‹ PoésiesChapitre 149 sur 225 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

Lorsque méconnu encore et chétif, Notre-Seigneur allait sur la terre, entraînant après lui de nombreux disciples, qui rarement comprenaient sa parole, il aimait outre mesure à tenir sa cour en pleine rue, parce que, sous la coupole du ciel, on parle toujours mieux et plus librement. Là, il laissait de sa bouche sacrée se répandre sur eux les plus hautes leçons , et par les paroles et les exemples faisait un temple de chaque marché.

Un jour que, dans le calme de l'esprit, il cheminait vers une petite ville avec eux, il vit loin, sur le chemin, quelque chose qui était un fer à cheval brisé ; aussitôt il dit à saint Pierre : « Lève-moi ce fer. » Saint Pierre ne se dépêchait guère; il venait d'agiter, chemin faisant, de ces rêves sur le gouvernement du monde, rêves où chacun se complaît; sur un pareil sujet, le cerveau ne connaît point d'entraves; c'étaient donc là ses plus douces pensées. Or, maintenant la trouvaille lui semblait bien mesquine. Encore si c'eut été une couronne , un sceptre ! mais valait-il donc In

K><» POESIES Dl\ ERSES.

peine de se baisser pour un fer a cheval? Il se tire alors lit- côté, et fait comme s'il n'avait pas entendu.

Le Seigneur, dans sa longanimité , levé lui-même le fer à cheval, et s'en tient la sans faire semblant de rien ; puis bientôt, lorsqu'ils ont atteint la ville, se dirigeant vers la porte d'un forgeron, il échange sa trouvaille contre trois pièces de monnaie ; et comme il traverse le marché, voyant là de belles cerises, en acheté plus ou moins, autant qu'on veut lui en donner pour ses trois pièces, et les garde ensuite paisiblement dans sa manche.

On s'achemina vers l'autre porte; on allait à travers plaines et champs, pas on arbre sur la route, le soleil dardait, la chaleur était grande , et telle qu'en pareil lieu on eût donne beaucoup pour une gorgée d'eau. Le Seigneur, toujours marchant en avant des autres , laisse a la dérobée tomber une cerise ; saint Pierre aussitôt se précipite comme si c'était une pomme d'or. Le fruit dilate son palais. Le Seigneur, peu de temps après, envoie une autre cerise, et saint Pierre de se baisser bien vite pour la prendre. Ainsi le Seigneur lui fait courber le dos , et se pencher maintes fois vers les cerises. Un laps de temps s'écoule de la sorte ; puis , souriant , le Seigneur dit : « Il fallait donc savoir te remuer à temps ; ta paresse y trouvait son compte. Tel dédaigne de petites choses, qui va s'évertuer pour de moindres. »

Un large étang était gelé ; les grenouilles, perdues dans le fond, n'osaient plus courir ni sauter, et pensaient, dans le rêve d'un demi-sommeil, qu'elles chanteraient comme des rossignols s'il leur arrivait seulement de trouver en haut un peu de place. Le vent du dégel souffla , la glace fondit, les grenouilles superbes voguèrent et prirent terre, et s'assirent à la ronde sur le bord, et coassèrent comme par le passe.

LE VOYAGEUli.

LE VOYAGEUR

Dieu te bénisse, jeune femme, toi et le nourrisson qui suce ta mamelle ! laisse-moi ici sur la pente de ce rocher, à l'ombre de ces ormes, déposer mon fardeau et reprendre haleine auprès de toi.

LA FEMME

Quel métier t'entraîne par la chaleur du jour vers ce sentier poudreux? Colportes-tu dans le pays les marchandises de la ville ? Étranger, ma question te fait sourire?

LE VOYAGEUR

Je n'apporte avec moi aucune marchandise de la ville. La fraîcheur du soir commence à tomber ; montre-moi la source où tu puises l'eau que tu bois, douce et pieuse femme !

LA FEMME

Ici, en haut de ce sentier. Marche en avant ! à travers les broussailles le sentier mène jusqu'à la hutte où je demeure, tout près du puits dont je bois Tonde.

LE VOYAGEUR

Vestiges de la main humaine parmi ces broussailles! tu n'as pas assemblé ces pierres, ô nature, prodigue ensemenceuse !

La FEMME.

Plus loin en montant !

LE VOYAGEUR

Couverte par la mousse une architrave ! Je te reconnais, esprit plastique, tu as gravé ton empreinte dans la pierre.

LA FEMME

Plus loin, étranger !

LK VOYAGEUR

Une inscription que je foule sous mes pieds ! Impossible de lire! Vons vous êtes effacées, paroles gravées profondement, qui deviez témoigner vis-à-vis de cent générations de la piété de votre maitre !

LA FEMME

Ces pierres, étranger, excitent ton étonnement? la haut les pierres sont en grand nombre autour de ma cabane !

LE VOYAGEUR

La-haut !

LA FEMME

A gauche, a travers le bois, ici !

LE VOYAGEUR

0 vous, Muses ! ô vous, Grâces !

LA FEMME

C'est ma chaumière !

LE VOYAGEUR

Les débris d'un temple !

LA FEMME

Ici, à côté, jaillit la source ou je me désaltère,

LE YOYAGEUJR.

Tu te meus, ardent, au-dessus de ton sépulcre, génie î... Sur toi, immortel ! a croulé ton chef-d'œuvre.

LÀ FEMME

Attends, je vais puiser pour que tu boives.

LE YOYAGEUK.

Le lierre a revêtu votre taille élancée et divine. Comme tu t'élèves du sein des décombres, couple de colonnes ! et toi là-bas, leur sœur isolée! comme votre tète sacrée, ceinte d'une mousse épaisse, vous semblez contempler avec douleur, du haut de votre majesté, vos sœurs mutilées à vos pieds ! Dans l'ombre des ronces et des plantes sauvages, les débris et la terre les couvrent, et les grandes herbes ondulent par-dessus. 0 nature ! est-ce donc là le cas que tu fais du chef-d'œuvre de ton chef-d'œuvre? Peux-tu bien renverser ton sanctuaire avec indifférence, et semer des chardons à sa place?

LA FEMME

Comme cet enfant dort ! Veux-tu reposer dans ma cabane, étranger? Aimes-tu mieux rester ici au grand air; la fraîcheur tombe ! Prends mon enfant, que j'aille puiser de l'eau. Repose, cher! repose!

LE VOYAGE UB

Doux est ton sommeil ! comme dans la sérénité d'un céleste bien-être il repose paisiblement ! 0 toi , né parmi les restes d'un passé divin , son esprit repose en toi ! Celui que son souffle environne nagera chaque jour, dans le propre sentiment des cieux ! Fleuris donc dans ta sève , noble ornement du joyeux printemps, et dépasse en éclat tes compagnons , et quand le bouton se fane , qu'alors

le fruit s'échappe de ton seiu , et mûrisse au grand soleil !

LA FEMME

Dieu soit loue! il dort encore! Je n'ai rien pour te désaltérer, et ne puis foft'rir qu'un morceau de pain.

LE VOYAGEUR

Merci! Comme tout s'épanouit a l'en tour et verdoie!

LA FEMME

Mon mari rentrera bientôt des champs. Oh ! reste, étranger, reste et partage avec nous le pain du soir!

LE VOYAGEUR

Vous demeurez ici?

LA FEMME

Là, entre ces murailles, mon père bâtit la cabane de Iniques et de décombres, ici nous demeurons. Il me donna à un laboureur et mourut dans nos bras. — As-tu dormi, cher cœur? — Comme il est éveille et veut jouer? Fripon !

LE VOYAGEUR

0 nature! source de germes éternels, tu crées chacun pour la jouissance de la vie, et songes maternellement a pourvoir tous tes enfants de l'héritage d'un toit. L'hirondelle suspend son nid a la corniche sans penser quelle œuvre d'art elle dégrade ; la chenille enveloppe de ses tissus le rameau d'or dont elle fait, pour sa couvée, une maison d'hiver; et toi, parmi les nobles décombres du passé, tu bâtis pour tes besoins une cabane, 6 homme, et t'installes sur des tombeaux ! Adieu donc , femme heureuse!

LA FEMME

Tu ne veux pas rester?

POESIES DIVERSES, lôô

LE VOYAGEUB.

Dieu vous conserve et bénisse vos enfants !

LA FEMME

Que le bonheur t'accompagne en chemin !

LE VOYAGEUB.

Où ce sentier mene-t-il? par-dessus la montagne?

LA FEMME

A Cumes.

LE VOYAGEUB.

Quelle distance y a-t-il encore?

LA FEMME

Trois bons milles.

LE VOYAGEUR

Adieu. 0 Nature, guide mes pas ! dirige ce pèlerinage de l'étranger a travers les sépulcres du passe , conduis-le vers un abri hospitalier, protégé contre les vents du nord, et qu'un petit bois de peupliers garde des ardeurs du midi. Et lorsque je rentrerai sur le soir à ma cabane, dorée par le. dernier rayon du soleil , fais que j'y trouve , pour me recevoir, une femme semblable, son enfant dans les bras!

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