‹ Poésies (volume 3)Chapitre 28 sur 68 · IG · texte numérisé non relu

IG

A U1N EXILÉ

Sous les pieds de l’erreur la terre se dérobe ,

D’un pénible sommeil se réveille le globe ;

On reconnaît par tout la main de Jéhova :

Des îles de la mer , jadis silencieuses ,

Aux nautonniers perdus sur ses eaux spacieuses, Pan fait entendre encor des voix mystérieuses Qui lamentent ces mots : Un vieux monde s'en va

L’ïnde voit son autel miné par l’Angleterre ,

Les pointes du Croissant se déclarent la guerre ,

Et s’acharnent ainsi que deux becs de vautours ; Luther , a l’infini divisant son domaine ,

N’a pas pu féconder la raison souveraine ;

Le problème a lassé l’intelligence humaine,

Et Babel désespère et renverse ses tours.

Chaque journée enfante et dévore un système ; L’impiété commence a se dire anathème ;

La foi d'un souftle impur a sauvé son flambeau : Brisant son front d'airain contre nos cathédrales :

A m EXILE.

I/antecbrist Arouet est à ses derniers râles ,

Et Jésus , seul vivant dans ces morts générales Une seconde fois triomphe du tombeau.

Et pour édifier sur l’Europe écroulée ,

Au grand apostolat la France est appelée ;

Le glaive de l’esprit est puissant a son bras :

Le Seigneur n’a jamais frappé sa tète altière Que pour mieux lui montrer la céleste lumière ,

Et pour la relever du sein de la poussière ,

Ainsi qu’il fit a Paul au chemin de Damas.

S’il reste quelques rois dont le regard s’obstine ,

Qui prennent la lueur qui blanchit la colline Pour le pâle rayon de l’astre de la nuit ;

C’est qu’ils se sont couchés dans la plate campagne. Mais toi que la rigueur de l’exil accompagne ,

Que le malin surprend au haut de la montagne , Dis-leur : Réveillez-vous , c'est le soleil qui luit !

A UN EXILE

Et ne te lasse point de proclamer l’aurore Aux mortels dont les yeux ne s’ouvrent point encorel Oh ! ce n’est pas pour rien que , calmant notre deuil, Le ciel par un mourant fit révéler ta vie ,

Que quelque temps après , de ses enfans suivie ,

Aux yeux de l’univers , la nation ravie ,

T eleva dans ses bras sur le bord d'un cercueil.

21m poètes Chrétiens.

— Février 1834. —

Amis , n'en doutons point , la muse est propliétesse ; Ils savent maintenant pourquoi cette tristesse Exhalée en des jours qu’ils croyaient pleins d’espoir. Une fée autrefois, au sommet des tourelles ,

Venait se lamenter par les nuits les plus belles ,

Et lorsque la liesse était dans le manoir.

Chacun se demandait le sujet de sa plainte...

Mais bientôt du baron la race fut éteinte : Emmenant ses trois fils aux guerres du saint lieu , Avant d’être vainqueurs de la tombe sacrée ? Surpris des Sarrasins , leur tête fut livrée Au sabre recourbé de ces maudits de Dieu.

Et le château devint désert et solitaire.

Et quand l’automne froid eut attristé la terre ;

Et prolongea des nuits la ténébreuse horreur ,

Par les vitraux brisés introduits dans les salles , Les quatre vents rompaient des lances infernales , Comme dans un champ clos ouvert à leur fureur.

Et la vieille légende , hélas! c’est notre histoire. Vous eûtes beau gémir ? nul 11e voulait vous croire Mais voila que l’esprit a fui notre air mortel ,

Que son temple est frappé d’un funeste veuvage ,

Et que les factions , écumantes de rage,

Pour y placer leur chef s’y disputent l’autel !

Et la raison publique est semblable a la pierre Que les chars en passant divisent en poussière , Qui retombe et blanchit les arbres du chemin , Obscurcit les regards du cavalier rapide ,

Et redouble la soif dans le gosier aride Du piéton qui se traîne un bâton a la main.

Et l’on n'aperçoit plus qu’immense solitude Dans le champ du mystère ou de la certitude.

Le sable a rembruni l'espace le plus vert ,

Et la matière seule , en ces plaines fatales , Domine , comme on voit ces tombes colossales , Ou ces sphinx de granit assis dans le désert.

Et les rois ont perdu le droit a la puissance ,

Et les peuples celui de leur indépendance :

Quand , par eux , des tyrans les sceptres sont rompus, L’anarchie aussitôt ouvre son gouffre horrible,

Et la liberté n’a que le choix inflexib’e D’une soif dévorante ou des flots corrompus.

Et chacun consterné demande, en sa tristesse ,

Si l’ombre peut encor devenir plus épaisse ;

Si jamais telle orgie égara les esprits;

Si la confusion peut être plus complète ;

Si jamais le chaos, dans le vin d une fêle ,

Vit le sol plus jonché de coupes en débris.

Mais vous avez jeté le cri de l’espérance... Trinité du néant , ombre , vide , silence , Évanouissez-vous !

L’esprit doit revenir, ordonnant la matière , Du chaos ténébreux retirer la lumière Qui doit étinceler pour le salut de tous.

Au son de vos lyres suprêmes ,

L’édifice des temps futurs Verra les pierres d’elles-mêmes Se ranger pour former ses murs.

Avides de saintes paroles ,

Les cœurs recevront trois symboles :

Foi par qui tout est transporté ,

Espérance qui fortifie ,

Charité qui réconcilie La richesse et la pauvreté.

Car du Christ seule encor la parole féconde ;

Du fond de son tombeau peut ranimer le monde Mort par un oubli de la foi.

Seule elle peut , au bord du réduit funéraire , Dire au cadavre infect : Écarte ton suaire !

Au nom du Dieu vivant , Lazare , Lve-toi !

Déjà vieille et toute cassée ,

Courtisane mise au rebut .

Qui ? dans son fauteuil affaissée ,

Radote tout ce qu’elle fut ;

L’incrédulité décrépite En elle -meme se dépite De voir ses amans dans l'ennui.

Plus d’un lui lance l’anathème Et vient ? ainsi que Nicodème ,

Trouver Jésus pendant la nuit.

Que plus rapidement le temps se précipite ?

Pour que les jours divins nous arrivent plus vite Car ; hélas ! le monde est pareil A ces champs entrouverts de crevasses avides Qui demandent l’ondée et des souffles humides A travers leurs rameaux brûlés par le soleil.

Alors le peuple débonnaire Bénira la main du pouvoir ;

11 ne verra plus sa misère Comme un raisin sous le pressoir :

Et , dans la justice reteinte ,

La pourpre redeviendra sainte ;

Ce diadème des douleurs ,

Qui , sous ses épines fatales ?

Fait saigner les têtes royales ,

Ne sera qu’un bandeau de fleurs.

Alors la croix verra , sous son ombre bénie , Mourir toute révolte et toute tyrannie ;

Cet arbre , abri des nations ,

Où le vieil univers vint suspendre sa chaîne 7 Sera justiüé par la science humaine ,

Ainsi que le soleil par ses propres rayons.

Mais j avant que l’aube se montre T Et que le nouvel astre ait lui ,

Plus d’une sanglante rencontre Peut épouvanter notre nuit.

Vos chants du Saül populaire Viendront apaiser la colère ,

S’il se déchirait de sa main.

Le triomphe qui le contente Le soir en rentrant dans sa tente ,

Le fait gémir le lendemain.

Au milieu des partis, approchez-vous et dites Combien l’amour est grand et les haines petites ;

Que le remède est bien plus haut ;

Que Dieu seul peut guérir le mal qui nous accable ; Que la vengeance n'est qu’une chaîne implacable Où l’anneau qu’on ajoute appelle un autre anneau

Malheur a la lyre avilie

Qui flatte un peuple dans sa nuit ,

Qui chante a table ? et qui s’oublie Jusqu’à s’enivrer avec lui !

De déshonneur elle est frappée ,

Ainsi que cette indigne épée

Qui , répudiant la valeur ,

Au milieu de la grande place ,

Pour amuser la populace ,

Tourne entre les mains du jongleur.

Mais bénédiction à tout chantre sévère ,

Qui préfère , a son front , l’épine du Calvaire Au cercle d’un laurier honteux ,

Qui , parlant de sagesse à tout sanglant délire,

Au jour du grand réveil comme Job pourra dire '

Je fus l’œil de l’aveugle et le pied du boiteux.

Dans un galetas solitaire La mort pourra fermer ses yeux ;

Mais ses chants rompus sur la terre Iront se renouer aux deux.

Quittant cette triste vallée Son ame sera consolée ;

Son parfum n’y fut répandu ,

Comme ceux de la pénitente

A la chevelure pendante ,

Que sur les pieds de la vertu.

Pour prix de cette paix saintement célébrée ,

Si des hommes encor la haine enténébrée Vous faisait subir son courroux ;

Voilés du crêpe noir que porte la victime ,

Si Dieu vous destinait a combler un abîme ;

Dans le gouffre en tombant criez-leur : Aimez-vous

Mourant , demandez encor grâce Pour les erreurs de vos bourreaux ;

Dieu sait combien est efficace Le pardon qui sort des tombeaux !

Que de vos luths dans le veuvage Le vent sur votre sarcophage m’arrache pas même un soupir !

Et , si quelque son s’en envole ,

Ce soit une douce parole

Pour ceux qui vous feraient mourir !

ir>t

Oh ! mes frères! pourquoi notre pieuse attente Se revêt-elle encor d’une teinte de deuil? Pourquoi , comme le chant que le prêtre lamente, Lorsqu’en chasuble noire il escorte un cercueil ,

A l’hymne de l’espoir mêlons-nous répouvante? Pourquoi l’esprit distrait effleure-t-il l’écueil , Ainsi que cet oiseau qui prédit la tourmente , Quand le calme a venir se dévoile a notre œil? C’est que tout n’en doit pas savourer les délices :

I es grandes missions sont sœurs des sacrifices;

La mer peut dévorer plusieurs de nos esquifs. Avant que d’aborder au fortuné rivage,

II faut doubler un cap parsemé de rescifs ;

De cruelles tribus y vivent du naufrage ; L’Adamastor du mal peut soulever l’orage...

Voilà pourquoi nos fronts se sont courbés pensifs... Cependant les zéphirs delà nouvelle terre

Apportent jusqu’à nous les parfums de ses fleurs Encore, encore un jour , de la mer solitaire L’horizon calmera l'angoisse de nos cœurs.

Nos regards, abusés par des plages fictives Que simulaient au loin de flottantes vapeurs , Dans leur réalité contempleront les rives Qu’a promises le Christ a ses navigateurs.

ilt. l’abbé

Ca JHennais.

— Août 1854

■ Aire

Page 1