‹ Poésies (volume 5)Chapitre 29 sur 63 · V62 SAINTE-HÉLÈNE · texte numérisé non relu

V62 SAINTE-HÉLÈNE

On lui dit quel élait sou crime :

C'était sou uom et sa valeur .

Deux mots sout prononcés : tout est muet d'horreur Les visages , les cœurs , la nuit , tout était sombre ; Rien ne troublait le silence de l'ombre

Hors la pioche du fossoyeur

DEUXIÈME VOIX

Le soleil quelquefois dans sa course éclatante Peut offrir aux regards une tache sanglante , Mais il r.'gne toujours au haut des cieux déserts ; Par lui la vapeur monte , et la foudre est féconde ; La tempête en son vol ravage un coin du monde; Mais il n'en est pas moins l'ame de l'univers.

Ainsi sa main inexorable A brisé les jours d'un héros.

iMais pour un trépas déplorable , Qu'il a ranimé de lonibeaiix î

OL ANATIIKMK KT liLOlUi:. i;,3

\ sa volonté souveraine

La loi , s'échappant <le l'arène ,

Ilelève son temple détruit :

H rétablit le sacrifice ,

Et tend la main à la justice,

()m disparaissait dans la nuit.

Le bras des bourreaux de la France

(lonnalt enfin l'oisiveté :

El des autels à l'espérance

llepeuplent le sol dévasté.

Confiante dans son étoile ,

De son long deuil quittant le voile ,

La patrie a son lendemain;

Fit des œuvres de son épce

Les arts tracent une épopée

De pierres, de marbre et d'airain.

Arches portant le nom d'une grande journée , I )es deux bords de la Seine opérant l'hy menée ;

f.>» SAIME-IIÉLÈNE,

Portes au cintre colossal, Rades où la fureur des flots est enchaînée ,

Colonnes au fût triomphal , Toi surtout qui formas ton immense stature

Avec les canons ennemis, Tourment des rois, par sou glaive soumis, Crois-tu de ses travaux nous offrir la figure ?

L'œil avec peine te mesure, Et cependant tes flancs aux contours spacieux N'offrent que quelques jours de sa longue victoire S'il eût fallu sur eux graver toute sa gloire.

Ton sommet toucherait les cieux.

PREMIÈRE VOIX

Il releva la croix : mais le prêtre suprême

Est par ses cheveux blancs hors du temple traîné :

Et depuis lors le Dieu qui l'avait couronné

Au front impérial fit tomber l'anathèmc;

A l'esprit de vertige il est abandonné ;

ou A.IATIIE.^IK KT (iUHHK. I»

Dans sa coupe a coulé ce viu de la colère Qui mène chancelant au pouffro expiatcur : A la nuit des enfers promettant sa lumière , Son étoile des cieux abdique la hauteur; Son génie à la fin lui devient infidèle, Aux flammes du Kremlin il va brûler son aile.

Ses regards, jadis si certains, Hésitent obscurcis par des ombres funèbres ;

Il tâtonne dans ses desseins.

Comme une main dans les ténèbres.

Ou bien , tête baissée, il brise son essor

Contre une insurmontable impasse :

C'est en vain que l'hiver du nord ,

Ainsi qu'un autre Adamastor,

De sa colère le menace.

Le superbe , dans son audace, Parmi ses complaisans avait rangé le sort.

Mais, ô de son orgueil déplorables trophées! Espace où les corbeaux s'abattent par nuées,

im SAINTE-HÉLÈNE,

OÙ la terre , trop pleine , a revomi les morts , Où lui-môme passait d'une course pressée ,

Afin d'affranchir sa pensée

De la torture du remords!

Déserts, tombeaux glacés d'héroïques victimes, Où la neige s'étend comme un vaste linceul ,

Quelles larmes assez sublimes

Pourront couler sur tant de deuil !

Sur cette plaine désolante.

Quel autre Ézéchiel fera tomber sa voix !

La patrie est comme un carquois Vide de tous ses traits qui portaient l'épouvante.

IN 'entendez-vous pas retentir Du Kalmouk rassuré la farouche fanfare?

Que les doigts qui touchaient la lyre du plaisir Préparent la litière aux chevaux du barbare! Le feu de ses bivouacs a de nos Trianons Noirci les dieux de marbre et flétri la verdure. Paris, sœur de Byzance, a dévoré l'injure : Les esprits belliqueux des Français aux grands non

ou ANATIIKMK ET GLOIRK. 1.'i7

Ont déserté, la nuit, leur froide sépiillurc. Et d'indignation fait tomber leur armure Des parois de nos panthéons.

DEUXIÈME, VOIX

Que la honte en retombe au front de tous les traîtres Qui, puissant, lui t)aisaieut l'empreinte de son pied , Et qui , lorsque le dieu fut tombé du trépied , Allèrent lâchement s'offrir à d'autres maîtres; Sur tous ceux (jue gorgeaitson or impérial, Qui , soupirant après le repos des satrapes , Maudissaient dans leur cœur ce juif errant fatal Qui leur faisait subir d'éternelles étapes. Nuages insensés, l'éclat de vos splendeurs N'était que le reflet de sa grande lumière ; L'astre , selon vos vœux , a fini sa carrière ; Mais son coucher vous rend à l'état de vapeurs. Sur la terre long-temps par sa foudre domptée , Son aigle traîne enfin une aile ensanglantée.

i58 SAIME-HELENE,

Aux livides lueurs de son dernier canon , Il tombe : mais sa chute a fait un vide immense. Les peuples ont repris leur nuit et leur silence : Sa gloire était leur jour, leur bruit était son nom.

L'Angleterre lui dit : S'il faut que tu t'exiles, A tes pieds fatigués j'offre mon escabeau. Puis elle dit tout bas aux rois : Soyez tranquilles , Sa prison sera son tombeau.

Albion ! Albion ! nation assassine !

Tu te voudrais en vain blanchir de son trépas. Toute l'eau de ces mers où ton orgueil domine, Pour laver ton forfait ne te suffirait pas.

O vous qui demandez au moindre vent qui passe , Si de sa voix altière il n'apporte aucun son; Vous qui fixez toujours les yeux sur l'horizon, Pour voir s'il ne vient pas reprendre encor sa place; Rois , comme il vous fut dit, sa tombe est sa prison.

ou ANATIIÉMH ET GLOIRK. I»

Approcbez-vous de celle couche , Voyez, il esl bien niurt : plus de cruel souci. L'ouragan en fureur ne sort |)lus de sa ttouche; Kt pour exécuter sa volonté farouche La foudre ne vient plus lui dire : Me voici. Je me trompe, la foudre encor lui rend hommage. A son dernier soupir le ciel se fond eu eau ; A la mort de celui qui fut un long orage, L'éclair devait servir de funèbre flambeau.

Mais c'est son dernier bruit, et les vapeurs obscurt'> llegagnent l'horizon, comme de vieux soldats, Noircis par la fumée et couverts de blessures ,

Retournent du champ des combats; El son lie repr<?nd sa torpeur solennelle. L'oreille n'entend plus que le timide oiseau Qui frôle la verdure en secouant son aile; Le torrent indécis qui roule un reste d'eau , Ou, d'un saule éploré comme une jeune veuve. Quelques gouttes tombant sur une pierre neuve

Que l'on dit être son tombeau.

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