebis , rendue à sa douceur (imide, Livre sans murmurer sa laine encore humide. On médit en riant des seigneurs du canton ; De l'histoire du jour on passe aux fils Aimon. Les enfants du hameau folâtrent dans la plaine ; L'un monte le bélier délmé de sa laine ; L'autre veut effrayer, caché dans les roseaux , Ses jeunes compagnons se jouant dans les eaux ; Leurs cris, la cornemuse, et le chant des bergères, Vont apprendre leur joie aux échos solitaires.

Un jour sous les berceaux d'un verger écarté. Contemplant ces pasteurs, partageant leur gaité, J'abordai le fermier, qui, de l'ombre d'un hêtre , Observoil comme moi celte scène champêtre. Qu'il est dans voire état d'agréables moments! Lui dis-je ; et tous nos arts, nos vains amusements Valent-ils ces travaux que la joie accompagne, Et la simplicité des jeux de la campagne ?

ioa LES SAISONS.

Non, dit-il. J'ai connu vos plaisirs si vantés ; Ils sont trop peu sentis, iis sont trop achetés ; Je leur ai comparé les plaisirs du village : J'y vis, je suis content, et bénis mon partage. Jeune, et né d'un sang noble, à la guerre entraîné, Je n'y démentis pas le sang dont j'étois né : Mais mes fonds dissipés, nies fermes consumées Par ce luve sans frein qui corrompt nos armées , Quand la paix couronna les succès de mon roi , Je me vis sans fortune ainsi que sans emploi. Le besoin n'avilit que les cœurs sans courage : Moi , plein du sentiment des forces de mon âge , Des grands , des importants redoutant les hauteurs , Leurs souris dédaigneux , leurs coups d'oeil protecteurs , J'allai dans un château, retraite vénérée D'un guerrier vertueux, l'honneur de la contrée. Je l'abordai sans crainte , et parlant sans détour, J'eus des fermiers , lui dis-je , et viens l'être à mon

tour ; Je viens redemander au travail , à la terre, Mes biens qu'ont dissipés ma folie et la guerre ; Je vous demande à vivre, et veux le mériter. Si parmi vos fermiers vous daignez me compter, Peut-être vos bienfaits pourront vous être utiles,

L'ETE. io3

Et vos champs par nies soins deviendront pins fertiles.

Le vieillard étonné me baigna de ses pleurs, M'embrassa, m'applaudit, mit fin à mes malheurs; El, depuis ce moment, la joie et l'abondance Ont habité ma ferme et sont ma récompense. Ici , loin des Phrynés, de l'intrigue , et des grands , J'emploie avec honneur mes jours indépendants. Je nourris dans mon cœur le mépris des richesses, L'orgueil qui sied au pauvre, et l'horreur des bassesses.

J'apprends dans le travail à vaincre la douleur; Dans la guerre ou la paix soldat ou laboureur, Je pense en citoyen, et je sers ma patrie ; J'irai dans les combats lui dé\ouer ma vie, Et sais la rendre utile au fond de ces hameaux , Où la tendre amitié me lie à mes égaux : Nous portons constamment sa forte et douce chaîne. Unis dans le plaisir, compagnons dans la peine, Satisfaits de nous voir, heureux de nous parler, Le plus rude travail ne peut nous accabler : Mais ici le travail n'est jamais solitaire. Dans les murs des cités l'artisan sédentaire , Emprisonné dans l'ombre et sans société , A son triste atelier sent mourir sa traité :

io4 LES SAISONS.

Il n'a point sou ami qui, par un doux sourire,

La ranime en son cœur au moment qif elle expire.

Y oyez-vous ces beautés au visage vermeil , Kl ces jeunes pasteurs brûlés par le soleil, Ces vieillards, ces enfants que le travail rassemble? Eli bien ! ils sont heureux du plaisir d'être ensemble. Mais montez sur mes pas au sommet du coteau , Vous verrez dans nos prés un plus riant tableau.

Il ne me trompoit pas : sur la plaine brûlante Des faneurs promenoient la faux étincelante ; La sueur inondoit leurs membres palpitants. Fatigués, harassés, ils paroissoient contents. La fille du fermier, la bergère ingénue, Sans corset, les pieds nus, la gorge demi-nue. Le trident à la main retournant le gazon , Au faneur égayé fredounoit sa chanson.

Quand le feu du midi suspendit leur ouvrage, Je les vis en riant se rendre sous l'ombrage, Et bientôt se livrer au charme d'un festin Qu'avoient assaisonné le travail et la faim. Ciel ! avec quelle ardeur la troupe impatiente Dévoroit tour-à-tour la framboise odorante, Le lait de ses troupeaux , la fraise , et le pain bis . Placés sur le gazon qui servoit de tapis ! Le plaisir d'un repas n'est senti qu'au village.

L'ÉTÉ. io5

Quand on eut consumé les fruits et le laitage , Le cidre pétillant réveilla les cerveaux ; Jl lit naitre les chants, le rire, et les bons mots : La folie et l'amour régnoient dans rassemblée ; Les jeux et les baisers votaient sous la feuillée; Et par des traits piquante, mais sans malignité, La raillerie encore augmentait la gaité. Colinette, en pressant une mure nouvelle, Rougit le front d'Alain qui s'endort auprès d'elle : On en rit; il s'éveille, et d'un air ingénu Il cherche de ces ris le sujet inconnu.

Heureux peuple des champs , vos travaux sont des fêtes !

Mais le globe enflammé qui roule sur vos tètes A noirci les épis courbés sur les sillons. La cigale a donné le signal des moissons.

O Dieu puissant et bon , père de la nature , Achève tes bienfaits. Que la nielle impure, Les insectes, l'orage, el tes vents ennemis. Respectent les présents que tu nous as promis. Gouverneurs, intendants, ministres de nos maîtres, Protégez, secondez les récolles champêtres: Puisse le laboureur moissonner librement Ces champs où son travail lit naître le froment '

J'ai vu le magistral qui régit la province.

eo6 LES (SAISONS.

L'esclave de la cour et l'ennemi du prince.

Commander la corvée à de tristes cantons

Où Cérès et la faim commaudoient les moissons.

On avoit consumé les grains de l'autre année ;

Et je crois voir encor la veuve infortunée ,

Le débile orphelin, le vieillard épuisé,

Se traîner en pleurant au travail imposé.

Si quelques malheureux, languissants, horsd'haleinc,

Cherchoient un gazon frais, le bord de la fou lai ne ,

Le piqueur inhumain qui préside aux travaux

Leur vendoit à prix d'or un moment de repos.

Il avoit arraché du sein de son ménage D'un jeune agriculteur l'épouse jeune et sage : Mère tendre, inquiète, elle avoit apporté Un gage malheureux de sa fécondité, Un enfant au berceau qu'elle allaite elle-même , Image de l'Amour et de l'époux qu'elle aime. Elle le vit bientôt abattu sur son sein Y porter en pleurant et la bouche et la main ; Du lait qu'il demandoit la source étoit tarie. La mère, ainsi que lui, prête à perdre la vie, Cherchoit par ses baisers à tromper leurs douleurs ; Aux pleurs de son enfant elle mèloit ses pleurs. Elle l'emporte enfin dans un prochain bocage. Et lui donne à sucer un fruit âpre et sauvage :

L'ÉTÉ. i.»7

Le fruit est agréable à l'enfant affamé, Qui sourit à sa mère, et semble ranimé.

Elle entend du piqueur la voix triste et cruelle, Et retourne au travail où ce tyran l'appelle. Mais peut-elle un moment rester loin de sou fils ! Elle croit tout-à-coup en entendre les cris; Et, courant au buisson qui lui servoit d'asile, Elle l'y trouve, hélas ! pâle, froid , immobile ; Il n'est plus. Elle jette un cri long et perçaul , Prend son fils, le soulève, et tombe en l'embrassant Sa bouche est enlr'ouverte, et sa tète est penchée ; Sur le corps de son fils sa vue est attachée : Mais, levant vers le ciel et les mains et les yeux , Et lançant des regards menaçants, furieux : C'est vous, tv raus, c'est vous; c'est la faim , la miseï e , C'est ce travail funeste... O ciel, venge une mère ! Elle retombe alors sans voix , sans sentiment , Et le corps agité par un long tremblement : La foule l'environne, et le peuple qui l'aime La secourt en tumulte, et pleurant sur lui-même. On l'emporte, on la suit : ce peuple infortuné Sur ses riches guércts jette un d'il consterné. Il observe en tremblant plus d'un triste présage.

Les cris de la corneille ont annoncé l'orage : Le bélier effrayé veut rentrer au hameau :

îoS LES SAISONS.

Une sombre fureur agite le taureau, Qui respire avec force, et, relevant la tète, Par ses mugissements appelle la tempête.

On voit à l'horizon de deux points opposés Des nuages monter dans les airs embrasés ; On les voit s'épaissir, s'élever, et s'étendre. D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait entendre Les flots en ont frémi, l'air en est ébranlé, Et le long du vallon le feuillage a tremblé. Les monts ont prolongé le lugubre murmure, Dont le son lent et sourd attriste la nature. Il succède à ce bruit un calme plein d'horreur, Et la terre en silence attend dans la terreur. Des monts et des rochers le vaste amphithéâtre Disparoit tout-à-coup sous un voile grisâtre ; Le nuage élargi les couvre de ses flancs ; Il pèse sur les airs tranquilles et brûlants. Mais des traits enflammés ont sillonné la nue, Et la foudre en grondant roule dans l'étendue : Elle redouble , vole , éclate dans les airs ; Leur nuit est plus profonde, et de vastes éclairs En font sortir sans cesse un jour pale et livide. Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide Qui tourne sur la plaine, et, rasant les sillons, Enlève un sable noir qu'il roule en tourbillons.

L'ÉTÉ. km)

Ce nuage nouveau , ce torrent de poussière, Dérobe à la campagne un reste de lumière. La peur, l'airain sonnant, dans les temples sacrés Font entrer à grands flots les peuples égarés. Grand Dieu, vois à tes pieds leur foule consternée Te demander le prix des travaux de l'année. Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés Écrasent en tombant les épis renversés ; Le tonnerre et les vents déchirent les nuages ; Le fermier de ses champs contemple les ravages, Et presse dans ses bras ses enfants effrayés. La foudre éclate, tombe, et des monts foudroyés Descendent à grand bruit les graviers et les ondes Qui courent en torrent sur les plaines fécondes. () récolte ! ô moisson ! tout périt sans retour : L'ouvrage de l'année est détruit dans un jour.

Ah ! fuyons ces tableaux ; et, loin de ces rivages, Allons chercher des lieux où le cours des orages. Sans y lancer la foudre ou noyer les moissons, A rafraîchi les airs et baigné les sillons. De l'écharpe d'Iris l'éclatant météore, Déployant dans les cieux les couleurs de l'aurore , Y couronne les champs, où le ruisseau vermeil Voit jouer dans ses flots les rayons du soleil. Un reste de nuage, errant sur les campagnes ,

no LES SAISONS.

Va s'y perdre en fumée au sommet des montagnes ;

Un vent frais et léger y parcourt les guérets,

Et roule en vagues d'or les moissons de Cérès.

On v sent ce parfum , cette odeur végétale,

Que la terre échauffée après l'orage exhale.

Le berger au berger répète ses chansons ;

L'heureux agriculteur, si près de ses moissons,

Se rappelle ses soins, ses travaux, sa prudence.

Admire sfes guérets, sourit à l'abondance.

Il est content de lui, ne se repent de rien,

Et se dit, comme un Dieu, Ce que j'ai fait est bien.

Lise le lendemain, au lever de l'aurore, Coupe le tendre osier, le jeune sycomore, Et forme ces liens qui doivent enchaîner Les trésors que Cérès se prépare à donner. La chasse, au même instant, dans le même bocage Avoit conduit Damon. le seigneur du village. Lise à peine comptoit trois lustres et trois ans ; Ses grands yeux étoient noirs , modestes , et perçants ; Sa taille , sa fraîcheur , ses grâces naturelles , Promettoient à Damon des voluptés nouvelles.

Comblé dans les cités des faveurs de l'Amour, L'idole de la mode, et le héros du jour, Il avoit ces travers que son rang et l'usage, Et sur-tout les succès, imposent à son âge ;

L' ÉTÉ. ni

L'exemple des vertus qu'il doit à sou canton , Les mœurs de son fermier, du sage Polémon, Dont le sévère honneur veille sur sa famille , Les larmes qui suivront la faute de sa fille, Rien n'arrête un amant fougueux dans ses désirs, Qui prend l'instinct pour guide et pour loi ses plaisirs.

A Lise de sa part des messagers fidèles Vont porter des rubans , des bouquets , des dentelles ; Il veut plaire ou séduire, et croit de jour en jour Rendre plus agréable ou l'amant ou l'amour : Mais toujours entouré de surveillants sévères. Il maudit les parents, l'œil vigilant des mères.

Damon, savant dans l'art d'écarter les soupçons, A ses soins assidus sait trouver des raisons : C'est Polémon qu'il aime; il veut, dit-il, s'instruire, Connoître son terrain , les grainsqu'il peut produire ; Il est agriculteur ; et Polémon ravi Voit en lui son égal , son disciple, un ami.

Un jour dans un verger, au fond d'une tonnelle, Damon aperçoit Lise, et Lucas auprès d'elle ; Il s'approche, il observe ; il voit l'heureux Lucas Autour du sein de Lise étendre un de ses bras, Saisir de l'autre main sa main qu'elle abandonne. Et prendre en souriant un baiser qu'on lui donne.

lia LES SAISONS.

Des troupeaux de Damou ce jeune et beau pasteur ,

D'une chaste beauté modeste adorateur,

Avoit plu par ses soins, ses mœurs, et sa constance.

Ce spectacle à Damon n'ôte point l'espérance,

Ne le rend point jaloux. Il poursuit ses projets ;

Il cherche les moyens d'en hâter le succès ;

Et même il croit dès-lors sa victoire infaillible :

Lise est à moi, dit-il, puisque Lise est sensible.

Bientôt il s'aperçoit que, vers la fin du jour, Au moment favorable aux larcins de l'amour, Lise se rendoit seule au bord d'une onde claire , Qui coule autour d'un bois dans un pré solitaire , Où d'épais alisiers, recourbés en berceaux, De verdure et d'ombrage environnoient les eaux.

O Lise ! en quel état Damon va vous surprendre ! O sagesse ! ô pudeur ! pourrcz-vous la défendre ? Lise part; Damon vole, et, par d'étroits sentiers, Il arrive avant elle au berceau d'alisiers.

Là, sous des arbrisseaux, dans un lieu frais et sombre , Il attend que la nuit ait répandu son ombre. Il voit bientôt noircir le vert de la forêt : Prêt enfin de quitter son asile secret, Il tremble qu'en sortant le bruit ne le découvre ; Il soutient les rameaux du buisson qu'il entr'ouvre.

L'ÉTÉ. u3

Le corps deini-courbé, les genoux chancelants, Et l'oreille attentive, il avance à pas lents. Près de lui, loin de lui, sa vue est occupée ; D'un bruit sorti des eau\ son oreille est frappée. Il se glisse en rampant sous ce berceau fatal Où l'onde en g' étendant arrondit son canal, Et là d'un œil avide il cherche ce qu'il aime.

Il voit... Ciel ! quel objet !... C'étoit Lise elle-même. Le jour du crépuscule et du globe argenté Sous le voile des eaux éclairait sa beauté. Tel est dans un parterre un lis qui vient d'éclore, Quand il brille au matin sous les pleurs de l'aurore. Tantôt en se jouant dans Les (lots du bassin, Elle étale à Damon les trésors de son sein ; Le jais de ses cheveux, et l'eau sombre et verdàtre, Opposés à sa gorge, en relèvent l'albâtre : Tantôt une attitude, un geste, un mouvement, Appelle sous les eaux les yeux de son amant.

Bientôt Lise , à l'abri d'un dôme de feuillage ■ Va prendre ses babils posés sur le rivage ; Les voiles dépliés \ont couvrir ses appas : Damon vole, s'élance, et Lise est dans ses bras.

O Lise, il faut un prix à l'amour le plus tendre. Ciel! où suis-je? ô Damon, qu'osez-vous en! reprendre ? N'espérez rien de moi, Damon ; retirez-vous.

ît4 LES SAISONS.

O ma mère ! ô Lucas !... Damon à ses genoux Prodigue les serments , les larmes , les caresses ; Il cherche à la tenter par d'immenses promesses : Elle résiste à tout. Les pleurs de ses beaux yeux , Des cris tantôt plaintifs et tantôt furieux , Des mots qui vont au cœur, sa pudeur, et sa grâce, D'un amant effréné n'arrèloient point l'audace. Lise tombe à ses pieds en lui tendant la main, Et relevant de l'autre un voile sur son sein, Foible , la voix mourante , et la vue égarée : O ciel ! est-il donc vrai que ma honte est jurée ? Il n'en est point, dit-il, dans les plaisirs secrets. Quel témoin craignez-vous au fond de ces forêts ? Tout est enseveli dans l'ombre universelle. Qui saura mon bonheur? Je le saurai, dit-elle. Lise n'en dit pas plus ; des soupirs, des sanglots, Des cris demi-formés, succèdent à ces mots ; Sur ses genoux tremblants elle reste penchée. Damon la voit pâlir, et son ame est touchée. Quoique infecté des mœurs d'un monde corrompu, Damon pouvoit eucor respecter la vertu ; Il en sentit l'empire, et lui rendit hommage.

J'ai pu vous offenser, c'est le tort de mon âge, C'est celui de mes sens, je saurai l'expier, Et peut-être qu'un jour vous pourrez l'oublier.

L'ETE. Ii5

Ces mots rendent à Lise et la vie et ses charmes : Mais sa pudeur encor n'étoit pas sans alarmes ; Et, pour la rassurer, Damon part à regret. Il lixe sur sa route un œil morne et distrait ; Les pleurs de la beauté , l'innocence offensée, Des tableaux importuns, poursuivent sa pensée.

La nuit, fraîche et tranquille, inspiroit le repos ; Le sommeil même au crime accordoit ses pavots : Damon est réveillé par un cri lamentable. Il voit près de son lit un vieillard vénérable : O ciel ! c'est Polémon , qui, sans verser des pleurs, Sans se plaindre, oppressé sous le poids des douleurs, Fatigué de sentir, paroissoit insensible : Mais, sortant tout-à-coup de ce calme terrible : Je suis vieux , je suis pauvre, et vous m'ôtez l'honneur, Vous que nous respections, vous un vil suborneur ! Et pour perdre ma fille ! une fille si chère! O si vous aviez vu les larmes de sa mère ! Damon, je vais hâter l'instant de ma moisson, Et quitter pour jamais ce malheureux canton. O ferme où mes travaux ont enrichi mon maitre, Jardins que j'ai plantés , arbres que j'ai vus naître, Troupeaux que j'ai nourris , recevez mes adieux : Ma fille loin de vous me fermera les yeux. i A ces mots, en pleurant, le vieillard se retire.

îi6 LES SAISONS.

Damou le suit des yeux , les détourne , et soupire Le mépris de lui-même est entré dans son cœur. Il demeure immobile, abattu de langueur : Mais il se lève , il part ; sa démarche est rapide ; Il arrive à l'instant au pied du mont aride Qui couvre le vallon où, pendant les beaux jours, Lucas paît ses brebis , et chante ses amours.

Lucas, qui l'aperçoit , s'épouvante à sa vue ; Mais il voit sur son front la gaité répandue. Damon lui prend la main ; et Lucas étonné Loin du vallon sauvage est d'abord entraîné Sous le toit vertueux que Polémon habite. Le vieillard est troublé ; sou épouse interdite S'élance vers sa fille en lui tendant les bras. Lise jette un regard sur Damon et Lucas, Rougit, baisse les yeux, et regarde sa mère. Le front de Polémon devient sombre et sévère. Damon est à ses pieds : O mon cher Polémon , "Voyez dans ce berger le rival de Damon. Lise brûle pour lui de l'amour le plus tendre ; Il aime, il est aimé : qu'il soit donc votre gendre.

Lise, un berger sans bien n'est pas digne de vous : Que votre amant soit riche, et qu'il soit votre époux Voyez sur ce coteau cette ferme nouvelle, Cet herbage fécond qui s'étend autour d'elle ,

Ces vergers dont les fruits l'enrichiront un jour, Et ces larges noyers qui croissent à l'entour ; Je les donne à Lucas. O vertueuse mère ! O sage Polémon ! si Lise vous est chère, Il faut que dans deux jours ces amants soient unis ; Qu'après vous mes fermiers, aujourd'hui mes amis, Contents de moi , de vous , et charmés l'un de l'autre, Ils fassent à jamais leur bonheur et le vôtre.

Lise et l'heureux berger, la mère et Polémon, Se regardoient l'un l'autre et regardoient Damon. Lucas se précipite aux pieds de sa maîtresse ; Lise fait éclater sa joie et sa tendresse. Les parents sont ravis ; et Damon enchanté Trouve dans tous les yeux le prix de sa bonté.

Des noces, des festins bientôt la douce image Va porter la gaîté de village en village ; Et, dès le lendemain, les cris et les chansons Ont annoncé l'aurore et l'instant des moissons. Polémon, plein de joie, armé de sa faucille, Vers ses sillons dorés a conduit sa famille. De la riche Cérès les trésors vont s'ouvrir. Voici l'heureux moment où l'homme va jouir, Déjà des moissonneurs la troupe partagée Attaque les sillons, sur deux files rangée ; Un sentiment profond, pur, et délicieux,

n8 LES SAISONS.

Régne dans tous les cœurs , brille dans tous les yeux.

Lise, auprès de Lucas plus ardente à l'ouvrage,

A bientôt devancé les filles du village ;

Et, nouveau laboureur, dans ce noble métier,

Lucas aux yeux de Lise est fier de s'essayer.

Ici Dolon sourit, agacé par Thémire ;

Là Colin rit tout haut des bons mots qu'il va dire.

Polémon en secret ordonne aux moissonneurs

D'augmenter le tribut qu'on destine aux glaneurs.

Ces beaux jours ont banni l'envie et la misère :

Le pauvre donne au pauvre, et le riche est son frère.

Mais Lise et son amant ont vu naître le jour Où le ministre saint doit bénir leur amour ; Ils vont sanctifier la flamme la plus pure, Et jurer de s'aimer sans craindre le parjure. On leur dit les devoirs imposés aux époux : Assurés de les suivre et de les aimer tous, Ils semblent étonnés de s'entendre prescrire Ces aimables vertus que l'amour leur inspire. A peine ces amants par des vœux solennels Sont unis l'un à l'autre au pied de nos autels, Que le sage pasteur rappelle à l'assemblée Les trésors, les plaisirs dont la terre est comblée.

Grand Dieu , tu nous donnas les fruits et les moissons.

Et l'amour et l'hymen , les premiers de tes dons. L'air, les feux, et les eaux , à tes ordres dociles, Ont rendu de concert nos campagnes fertiles. Tu daignas seconder le travail de nos mains. L'homme est cher à son Dieu ; ce père des humains Nous admet les premiers à ces festins champêtres Où sa voix paternelle invite tous les êtres. De sa vasle bonté tout ressent les effets ; Les bienfaits qu'il prodigue annoncent des bienfaits. Jouir, c'est l'honorer : jouissons, il l'ordonne ; Associons le pauvre aux trésors qu'il nous donne , Et reprenons gaiment un travail vertueux Qui nous rendit toujours meilleurs et plus heureux.

Après des chants de joie et de reconnoissance , Le peuple se recueille. Il s'écoule en silence, Et suit Lise et Lucas, qui se donnant la main , Du logis paternel ont repris le chemin. Un orme vénérable en protège l'entrée : Polémon les attend sous son ombre sacrée. Tous deux avec respect tombent à ses genoux ; Et lui , levant les mains sur les jeunes époux , L'œil humide de pleurs, d'une voix attendrie. Bénit au nom du ciel le saint nœud qui les lie. Damon conduit la troupe au salon du festin , Placé dans un bocage au fond de son jardin :

i2<> LES SAISONS.

De convives pressés la table est entourée. Chacun jette un regard sur la plaine dorée, Et voit avec plaisir ses épis ramassés S'élever sur la plaine en gerbes entassés.

Le ministre sacré, le seigneur du village, lmposoient à la joie et la rendoient plus sage. On lisoit dans les yeux une douce gaîté, Un contentement pur, l'amour, la volupté ; Et dans son calme beureux la troupe recueillir Jouissoit sans transports, badinoit sans folie. Bacchus, dont le nectar anima les esprits. Ne fit point retentir le tumulte et les cris ; Mais du plaisir d'aimer il augmenta les cbarmes. Au bord de la paupière on vit briller les larmes ; Et Damon tour-à-tour recevoil dans ses bras Polémon et sa fille, et la mère et Lucas. Environné, pressé de ses vassaux qu'il aime* , Il est content de tous, et sur-tout de lui-même.

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