III
Et quand on pense encor qu'en ce moment si court L'essaim des passions et des douleurs accourt,
l.A LAMPE DR IVUIT. fH
Et s'acharne sur nuus dans sa barbare joie
Comme plusieurs vautours sur une même proie;
Que le ver de l'ennui ne sommeille jamais;
Que l'on sent le dégoût caché sous tous les mets;
Que le vin le plus pur dont l'ame est réjouie
Dans le fond de la coupe a toujours quelque lie;
Que l'amitié sacrée et le suave amour
Ont besoin d'être vus sous quelque demi-jour;
Que par un plein soleil souvent on les blasphème;
Que c'est toujours autrui qui s'aime dans nous-même;
Que l'on ne peut goûter le plus chétif plaisir
Si l'esprit ne descend jusquos à s'étourdir,
Comme ces condamnés aux lions de l'arène
Qui , se versant entre eux l'ivresse à coupe pleine , '
Dans une délirante et bachique vapeur
Du supplice prochain enveloppaient l'horreur.
Ah? l'on serait tenté de prendre l'existence
Comme un présent reçu des mains de la vengeance,
Comme un manteau fatal jeté sur notre dos
Et qui doit par dégrés nous brûler jusciu'aux os.
Aussi , malgré la soif que tout a de la vie Et bien que du Seigneur la loi nous y convie , Plusieurs de nous, voyant qu'il y faut tant souffrir, Ont voulu de leurs mains encor la raccourcir ; Ont bravé du trépas l'affreuse incertitude Plutôt que d'achever une épreuve aussi rude ; Ont répandu leurs jours comme un vin frelaté Qui fait crisper la face après qu'on l'a goûté ; Et la vie et l'enfer jetés dans la balance, L'enfer leur a paru plus léger en souffrance !
O toi qui fus jadis le déplorable enjeu
Du défi que Satan osa porter à Dieu;
Qui courbé sous le poids d'un injuste anathcme
De ta plainte lugubre effrayas la mort même ,
O Job, je te conçois , sinistre séraphin ,
Vouant ta nuit natale à des ombres sans fin ,
Et demandant au ciel si l'humaine misère
Était digne après tout tl'ciinamrner sa colère ;
S'il était beau de voir le bras du Dieu vivant
Poursuivre un brin de paille emporté par le vent.
Et je sens sur ma lèvre errer l'amer sourire
D'une dérision qui n'a plus rien à dire ;
Ht je passe soudain du mépris à l'effroi ;
Et le poil se hérisse et notre chair a froid;
Et l'on va se tâtant dans ce néant immense ,
Comme pour s'assurer si l'on a l'existence;
Car l'esprit parcourant l'espace ténébreux
Gomme l'aiglon à qui l'on a crevé les yeux,
Ne voit, ne touche rien dans son vol solitaire.
S'épuise de fatigue et tombe sur la terre,
Et s'assoupit enfin dans un de ces sommeils
Plus tristes que la mort, s'ils n'avaient leurs réveils.
Seigneur (carrame après toute folle fatigue Keiourne vers ton seuil comme l'enfant prodigue),
On peut bien loin de toi conserver quelque espoir;
Mais on ne trouve rien que de triste et de noir;
L'esprit altier de l'homme a beau fouiller dans Thomme,
L'existence est sans toi le rôve d'un fantôme,
Qui sent, dès que son œil commence à s'assoupir,
Sur son sein haletant le néant s'accroupir.
Qui ne te connaît point ne peut point se connaître,
Et ce que tu délaisse a déjà cessé d'être;
Seul flambeau qui nous luit dans notre sombre exil ,
Si tu ne nous restais, que nous resterait-il!