A M. L'ABBÉ SIBOUR
— Janvier 1834. —
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Au pied d'une rougcâtre et stérile colline , Il est de vieux débris où ne croit que l'épine, Où rampe le serpent et rôde le vautour. Jadis un pâtre enfant m'en raconta l'histoire Avec tant de candeur, qu'il me força d'y croire. Et je viens, mon ami , vous la dire à mon tour.
Là vivait autrefois un châtelain avare Qui jamais à la faim pressante d'un Lazare D'une miette de pain ne daigna faire don : Aussi nul frère en quête à sa porte maudite Ne venait demander le denier ou la pite, Afin d'en secourir le serf dans l'abandon.
Par d'orageuses nuits , quand la longue veillée
Éclairait les vitraux de l'ogive grillée.
Si quelque pauvre au loin, attiré par leur jour.
Croyait y reposer sa course haletante.
Rien ne venait répondre à sa voix suppliante.
Hors les dogues affreux qui hurlaient dans la cour.
Un soir, il en vint un d'une sinistre allure : Sur son dos affaissé tombait sa chevelure , Comme un torrent d'hiver du Mont-Blanc épanché; Son front chauve et creusé par la ride profonde. Semblait porter écrits tous les âges du monde. Ainsi que le granit au bord du Nil couché.
« O cliûtelain, dit-il, ne soyez insensible;
a Ouvrez-moi : je suis vieux, et la nuit est terrible.
« La forôt craque an loin sous le poids des glaçons;
« Le vent aigu du nord souffle avec violence:
« Le lac est engourdi dans un morne silence ,
a Et mon corps est crispe de funèbres frissons. »
Une tonnante voix répondit : « A cette heure , « Qui donc ose troubler la paix de ma demeure ? « Par un de mes varlcts armé de son marteau , «Si loin de ce manoir soudain tu ne chemines, a Je vais faire clouer, vil oiseau de rapines, (ï Ton cadavre rogneux au portail du château. »
a — Pardonnez : ma prière est peut-être incivile ;
«Mais, avant que d'atteindre aux portes de la ville,
«Dans la neige vivant je m'ensevelirais,
« Et je ne verrais plus ma famille chérie :
« Donnez-moi quelque coin dans votre bergerie,
« Une loge de chien... — Non : tu la salirais! »
Alors le mendiant, en relevant la tôte ,
Où de l'ire du ciel la flamme se reflète :
« Tu me crois un vil gueux; mais je suis grand seigneu r.
a Malgré tous tes refus , je deviendrai ton hôte.
« — Toi , seigneur ! .. . d'où te vient illusion si haute ?
« QuelesttonfieC? — Laterre. — Ettonnom. — Le malheur?
Et comme la chouette étend ses sombres ailes Afin d'en secouer de fatales nouvelles, II déploie à deux mains son manteau de haillons , Frappe d'un pied de fer la terre qui fermente , S'ouvre et laisse échapper une horrible tourmente Qui l'entoure et l'emporte en de noirs tourbillons.
Et bientôt du seigneur, dans la tour isolée, Sous l'étreinte d'un nain la fille est violée; Le fils reçoit la mort en combat singulier. Et, par ce pays-là passant, la Jacquerie Fit des gens du manoir complète boucherie Et le bouleversa du donjon au cellier.
Kt depuis, à l'aspect des restes du ravage, De tout barou cruel a pâli le visage , Et le temps n'use point ce qu'ils ont d'effrayant. Le chevreau se refuse à brouter ces décombres Où le pâtre, la nuit, voit de sanglantes ombres : On les appelle encor Chdteau du Mendiant.