SOUVENIRS D’ENFANCE
Et , sortant pour aller essayer le bonheur , J’entendais une voix me dire au fond du cœur : Comment te réjouir quand ta famille pleure !
Et , triste , je rentrais dans ma pauvre demeure Et ; le front dans la main , sur la table accoudé Je me sentais encor de larmes inondé.
2Ucablfnunt.
Juillet 1833. —
ACCABLEMENT
Et voila tout , voila ce que , dans notre enfance Nous avons salué par un cri d’espérance : Comme le voyageur du haut du Saint-Bernard Jette sur Tltalie un avide regard !
Et ce soleil brillant , et ces fleuves limpides , M'ont laissé le cœur froid et les lèvres arides. Semblable à ces éclairs de la chaude saison , Qui par un soir serein brillent à l’horizon ,
ACCABLEMENT
Mon printemps m’attrista des présages d’automne ;
Je vis , h peine éclose , effeuiller sa couronne ;
Et l’ongle du malheur sur moi vint s’appuyer ,
Ainsi que le vautour sur un jeune amandier S’abat , et , secouant ses ailes dans ses branches ,
Sur la terre a flocons fait tomber ses fleurs blanches. Je me disais pourtant : « Dans la vie avançons ,
« De précoces chagrins sont d’utiles leçons ;
« Ils cimentent parfois quelque destin suprême :
« Car l’hommeest le premier complaisant de lui-même. » Bien plus que le présent l’avenir paraît beau ,
Et d’attente en attente on arrive au tombeau ;
Et l’on voit de ses jours décroître la lumière ,
Depuis qu’on se souvient d’une aurore première ;
Et le bonheur, toujours remis au lendemain , Ressemble au feu follet que l’on poursuit en vain La nuit dans la forêt , et dont l’ame épuisée Est , au bord d'un abîme , enfin désabusée ,
Quand des rires moqueurs et d’infernales voix
Eclatent et s'en vont mourir au fond des bois:
ACCABLEMENT
Car des esprits impurs l'allégresse est extrême Quand un espoir s’abjure et se dit anathème ;
Et je sais ce qu’il est d'amer dans ce réveil ;
Et je sens que j’ai fait un pénible sommeil ;
Et j'ai vu s’écouler les songes de ma vie ;
Et me voila semblable à la source tarie Dont les feux dévorans de l'ardente saison Ont desséché le sable et brûlé le gazon ;
A l’arbre privé d'eau , mort, et dont le squelette Dessine sur le ciel sa triste silhouette.
Et mon œil cherche en vain tous ses enchantemens. Et la mort m’a ravi des fantômes charmans :
Comme pour avertir mon âme solitaire De ne plus demander des amours à la terre ;
Et mon cœur dans le vide et dans l’isolement A senti le dernier degré d’accablement.
Et quand il est blessé par un secret outrage ,
Qu’une froide pâleur me couvre le visage ,
Que je rentre l’œil triste et le front abattu ,
Personne qui me dise : Oh ! mon ami , qu’as- tu ?
ne
ACCABLEMENT
Tu souffres , je le sens , car ton ame est la mienne.. Hâtez la nuit, mon Dieu, puisqu’il faut qu’elle vienne Puisque chaque soleil à mon regard blasé Se lève chaque jour plus terne et plus usé;
Que ma barque , exposée au soleil , sur la grève , Espère vainement un flot qui la soulève ,
L’arrache de ce bord qui fait son désespoir >
Et dans l’illusion la berce jusqu’au soir!
Puisque rien ne peut plus me tromper sur la terre Que le printemps sans fleurs et les bois sans mystère N’ont plus de doux parfums et de charmantes voix ; Que tout éclat pâlit sitôt que je le vois ;
Que mon œil ne peut plus aimer aucune étoile Sans que la froide mort la couvre de son voile ; Puisqu’enfin , m’abusant depuis que je suis né , Entre le monde et moi tout paraît terminé.
Ce JHtntltii ïre (Genèse.
— Mai 1834. -
LE MOULIN DE GENÈSE
Te souvient- il du jour, où , tout rayonnant d’aise Nous allâmes ensemble au moulin de Genèse? Nous nous étions promis de joyeux passe-temps , Et de rians aspects naturels au printemps ,
Des bruits mystérieux de feuilles , doux à Taine ? Comme le frôlement d’une robe de femme ,
Et le balancement des rameaux des bosquets ;
i80 LE MOULIN DE UÉNÈSE.
L’abeille bourdonnant de bouquets en bouquets , Et la source élançant son onde cristalline ?
Du tronc d’un saule vieux ou d’un mur en ruine , Et dont le flot roulant sur le caillou nacré ,
D'iris , de nénuphar voit son cours diapré ;
Et puis le rossignol chantant dans l’aubépine ,
Qui sous de blanches fleurs dérobe son épine ?
Et dont l'odeur suave et pourtant sans crédit Réjouit doucement l’odorat et l’esprit :
Car il est un langage aux muettes paroles Qui dans chaque parfum a placé des symboles. C’était un beau moulin que nous avions rêvé , Qu'on entend bien avant de s’y voir arrivé :
Une meunière fraîche , à la joue arrondie ;
Et des enfans pareils au fruit de Normandie ;
Et le maître meunier avec ses compagnons Otant le traversier , ou menant les bignons1;
Et jetant sur le bord brochet , goujon ? anguille