‹ Poésies (volume 2)Chapitre 31 sur 72 · A DN EXILÉ · texte numérisé non relu

A DN EXILÉ

Quelque chose de grand se couve dans le monde :

Il faut, 6 jeune roi , que ton âme y réponde ;

Les temps sont en travail pour des jours plus heureux.

Le siècle est dévoré d'incurables ulcères :

Tu n'épouseras point ses honteuses misères,

Et, de tous ses tombeaux recueillant les poussières ,

Tu n'en bâtiras pas un palais ténébreux.

Sous les pieds de l'erreur la terre se dérobe ;

D'un pénible sommeil se réveille le globe ;

On reconnaît partout la main de Jéhovah.

Des îles de la mer, jadis silencieuses, .

Aux nautoniers perdus sur ses eaux spacieuses i

Pan fait entendre encor des voix mystérieuses

Qui lamentent ces mots : a Un vieux monde s'en va! a

L'Inde voit son autel miné par l'Angleterre ; Les pointes du Croissant se déclarent la guerre. Et s'acharnent ainsi que deux becs de vautours ; Luther, à l'infini divisant son domaine, N'a pas pu féconder la raison souveraine ; Le problème a lassé l'intelligence humaine, Et Babel désespère et renverse ses tours.

Chaque journée enfante et dévore un système ; L'impiété commence à se dire anathème ; La foi d'un souffle impur a sauvé son flambeau ; Brisant son front d'airain contre nos cathédrales ,

L'anlechrist Àrouet est à ses derniers râles ; Et Jésus, seul vivant dans ces morts générales , Une seconde fois triomphe du tombeau.

Et pour édifier sur l'Europe écroulée Au grand apostolat la France est appelée ; Le glaive de l'esprit est puissant à son bras. Le Seigneur n'a jamais frappé sa tête altière Que pour mieux lui montrer la céleste lumière Et pour la relever du sein de la poussière, Ainsi qu'il fit à Paul au chemin de Damas.

S'il reste quelques rois dont le regard s'obstine, Qui prennent la lueur qui blanchit la colline Pour le pâle rayon de l'astre de la nuit , C'est qu'ils se sont couchés dans la plate campagne. Mais toi que la rigueur de l'exil accompagne , Que le matin surprend au haut de la montagne , Dis-leur : g Réveillez-vous, c'est le soleil qui luit ! »

Et ne te lasse point de proclamer l'aurore

Aux mortels dont les yeux ne s'ouvrent point encore.

Oh ! ce n'est pas pour rien que , calmant notre deuil ,

Le ciel par un mourant fit révéler ta vie ,

Que quelque temps après , de ses enfants suivie,

Aux yeux de l'univers la nation ravie

T'éleva dans ses bras sur le bord d'un cercueil.

»*^ViîM>Sr!B '«

Donnez à Tindigent , donnez , heureux du monde ! Vous êtes en tout point semblables à cette onde Qui, caressant des bords par des palmiers couverts, Savoure avec orgueil leur ombre favorable , Et s'avance pourtant d'un cours inexorable Pour se perdre dans les déserts.

Donnez , car de la mort l'inflexible fantdme Ne nous laisse emporter dans son fatal royaume

Que nos crimes et nos vertus ; Et , parmi les vertus , l'aumône est la plus belle , La plus belle des fleurs dont l'éclat étincelle

Sur la couronne des élus.

1 Cette pièce de vers a été inspirée è M. Reboul par les besoins pressants des pauvres et par Tépuisemont de$ ressources de Y Association d9 C^rtt/ de Nimes. L'appel du poète fut entendu, et les malheureux, secourus de nouveau, purent le bénir.

58 L*AUMONË.

Donnez , afin qu^ayant parcouru la carrière , Vous puissiez sans gémir regarder en arrière Et trouver moins amer le moment du trépas , Afin de ne pas voir Tespérance bannie Quand vos jours passeront devant votre agonie , Que vous ne les maudissiez pas !

Donnez , afin que , môme aux terrestres demeures. Le Ciel de ses bontés accompagne vos heures

Et vous rende en tout triomphants , Afin qu'en vos sillons il sème Tabondance, Et qu'il tienne les eaux de la fausse science

Loin des lèvres de vos enfants

De Fhydre des partis Thaleine empoisonnée , Comme l'hiver enchaîne une onde fortunée , Tient suspendu le cours de nos prospérités :

Des milliers de vaisseaux qui ne pouvaient suffire , La voile maintenant dérobée au zéphyre , Dorment dans nos ports attristés.

Hélas ! dans nos cités, naguère si splendides. Erre , les bras croisés et les regards avides ,

Une effrayante oisiveté :

Dans l'atelier désert habite le silence ; Et Ton a vu frapper la maison de l'aisance

D'une soudaine pauvreté.

Pénétrez aux réduits de ces tristes familles , Voyez : le haillon manque à la pudeur des filles 1 Voyez le désespoir qui sait tout terrasser , L'enfant dont les besoins ont dévoré les charmes , Qui demande du pain , et dont la mère en larmes Ne peut, hélas! que l'embrasser I

Seigneur, notre misère est-elle assez profonde!..., Que ma faible parole , en charité féconde ,

Rende tous les cœurs généreux I Faites pleuvoir Taumône aux accents de ma lyre ! La vanité n^a point commandé mon délire ,

J'ai chanté nour les malheureux.

41 m^ iLm mdim<i^wao mm wtâmws^mmâaâ.

— FéTrierl854.—

Amis, n'en doutons point , la muse est prophétesse l Ils savent maintenant pourquoi cette tristesse Exhalée en des jours qu'ils croyaient pleins d'espoir. Une fée autrefois, au sommet des tourelles.

Venait se lamenter par les nuits les plus belles Et lorsque la liesse était dans le manoir.

Chacun se demandait le sujet de sa plainte... Mais bientôt du baron la race fut éteinte : Emmenant ses trois fils aux guerres du saint lieu , Avant d'être vainqueurs de la tombe sacrée.

Surpris des Sarrasins, leur tête fut livrée Au sabre recourbé de ces maudits de Dieu.

Et le château devint désert et solitaire ; Et quand Tautomne froid eut attristé la terre Et prolongea des nuits la ténébreuse horreur, Parles vitraux brisés introduits dans les salles, Les quatre vents rompaient des lances infern^es Comme dans un champ clos ouvert à leur fureur.

Et la vieille légende, hélas ! c'est notre histoire. Vous eûtes beau gémir, nul ne voulait vous croire ; Mais voilà que F Esprit a fui notre air mortel, Que son temple est frappé d'un funeste veuvage. Et que les factions, écumantes de rage, Ptmr y placer leur chef s'y disputent l'autel !

Et la raison publique est semblable à la pierre Que les chars en passant divisent en poussière, Qui retombe et blanchit les arbres du chemin , Obscurcit les regards du cavalier rapide, Et redouble la soif dans le gosier aride Du piéton qui se traîne un bâton à la main.

Et l'on n'aperçoit plus qu'immense solitude Dans les champs du mystère ou de la certitude. Le sable a rembruni l'espace le plus vert, Et la matière seule en ces plaines fatales Domine, comme on voit ces tombes colossales , Ou ces sphinx de granit assis dans le désert,

6« AUX POBTES CnRETlBNS.

Et les rois ont perdu le droit à la puissance, Et les peuples celui de leur indépendance. Quand par eux des tyrans les sceptres sont rompus, L'anarchie aussitôt ouvre son gouffre horrible , Et la liberté n'a que le choix inflexible D'une soif dévorante ou des flots corrompus.

Et chacun consterné demande , en sa tristesse , Si l'ombre peut encor devenir plus épaisse , Si jamais telle orgie égara les esprits , Si la confusion peut être plus complète , Si jamais le chaos, dans le vin d'une fête , Vit le sol plus jonché de coupes en débris.

Mais vous avez jeté le cri de l'espérance...

Trinité du néant, ombre, vide, silence,

Évanouissez-vous !

L'Esprit doit revenir, ordonnant la matière, Du chaos ténébreux retirer la lumière Qui doit étinceler pour le salut de tous.

Au son de vos lyres suprêmes, L'édifice des temps futurs Verra les pierres d'elles-mêmes Se ranger pour former ses murs.

AUX POETES CUfiÉTlSNS. «S

Avides de saintes paroles ,

Les cœurs recevront trois symboles :

Foi par qui tout est transporté,

Espérance qui fortifie ,

Charité qui réconcilie

La richesse et la pauvreté.

Car du Christ seule encor la parole féconde Du fond de son tombeau peut ranimer le monde

Mort par un oubli de la foi.

Seule elle peut, au bord du réduit funéraire, Dire au cadavre infect : « Écarte ton suaire ! a Au nom du Dieu vivant , Lazare , lève-toi ! »

Déjà vieille et toute cassée , Courtisane mise au rebut, Qui, dans son fauteuil affaissée.

Radote tout ce qu'elle fut.

L'incrédulité décrépite En elle-même se dépite De voir ses amants dans Tennui.

Plus d'un lui lance Tanathëme Et vient, ainsi que Nicodème, Trouver Jésus pendant la nuit.

Que plus rapidement le temps se précipite , Pour que les jours divins nous arrivent plus vite !

•4 AUX POETES GilRÉTIËINS.

Car, hélas ! le monde est pareil A ces champs entr' ouverts de crevasses avides Qui demandent Fondée et des souffles humides X travers leurs rameaux brûlés par le soleil.

Alors le peuple débonnaire Bénira la main du pouvoir ; n ne verra plus sa misère Gomme un raisin sous le pressoir ; Et, dans la justice reteinte , La pourpre redeviendra sainte ; Ce diadème des douleurs Qui sous ses épines fatales Fait saigner les têtes royales Ne sera qu'un bandeau de fleurs.

Alors la croix verra soùs son ombre bénie Mourir toute révolte et toute tyrannie ;

Cet arbre , abri des nations , Où le vieil univers vint suspendre sa chaîne. Sera justifié par la science humaine , Ainsi que le soleil par ses propres rayons.

Mais avant que Taube se montre Et que le nouvel astre ait lui ,

w^ ... AUX POETES CHRETIENS. <»

Plus d'une sanglante rencontre Peut épouvanter notre nuit.

Vos chants, du Saûl populaire Viendront apaiser la colère S'il se déchirait de sa main.

Le triomphe qui le contente , Le soir, en rentrant dans sa tente , Le fait gémir le lendemain .

Au milieu des partis a,pprochez-YOus et dites Combien l'amour est grand et les haines petites ;

Que le remède est bien plus haut ; Que Dieu seul peut guérir le mal qui nous accable ; Que la vengeance n'est qu'une chaîne implacable Où l'anneau qu'on ajoute appelle un autre anneau.

Malheur à la lyre avilie Qui flatte un peuple dans sa nuit , Qui chante à table, et qui s'oublie Jusqu'à s'enivrer avec lui !

De déshonneur elle est frappée , Ainsi que cette indigne épée Qui, répudiant la valeur, Au milieu de la grande place , Pour amuser la populace , Tourne entre les mains du jongleur.

Mais bénédiction à tout chantre sévère Qui préfère à son front Tépine du Calvaire

Au cercle d'un laurier honteux, Qui, parlant de sagesse à tout sanglant délire , Au jour du grand réveil comme Job pourra dire : a Je fus Tœil de Taveugle et le pied du boiteux ! »

Dans un galetas solitaire

La mort pourra fermer ses yeux ;

Mais ses chants, rompus sur la terre ,

Iront se renouer aux cieux.

Quittant cette triste vallée ,

Son âme sera consolée :

Son parfum n'y fut répandu ,

Comme ceux de la pénitente

A la chevelure pendante,

Que sur les pieds de la vertu.

Pour prix de cette paix saintement célébrée, Si des hommes encor la haine enténébrée

Vous faisait subir son courroux ; Voilés du crêpe noir que porte la victime , Si Dieu vous destinait à combler un abîme , Dans le gouflTreen tombant criez-leur :« Aimez-vous!»

Mourant , demandez encor grice Pour les erreurs de vos bourreaux j

Dieu Sait combien est efficace Le pardon qui sort des tombeaux !

Que de vos luths, dans le veuvage, Le vent, sur votre sarcophage, N'arrache pas même un soupir ; Et si quelque son s'en envole , Qu'il soit une douce parole Pour ceux qui vous feraient mourir. .

Oh ! mes frères, pourquoi notre pieuse attente Se revêt-elle encor d'une teinte de deuil ?

Pourquoi, comme le chant que le prêtre lamente Lorsqu'en chasuble noire il escorte un cercueil , A l'hymne de l'espoir mêlons-nous l'épouvante? Pourquoi l'esprit distrait effleure-t-il l'écueil. Ainsi que cet oiseau qui prédit la tourmente Quand le calme à venir se dévoile à notre œil? C'est que tout n'en doit pas savourer les délices : Les grandes missions sont sœurs des sacrifices ; La mer peut dévorer plusieurs de nos esquifs. Avant que d'aborder au fortuné rivage , Il faut doubler un cap parsemé de rescifs :

De cruelles tribus y vivent du naufrage ; L'Adamastor du mal peut soulever l'orage.

Voilà pourquoi nos fronts se sont courbés pensifs... Cependant les zéphyrs de la nouvelle terre

70 A M. i'ABBÉ F. DE LAMENNAIS.

Et quel jour est écrit sur les teintes de Taube ; Mais rhorame voit un point, un autre se dérobe, Et notre esprit se trouble à saisir les rapports.

Vainement la science , en son orgueil suprême , Dit que , renouvelant sa force d'elle-même , Notre raison toujours à notre raison luit ; Que du phare du Christ la lumière éclipsée Brille inutilement à la vue oEFensée :

Comme si cette mer où flotte la pensée Ne pouvait éprouver la tempête et la nuit !

Ton doigt intelligent indiquait une route :

Le Seigneur en a cent, en a mille sans doute. Qui soupçonnait la mer tombant sur Pharaon , Et cette arche, captive aux mains de Tinfidèle, Renversant ses vainqueurs et leur dieu devant elle , Et , pour nous démontrer que la vie est en elle, Recouvrant de rameaux la verge d'Aaron?

« Les princes, nous dis-tu , vieillards au teint livide , Se couvrent vainement de leur pourpre splendide : Leur ulcère commence à pourrir leur manteau; La dissolution de jour en jour s'opère.

Peuples, si vous voulez une ère plus prospère, Ainsi que TAfricain égorge son vieux père , Par pitié dans leur sein enfoncez le couteau !

A M. L'ADBÈ i^. DE LAMENNAIS. 71

a Ils ont rendu du Christ la parole inféconde : Qu'ils tombent, et le ciel descendra sur le monde, Et vous verrez le jour de l'ombre indépendant ! Vos vieillards seulement vous rendront la justice ; Dans les cœurs renaîtra Tesprit de sacrifice. Honneur à qui combat pour que ce temps surgisse ! » Rêve de Lamennais , mais rêve cependant.

Hélas ! les rois n'ont pas seuls trompé notre attente , La populace aussi compte une ère sanglante.

Alors la liberté voila ses yeux de pleurs ; Le tyran en haillons n'en fut que plus farouche. Tout système a passé par la pierre de touche : Jamais le genre humain, se tournant sur sa couche, N'a pu complètement endormir ses douleurs.

Chaque jour qui se perd dans l'abîme des âges Ne varie, après tout, que l'aspect des orages. Et ne fait que changer le mode de souffrir.

Toi-même tu l'as dit , l'exil est sur la terre ; Les cris de l'opprimé ne s'y peuvent pas taire ; L'injustice y possède un sceptre héréditaire Qu'à son poignet de fer nul ne pourra ravir.

Et puis, quelle que soit la nuit que l'on abhorre, Du candélabre éteint la mèche fume encore, Et l'esprit saint a dit qu'il ne l'éteindrait pas. Ninive a parcouru la moitié de l'abîme:

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