‹ PoésiesChapitre 14 sur 225 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

et je vous payais naïvement ma dette de reconnaissance, tandis que vous ne vous êtes pas même occupés de moi, et que, en cette occasion comme toujours, mon propre courage, ma force et la puissance de ma nature, avaient été mes seuls, mes uniques dieux. Nod, jamais dans mes angoisses, jamais dans mes souffrances, vous n'avez rien fait pour moi qui méritât mon adoration, mon encens! L'âge a mûri en moi l'esprit et la force; je dois ce que je suis aux circonstances, au hasard des événements, à la destinée à qui je suis soumis, comme toi qui lui dois ton trône! J'en conviens, mes forces n'ont pas suffi toujours à exécuter ce que je rêvais; j'ai ressenti plus d'une fois la douleur de voir échouer mon œuvre, mais pour cela je n'ai point désespéré de la vie ; je ne me suis point consumé dans le découragement et l'amertume. — Tiens, vois! je m'occupe aujourd'hui d'une tâche faite pour te tourmenter bien autrement que ma hutte et mon foyer, je crée une race nouvelle que je veux rendre active et comme moi accessible à toutes les sensations de la douleur et de la joie, une race qui ne devra qu'à elle-même son bien-être, et qui jamais à tes autels ne portera ce misérable tribut de sacrifices et de prières. . . * Goethe donne, au troisième livre de ses Mémoires. de curieux éclaircissements sur la formation de ce poème. Goethe professait l'idée que l'homme, même dans la situation la plus heureuse, doit toujours se sentir appelé à rentrer en lui-même; et quant à lui, chaque fois qu'il s'étudiait de ce point de vue et mesurait son indépendance, il trouvait que son talent

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productif en était la base la plus sure. On conçoit que cette idée voulant devenir image et prendre forme, l'antique figure mythologique de Prométhée, du Titan rebelle qui crée malgré les dieux, et peuple tout un monde du fond de son laboratoire, devait lui convenir à merveille. « Je commençai à sentir, poursuit-il, qu'on ne parvient à produire de bonnes choses qu'à la condition de s'isoler. Celles de mes œuvres qui avaient eu le plus de succès étaient filles de la solitude, et dès que je vivais en plein commerce avec le monde, si la force du sentiment persistait, l'exécution clochait. Je n'avais, à vrai dire, de style ni en vers ni en prose, et c'étaient à chaque instant des retouches et de nouveaux essais. Voyant qu'il me fallait éviter les hommes et m'exclure de leurs relations, je n'hésitai pas; nouveau Prométhée, je rompis avec les dieux, d'autant plus naturellement que, dans mon caractère et la manière dont je pense, une idée enveloppe à l'instant toutes les autres et les absorbe. La fable de Prométhée était vivante en moi; je taillai selon ma mesure la vieille étoffe ti ta nique, et, sans y avoir pensé davantage, j'entrepris de mettre en scène la discorde survenue entre Jupiter, les nouveaux dieux et Prométhée, lorsque celui-ci s'avisa de créer des hommes de sa propre main, de les animer par la grâce de Minerve, et de fonder une troisième dynastie. Et j'avoue que les dieux régnants n'eurent point tort de se défendre vigoureusement; car il ne s'agissait de rien moins que de les faire passer pour des êtres usurpateurs qui s'étaient glissés illégitimement entre les Titans et les hommes. > A cette bizarre composition restée inachevée appartient ce mono-

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logue devenu célèbre dans la littérature allemande, pour avoir provoqué la fameuse levée de bouclier de Lessing contre Jacobi. Je trouve plus loin le passade suivant, qui ne laisse aucun doute sur l'intention de la pièce : « Le sentiment titanique-gigantesque, le blasphémateur bouleversant le ciel, n'entre pour rien dans l'étoffe de mon poëme. Il m'a convenu plutôt de représenter cette opposition, sereine, plastique,

ESSENTIELLEMENT PATIENTE ET CALME , QUI RECONNAIT LA SOUVERAINETÉ A LA CONDITION DE MARCHER SON ÉGALE. »

A coté du dithyrambe de Promethée je placerai cet autre monologue lyrique intitulé Ganymède. Le héros de cet intermède musical, par le rhythme du vers, le nombre de la strophe et l'indicible sentiment de langueur, de Sehnsucht qu'on y respire, est encore le Troyen Ganymède, que Jupiter, épris de sa beauté, lit enlever par son aigle. Seulement, Goethe, en poète de notre âge que le beau moral préoccupe, même lorsqu'il semble caresser la forme avec le plus de complaisance, Goethe a retourné la fable. La passion, au lieu d'être brutale et de venir du dieu, est idéale et pure, et monte comme un encens sacré du cœur de cet enfant, qu'un printemps universel enivre. Je ne dirai pas qu'il y a comme un rayon de christianisme dans ces aspirations extatiques de l'enfant vers l'être céleste, inconnu, vers le Père tout-aimant iAUiebenden Voter). — L'expression est-elle bien mythologique? — Mais jamais le panthéisme idéaliste de Spinoza n'inspira hymne plus expansive au Dieu de la nature. Vous voyez cet enfant se débattre sous la fièvre de la divinité, que les irritantes influences d'un printemps universel soufflent dans sa poitrine :

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