‹ Poésies (volume 2)Chapitre 43 sur 72 · LE MOULIN DE GENÈSE · texte numérisé non relu

LE MOULIN DE GENÈSE

Qui mêle un son plaintif à des notes joyeuses ; Le sordide atelier où les pauvres canuts, Éreintés de travail , ne sont point parvenus A gagner le pain noir de leur triste famille ; Et les chevaux du riche où la dorure brille, Qui ferme strictement les stores de son char Pour qu'un pauvre n'ait point à salir son regard ; Le somptueux kiosque aux mille luminaires, Aux sons retentissants des harpes mercenaires, Où le monde élégant, sur le velours assis, Savoure les nectars par la glace durcis ; Le vauxhall tournoyant à la folle harmonie, Et rhospice qui tinte une obscure agonie Pour celui qui demain, inhumé sans cercueil.

N'aura qu'un fossoyeur pour escorter son deuil : Amalgame odieux , dont notre cœur se sen*e.

De peines, de plaisir, de luxe, de misère !

Mais peut-être un peu trop j'ai chargé mes couleurs.

Soit qu'aujourd'hui la muse amante des douleurs

Aime à faire soufiTrir de ce qui souffre en elle

Tous les objets offerts à sa sombre prunelle,

Soit qu'une triste fée, avant notre départ,

Ait de sa pâle main fasciné mon regard ,

Ou qu'en nos jours maudits, où tout chancelle et tombe.

L'esprit soit revêtu des teintes de la tombe ;

Que, la confusion et la mort et l'enfer

En atomes sans fin se divisant dans Fair,

104 * LE MOOLiiN DE GENESE.

Et ne respirant plus que des vapeurs funèbres^ L'àme ait Tinstinct du sombre et Tamour des ténèbres. Quoi qu'il en soit , depuis, en rêvant à ce soir, A ce qu'il eut pour moi d'accablant et de noir, Je me suis dit que l'homme, allant dans l'existence, Voyait toujours déchoir sa joyeuse espérance ; Que tout départ est gai , mais sombre le retour ; Qu'après tout, chaque jour ressemblait à ce jour Qu'ici l'âme jamais ne sera satisfaite, Quels que soient la durée et l'éclat de la fête ; Que l'on erre toujours de l'espoir à l'ennui Jusques à ce que Dieu nous ramène vers lui.

fa Campe îre Hmt.

À £2» a&îsa2iik<8SfeS»

— Féyrier «834. —

Dans un demi-sommeil plongé, de votre lit N'avez-vous vu jamais la lampe qui pâlit, Et , mourant par degrés sous Fétreinte de Fombre , Rend votre appartement plus lugubre et plus sombre, Semblables aux adieux de regards défaillants, Quand ses derniers reflets sur le mur vacillants Font mouvoir vos habits pendus à Taventure , Comme un spectre échappé de quelque sépulture ? Sans fil et sans flambeau s' aventurant toujours , Alors Tesprit s'égare en de profonds détours. Catacombes sans fin , noire métaphysique Où du trépas scruté Ténigme se complique. Où , lassé de chercher , Ton se retrouve seul ,

AM LA LAMPE DE NUlf .

Que le vin le plus pur dont Fâme est réjouie

Dans le fond de la coupe a toujours quelque lie ;

Que Tamitié sacrée et le suave amour

Ont besoin d'être vus sous quelque demi-jour ,

Que par un plein soleil souvent on les blasphème ;

Que c'est toujours autrui qui s'aime dans nous-môme;

Que l'on ne peut goûter le plus chétif plaisir

Si l'esprit ne descend jusques à s'étourdir.

Comme ces condamnés aux lions de l'arène

Qui , se versant entre eux l'ivresse à coupe pleine,

Dans une délirante et bachique vapeur

Du supplice prochain enveloppaient l'horreur ,

Ah ! l'on serait tenté de prendre l'existence

Comme un présent reçu des mains de la vengeance,

Comme un manteau fatal jeté sur notre dos,

Et qui doit par degrés nous brûler jusqu'aux os.

Aussi, malgré la soif que tout a de la vie

Et bien que du Seigneur la loi nous y convie ,

Plusieurs de nous , voyant qu'il y faut tant souffrir,

Ont voulu de leucs mains encor la raccourcir.

Ont bravé du trépas l'affreuse incertitude

Plutôt que d'achever une épreuve aussi rude ,

Ont répandu leurs jours comme un vin frelaté

Qui fait crisper la face après qu'on l'a goûté ;

Et, la vie et l'enfer jetés dans la balance ,

L'enfer leur a paru plus léger en souffrance.

LA LAMPK DE NUIT. ioo

toi qui fus jadis le déplorable enjeu Du défi que Satan osa porter à Dieu , Qui, courbé sous le poids d'un injuste anathème, De ta plainte lugubre effrayas la mort même , Job , je te conçois , sinistre séraphin , Vouant ta nuit natale à des ombres sans fin , Et demandant au ciel si Thumaine misère Était digne, après tout, d'enflammer sa colère ; S'il était beau de voir le bras du Dieu vivant Poursuivre un brin de paille emporté par le vent. Et je sens sur ma lèvre errer Famer sourire D'une dérision qui n'a plus rien à dire ; Et je passe soudain du mépris à l'effroi ; Et le poil se hérisse, et notre chair a froid ; Et l'on va se tâtant dans ce néant immense »

Comme pour s'assurer si l'on a l'existence ; Car l'esprit, parcourant l'espace ténébreux Comme l'aiglon à qui l'on a crevé les yeux-, Ne voit , ne touche rien dans son vol solitaire , S'épuise de fatigue et tombe sur la terre , Et s'assoupit enfin dans un de ces sommeils Plus tristes que la mort, s'ils n'avaient leurs réveils.

Seigneur ( car l'âme, après toute folle fatigue,

Page 1