‹ Poésies (volume 5)Chapitre 33 sur 63 · SOUVENIRS D'ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'ENFANCE

Et, sortant pour aller essayer le bonheur, J'entendais une voix me dire au fond du cœur : Comment te réjouir quand ta famille pleure ! Et, triste, je rentrais dans ma pauvre demeure, Et, le front dans la main, sur la table accoudé, Je me sentais encor de larmes inondé.

- Juillet IKJT.- -

vlciabUmciU.

Et voilà tout î voilà ce que , dans notre enfance y. Nous avons salué par un cri d'espérance : Comme le voyageur du haut du Saint-Bernard Jette sur l'Italie un avide regard !

Et ce soleil brillant, et ces fleuves limpides, M'ont laissé le cœur froid et les lèvres arides. Send)lable à ces éclairs de la chaude saison , Qui par un soir serein brillent à l'horizon,

Mon printemps m'attrista des présages d'automne ; .le vis, à peine éclose , effeuiller sa couronne; Et l'ongle du mallieur sur moi vint s'appuyer, Ainsi que le vautour sur un jeune amandier S'abat, et, secouant ses ailes dans ses branches , Sur la terre à flocons fait tomber ses fleurs blanches. Je me disais pourtant : « Dans la vie avançons, « De précoces chagrins sont d'utiles leçons; « Ils cimentent parfois quelque destin suprême : «Carl'homme est le premier complaisant de lui-même o . Bien plus que le présent l'avenir paraît beau , Et d'attente en attente oii arrive au tombeau ; Et l'on voit de ses jours décroître la lumière , Depuis qu'on se souvient d'une aurore première ; Et le bonheur, toujours remis au lendemain , Ressemble au feu follet que l'on poursuit en vain La nuit dans la forêt, et dont l'ame épuisée Est, au bord d'un abîme, enfin désabusée, Quand des rires moqueurs et d'infernales voix Eclatent et s'en vont mourir au fond des bois :

ACCABLEMENT. ri

(;ar des esprits impurs l'allégresse est extrême Ouand un espoir s'abjure et se dit anathème; Kl je sais ce qu'il est d'amer dans ce réveil; Et je sens que j'ai fait un pénible sommeil; Kt j'ai vu s'écouler les songes de ma vie; Et me voilà semblable à la source tarie Dont les feux dévorans de l'ardente saison Ont desséché le sable et brûlé le gazon; A l'arbre privé d'eau , mort, et dont le squelette Dessine sur le ciel sa triste silhouette. El mon œil cherclie en vain tous ses enchantemcns, El la mort m'a ravi des fantômes charmans : Comme pour avertir mon âme solitaire De ne plus demander des amours à la terre; in mon cœur dans le vide et dans l'isolement A senti le dernier degré d'accablement, lit quand il est blessé par un secret outrage , Qu'une froide pAlcur nie couvre le visage, Que je rentre l'œil triste et le front abattu , Personne qui me dise : Oh! mon ami , qu'as-tii!'

Tu souffres , je le sens, car ton ame est la mienne. . Hâtez la nuit, mon Dieu, puisqu'il faut qu'elle vienne; Puisque chaque soleil à mon regard blasé Se lève chaque jour plus terne et plus usé; Que ma barque , exposée au soleil , sur la grève. Espère vainement un flot qui la soulève. L'arrache de ce bord qui fait son désespoir,. Et dans l'illusion la berce jusqu'au soir ! Puisque rien ne peut plus me tromper sur la terre,. Que le printemps sans fleurs et les bois sans mystère N'ont plus de doux parfums et de charmantes voix; Que tout éclat pâlit sitôt que je le vois ; Que mon œil ne peut plus aimer aucune étoile Sans que la froide mort la couvre de son voile; Puisqu'enfin , m'abusant depuis que je suis né, Entre le monde et moi tout parait terminé.

A M. CHASTAN, DM NlMtS.

— Mai 1834. —

fe iUaulin î>e (feencee.

Te souvicnt-il du jour, où, tout rayonnant d'aise Nous allumes ensemble au moulin de Genèse? Nous nous étions promis de joyeux passe-temps, Et de rians aspects naturels au printemps, Des bruits mystérieux de feuilles, doux à l'ame. Comme le frôlement d'une robe de femme. Et le balancement des rameaux des bosquets;

L'abeille bourdonnant de bouquets en bouquets, Et la source élançant son onde cristalline, Du tronc d'un saule vieux ou d'un mur en ruine, Et dont le flot roulant sur le caillou nacré, D'iris, de nénuphar voit son cours diapré; Et puis le rossignol chantant dans l'aubépine. Qui sous de blanches fleurs dérobe son épine, Et dont l'odeur suave et pourtant sans crédit Réjouit doucement l'odorat et l'esprit ; Car il est un langage aux muettes paroles Qui dans chaque parfum a placé des symboles. C'était un beau moulin que nous avions rêvé , Qu'on entend bien avant de s'y voir arrivé : Une meunière fraîche, à la joue arrondie, Et des enfans pareils au fruit de Normandie ; Et le maître meunier avec ses compagnons Otant le traversier, ou menant les bignons > ; Et jetant sur le bord brochet, goujon, anguille

• Outils de pèche.

LK MOULIN DR GENKSK. Iki

Oui jusquos en tronçon «ians la pu<''lc frrtillc;

Et les petits poulets et les petits canards

Avec leur marcher lourd et leurs cris nazillar fis ;

Et le coq-d'inde et l'oie à l'appétit vorace ,

* Vers l'écluse à plein bord menant sa jeune rare ,

Ou venant furieuse au mendiant suspect

Tourmenter les haillons des ailes et du bec;

Et le coq frappant l'air de son hardi ramage;

Et le paon étalant son soleil de plumage;

Et les bélans troupeaux, le sifflet du pasteur

Qui dirige leur marche et presse leur lenteiii-,

Quand le soleil du soir, dorant leur blanche laine,

Leur dit que pour l'étable il faut quitter la plaine;

Et le chien aux longs poils, au collier hérissé.

Que le loup le plus fort n'a jamais terrassé;

Bref, ce qui constitue une ferme opulente.

Mais comme le réel détrompa notre attente!

Nous nous imaginions dans notre esprit subtil

Qu'un mois d'avril toujours ressemble au mois d'avril;

Et nous allions tous deux en parfaite ignorance

182 LE iMOULIN DE GENÈSE.

Si le bien de la terre était dans la souffrance.

V^oilà qu'un paysan portant un sac de peau ,

Que tu connus et qui nous ôta le chapeau ,

Nous dit : Nous aurions bien besoin d'un peu de pluie;

Mais on est sf méchant que le ciel nous oublie.

A quelques pas de là, nous vîmes trois serpens,

Dans un fossé tari , qui s*en allaient rampans.

La campagne était jaune, exténuée, avide,

Comme un enfant qui presse une mamelle vide;

Un vent sec et brûlant, dévoilant un ciel bleu,

Soulevait du chemin une poussière en feu ,

Les arbres ne montraient que quelques feuilles rares.

Et ne jetaient sur nous que des ombres avares.

Rien du printemps, sinon quelque grillon au loin

Qui chantait isolé dans un maigre sainfoin.

Nous marchions suffoqués de chaleur, et le Vistre

S'offrit à mes regards sous un aspect sinistre.

On aurait dit le Styx dont le fond découvert

Eût été desséché par les feux de l'enfer.

Là , trois pauvres canuts barbotant en famille

LE MOULliS DK (iENKSE. 1S.^

Cherciiaicnt liaris des bas-funds une fangeuse anguille Enfin à nos regards vient s'offrir ec nrioulin, Véritable séjour de quelque esprit malin , Demeure désolée à faire saigner l'aine , (^)ue partout le soleil entourait de sa flamme ; Misérable masure adossée à la tour D'un reste décrépit de féodal séjour.

Deux contreforts ruinés soutenaient sa faiblesse, (]omme un bâton pliant aux mains de la vieillesse. Chaque pierre à la main eût cédé sans effort , Gomme la dent qui branle à la tête de mort. Ses portes ne montraient pour toute fermeture Qu'un sapin qui , des ans ayant subi l'injure, Voyait tomber les clous de ses ais aux abois, Et pour toute serrure une cheville en bois. Ses fenêtres au ciel béant et sans vitrage , De la pluie et des vents subissaient même outrage ; Leurs contrcvens pendus à des gonds impuissaus Menaçaient de leur poids le crûnedes passans. Sur le haut de son toit est une girouette,

OÙ, quand l'ombre descend, se pose la chouette ;

Son pivot que cent ans ont peut-ôtrc rouillé,

Est de blancs excrémens bizarrement souillé;

Sa tôle représente en silhouette noire

Le museau d'un dragon où manque une mâchoire,

Et qu'on entend crier, lorsque le vent le bat ,

Ainsi qu'un vieux démon blessé dans le sabat.

Et si vous regardez près de cette demeure,

Tout, comme elle, s'attriste et tout, commeelle, pleure .

Un puits à roue à sec offre son appareil

Au contact disloquant des rayons du soleil.

Là sont trois grands mûri ers morts, et dont la structure

Ressemble au possédé qui subit sa torture.

Uii âne est à l'attache à leurs troncs vermoulus,

Qui sur ses flancs rogneux, amaigris et velus ,

Montre une plaie en sang que fouette sa queue.

Afin d'en écarter la mouche verte et bleue.

Puis, une bergerie au couvert enfoncé :

Comme un funèbre sol s'affaisse crevassé

Sur le cercueil pourri , le cintre de sa porte

LE MOULIN DE GÉiNÈSE, JW.

PIic aussi sous le pan de bâtisse qu'il porte.

La racine du lierre, en plongeant dans ses murs,

Les lézarda jadis et depuis les rend sûrs :

En proie aux coups du sort, comme on voit l'ame humaine

Déchirée et bientôt plus forte de sa peine.

Là, se cacha jadis un homme comme il faut.

Qui sortit pour porter sa tête à l'échafaud ,

Lorsque la liberté changée en Euménide

Fit passer sur la France un nuage livide,

Qui sans cesse jetant des ombres de son flanc ,

Des sentences de mort et des éclairs de sang,

Faisait dire aux tyrans justifiés par elle :

Voilà la liberté que vous faisiez si belle î

Mais le dîner se sert et l'on en donne avis. Nous montons les degrés d'un escalier à vis; Et , là-haut, nous trouvons dix à douze personnes Qui furent envers nous cordiales et bonnes. On s'assied : le banquet, ainsi que ceux du Nord Où l'on buvait jadis la bicrre aulour du mort,

Etait triste et muet; mais à chaque convive. On propose un refrain pour que la joie arrive. L'un d'eux, à l'œil tourné, tira de ses poumons Ces accens dont Bertram évoque les démons Et les morts réprouvés endormis dans la terre Que closent les arceaux du sombre monastère, La nuit, lorsque la lune aux blanchâtres reflets Rougit à la lueur de mille feux follets.

Mais voilà cependant que le jour se dépêche Et que la nuit descend silencieuse et fraîche , Que réciproquement on se touche la main , Et que nous, retournant par le même chemin, D'une branche coupée aux saules du rivage Nous nous improvisons un bâton de voyage. Nous marchons, et déjà du plus prochain faubourg La sombre dentelure aux derniers feux du jour Apparaît; le champ fuit, la ville se réveille... Mille bruits , mille aspects frappent l'œil et l'oreill Les hommes de l'octroi se présentent d'abord ,

Comme l'onde fuit voir l'éciniK; sur son bord. Le parallèle éclat des lignes des lanternes, La retraite qui bat et s'avance aux casernes; Des forgerons autour d'un foyer dévorant, Dont la face en sueur s'éclaire à la Rembrandt ; L'orgue sous la croisée aux guirlandes soyeuses Qui mêle un son plaintif à des notes joyeuses; Le sordide atelier où les pauvres canuts, Ercintés de travail, ne sont point parvenus A gagner le pain noir de leur triste famille; Et les chevaux du riche où la dorure brille , Qui ferme strictement les stores de son char, Pour qu'un pauvre n'ait point à salir son regard; Le somptueux kiosque aux mille luminaires , Aux sons retentissans des harpes mercenaires , Où le monde élégant sur le velours assis, Savoure les nectars par la glace durcis; Le vauxhall tournoyant à la folle harmonie, Et l'hospice qui tinte une obscure agonie Pour celui qui demain inhumé sans cercueil

1B8 LE AlOUtiN DE GENESE.

N'aura qu'un fossoyeur pour escorter son deuil : Amalgame odieux , dont notre cœur se serre , De peines , de plaisir, de luxe, de misère !

Mais peut-être un peu trop j'ai chargé mes couleurs ,

Soit qu'aujourd'hui la muse amante des douleurs

Aime à faire souffrir de ce qui souffre en elle

Tous les objets offerts à sa sombre prunelle ,

Soit qu'une triste fée avant notre départ

Ait de sa pâle main fasciné mon regard ,

Ou qu'ennosjours maudits, où tout chancelle et tombe,

L'esprit soit revêtu des teintes de la tombe;

Que, la confusion et la mort et l'enfer

En atomes sans fin se divisant dans l'air

Et ne respirant plus que des vapeurs funèbres,

L'ame ait l'instinct du sombre et l'amour des ténèbres .

Quoi qu'il en soit, depuis, en rêvant à ce soir,

A ce qu'il eut pour moi d'accablant et de noir.

Je me suis dit que l'homme, allant dans l'exislencc,

Voyait toujours déchoir sa joyeuse espérance ,

Oiie tout départ est gai , mais sombre le retour, Ou'après loutchaquc jour ressemblait à ce jour, Qu'ici Tame jamais ne sera satisfaite Quels que soient la durée et l'éclat de la félc , Que l'on erre toujours de l'espoir à l'ennui , Jusqucs à ce que Dieu nous ramène vers lui.

LA LAMPE DE NtlT.

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